Égalités / Société

«Cette séance m'a anéantie»: les ravages des thérapies pour «guérir» l’homosexualité

Temps de lecture : 9 min

Les propos polémiques du pape François relancent le scandale des thérapies de conversion, des pratiques qui bien que largement décriées se développent discrètement sur le sol français.

Les thérapies de conversion, des pratiques néfastes | Nik Shuliahin via Unsplash License by

«Vous êtes malade, mais je peux vous soigner.» Ces mots, prononcés en décembre 2012, résonnent encore dans la tête d’Agathe*. Sa «maladie»? Aimer une femme.

À l’époque, ses parents apprennent via sa sœur qu’elle est lesbienne. Elle a 16 ans. Ne supportant plus la tension ni le manque de communication au sein du domicile familial, elle accepte d’aller voir un psychologue choisi par ses parents.

Au moment de se rendre au rendez-vous, elle ignore totalement qu’elle se dirige vers une thérapie de conversion. Ces pratiques visant à changer l’orientation sexuelle d’une personne restent encore aujourd’hui courantes aux États-Unis. Certains psychologues très connus outre-Atlantique, comme Tara King ou Mike Davidson, les pratiquent ouvertement. Les traitements sont d’une extrême violence, pouvant aller jusqu’aux électrochocs et aux injections de testostérone.

À l’heure actuelle, en France, aucun signalement de ce genre n’a été transmis aux autorités compétentes. Mais elles existent, de manière officieuse et sans choc physique, dans le plus grand secret des pouvoirs publics.

L’entretien d’Agathe se déroule en deux parties. La première, d’une demi-heure environ, pendant laquelle l’adolescente, accompagnée de ses parents, doit répondre à des questions parfois «déroutantes», souvent «blessantes». Le psychologue va même lui demander devant sa mère et son père si elle a «déjà vu un zizi». «La situation était déjà blessante, mais plus le rendez-vous avançait, plus je m’enfonçais dans la honte.»

Puis vint la seconde partie, où elle se retrouve seule face au psychologue, âgé d’une cinquantaine d’années: «J’ai beaucoup pleuré, il attaquait la personne que j’étais en me prouvant par A+B que je n’étais pas naturelle».

«Je suis ressortie totalement déboussolée, je me posais 10.000 questions que je ne m’étais jamais posées, se souvient-elle, les larmes aux yeux. Cette séance m’a anéantie.»

Depuis, Agathe a choisi de mentir à ses parents. Elle leur a assuré que cette partie de sa vie n’était qu’une «erreur de jeunesse». À 22 ans, elle vit toujours en secret son homosexualité.

Plongée au cœur d’une thérapie

Pour bien comprendre ce qu’est une thérapie de conversion, nous avons pris rendez-vous avec le même psychologue qu’Agathe, six ans plus tard. Nous nous sommes mis dans la peau d’Alexandre de Villeneuve, un adolescent de 17 ans en terminale ES qui a du mal à accepter son homosexualité.

Au premier abord, le psychologue reste prudent –du moins au début de l'entretien. Il tient à s’assurer que la volonté de «changement» d’Alexandre n’est pas celle de ses parents, mais bien la sienne.

Très vite, pourtant, les petites phrases fusent. On ne parlera pas d’homosexualité mais de «tendances homosexuelles». Plusieurs fois au cours de la séance, il tient d’ailleurs à «rassurer» Alexandre: «Que ce soit dans votre manière de parler ou dans vos mouvements, vous n’avez pas du tout l’aspect d’un homosexuel. Quand je vous ai vu arriver, je ne m’en serais jamais douté!»

Quelques minutes après le début du rendez-vous, le psychologue, n’hésitant pas à insister sur le fait qu’il est chrétien, affirme pouvoir changer Alexandre et le rendre hétérosexuel: «Dans certains cas que j’ai rencontrés, les personnes étaient clairement malades. J’ai déjà aidé des patients qui avaient des tendances, ou qui étaient carrément homosexuels, à changer et devenir hétérosexuels. Je peux le faire avec vous».

«Quelque chose dans votre identification à vos parents a mal fonctionné dans les premières années de votre vie.»

Un psychologue parisien rencontré sous couverture

L’homme explique alors que «quelque chose s’est faussé avec votre mère ou avec votre père». Il en profite pour rappeler «qu'il y a encore trente ans, l’homosexualité était considérée dans les livres de psychiatrie comme une pathologie. Maintenant, les militants LGBT hurlent quand on parle de ça. Je ne dirais qu’une chose: je ne crois pas que l’on naît homosexuel».

S’engage ensuite une explication du «mal-être» d’Alexandre: «Quelque chose dans votre identification à vos parents a mal fonctionné dans les premières années de votre vie. Vous vous êtes plutôt identifié à votre mère qu’à votre père, au moment où vous auriez dû développer une certaine virilité».

Cette question de la masculinité revient régulièrement au cours de la séance, demeurant comme la question à creuser pour pouvoir «guérir»: «Nous allons essayer de décortiquer et de comprendre où ça a dévié à un moment. Pour cela, il faut comprendre quelles relations vous avez eues avec vos parents, pour voir où vous avez pris une mauvaise route».

Depuis dix ans, cet homme aujourd'hui proche de la retraite poursuit des «recherches» sur le sujet, pour savoir comment on «devient homosexuel». Il cite une étude dont il n’arrive à retrouver ni le nom, ni l'auteur ou autrice: «Je peux avoir la certitude que les perturbateurs endocriniens que vous consommez aujourd’hui dans vos aliments peuvent avoir des conséquences sur la sexualité».

Contacté une semaine après cette séance par une consoeur journaliste qui lui annonce enquêter sur les thérapies de conversion, le psychologue n’a ni confirmé ni infirmé ces pratiques et n’a pas souhaité répondre à ses questions, invoquant le secret professionnel.

«Ce ne sont pas des soins, mais du dressage»

Cette hypothèse des perturbateurs endocriniens ne tient guère lorsqu’on l’évoque avec un professionnel de santé. Baptiste Beaulieu est médecin généraliste. Sitôt les paroles du psychologue rapportées, il ne peut s’empêcher de réagir, un brin amusé mais surtout très en colère.

«Ce pseudo-psychologue ne fait qu’utiliser des faits qu’il prétend scientifiques pour expliquer une crainte homophobe, explique-t-il. Je rappelle que l’homosexualité a toujours existé, et je peux vous certifier que les perturbateurs endocriniens n’existaient pas à l’Antiquité.» Pour lui, ce genre de discours est très dangereux: «En sciences et particulièrement en médecine, il faut être basé sur des preuves. Ce qui n’est visiblement pas le cas ici».

Quant aux préjugés qui laissent penser que l’homosexualité est une maladie, le docteur Beaulieu est très clair. Il rappelle que l’Organisation mondiale de la santé a supprimé en 1992 l’orientation sexuelle de la liste des pathologies mentales. «À l’heure actuelle, personne ne sait d’où vient l’homosexualité. Mais ce qui est sûr, c’est que ce n’est pas une maladie, on naît avec.»

Fabrice Bourlez, psychologue et secrétaire de l’association de psychologues gay friendly PsyGay, se montre lui aussi très dur face au comportement de son confrère: «Les gens qui font des thérapies de conversion sont tout sauf des psy; ce sont des moralisateurs. Ce ne sont pas des soins, mais du dressage. La normalité sexuelle, ça n’existe pas. Le travail thérapeutique consiste à aider une personne à accepter ce qu’elle est».

«J’ai rencontré des psychologues et des prêtres qui m’ont expliqué que j’étais homosexuelle parce que ma mère s’était suicidée pendant mon enfance.»

Stéphanie, qui a suivi des thérapies de conversion pendant deux ans

Agathe n’est pas la seule à avoir fait les frais des thérapies de conversion. Stéphanie*, une traductrice de 37 ans, a subi de telles méthodes pendant deux ans, au début des années 2000. À l’époque en prépa en Île-de-France, elle intègre le groupe anti-avortement et anti-pacs des Jeunes témoins de la vie humaine.

«J’y ai rencontré des psychologues et des prêtres qui m’ont expliqué que j’étais homosexuelle parce que ma mère s’était suicidée pendant mon enfance», explique-t-elle, encore très touchée.

Ce drame est d’ailleurs devenu un argument pour certains membres de son groupe: «Un jour, une amie m’a dit: “Pense à ta mère, elle est en enfer parce qu’elle s’est suicidée. Si sa fille se bat contre l’homosexualité, elle va peut-être en sortir”.» Le prêtre présent lors de cette discussion a approuvé.

Suite à ces deux ans de thérapie, Stéphanie tombe dans la dépression, jusqu’à tenter à deux reprises de mettre fin à ses jours. «Je n’aurais jamais eu ce comportement si je n’avais pas fait ces thérapies, regrette-t-elle. Voilà pourquoi je veux témoigner: ces pratiques brisent des gens.»

Stéphanie assure reconnaître aujourd'hui, parmi les membres importants de la Manif pour tous ou de Sens commun, des personnes ayant participé à la mise en place de ces thérapies de conversion. Par peur d’éventuelles représailles, elle préfère ne pas donner de noms.

Si Sens commun n’a pas répondu à nos sollicitations, la présidente de la Manif pour tous, Ludovine de la Rochère, nous a fait savoir «qu'elle ne connaît personne à la Manif qui en a parlé, et encore moins quelqu’un qui a participé à un suivi de ce type».

Des pratiques difficiles à contrôler

Il est aujourd’hui impossible de quantifier le nombre de thérapies de conversion en France. Elles officient dans le plus grand secret, sans que les autorités ne parviennent à les contrôler. Force est de constater que les pouvoirs publics et les associations LGBT+ manquent d’informations sur le sujet.

Gilles Bon-Maury, ancien conseiller de Najat Vallaud-Belkacem lorsqu’elle était ministre des Droits des femmes, avoue ne pas savoir s’il existe encore des thérapies de conversion. Il ne cache d’ailleurs pas sa surprise quand nous lui révélons en avoir testé une.

Même son de cloche du côté des associations, comme chez SOS Homophobie: «Il est très difficile de dénicher une thérapie de conversion», révèle Joël Deumier, son président. Que ce soit le Refuge, Act Up, le centre LGBT de Paris ou SOS Homophobie, aucune n’a réussi à recueillir de témoignages.

Mais leur message est le même. «Notre position est très claire: toutes les pratiques visant à changer l’orientation sexuelle ne doivent pas exister, martèle Frédéric Gal, directeur général du Refuge. Ces thérapies partent du principe que c’est un choix, alors que c’est totalement faux. Cela fait beaucoup plus de mal, car cela pose la personne en victime

Et pourtant, de manière implicite, certaines associations religieuses organisent des séminaires pouvant s’apparenter à des thérapies de conversion. Parmi elles, Courage France inquiète beaucoup les militants LGBT+ et les représentants politiques.

L’association, directement importée des États-Unis, est aussi puissante dans les diocèses américains que contestée outre-Atlantique. Loin d’aider les personnes homosexuelles à s’accepter, elle organise de nombreuses réunions pour «guider les catholiques attirés par les personnes de même sexe», explique leur site internet.

«Cette association fait des thérapies de conversion aux États-Unis et dans d’autres pays, révèle Joël Deumier. Ils s’implantent de plus en plus sur le sol français, c’est dramatique.»

Contacté, le père Louis-Marie Guitton, responsable de Courage France, dément organiser des thérapies de conversion et préfère parler «d’accompagnement des homosexuels dans la foi». «Jésus parle de pêché à propos de l’homosexualité, affirme-t-il. Nous proposons aux volontaires de les accompagner dans la chasteté, car c’est la vertu qui règle la sexualité.»

Des explications qui ne suffisent pas à calmer les inquiétudes de Stéphanie: «Je connais cette association depuis longtemps, j’ai vu ce qu’elle faisait sur le sol américain. Les voir se développer en France, ça me fait peur.»

«En 2012, nous voulions intervenir pour [l'association] Torrents de vie. Mais nous n’avions pas pu confirmer que ce mouvement était sectaire

Gilles Bon-Maury, ex-conseiller de l'ancienne ministre des Droits des femmes Najat Vallaud-Belkacem

Dans les faits, il est souvent très compliqué de pouvoir agir. «En 2012, nous voulions intervenir pour Torrents de vie, une association que nous soupçonnions de pratiquer des thérapies de conversion, explique Gilles Bon-Maury. Mais nous n’avions pas pu confirmer que ce mouvement était sectaire. Cela pourrait changer si la France décidait de légiférer contre ces pratiques.»

Pour qualifier une organisation de secte, il faut qu’elle remplisse un certain nombre de critères, comme la déstabilisation mentale, le discours antisocial ou le caractère exorbitant des contraintes financières. Des preuves qui ont manqué à Gilles Bon-Maury: «À chaque fois que nous voulions intervenir, toutes les cases étaient cochées, sauf le critère financier. D’où la difficulté, voire l’impossibilité, de punir ces thérapies et ceux qui les organisent.»

Laurence Vanceunebrock-Mialon, députée LREM de l’Allier, entend justement agir: elle prépare une proposition de loi sur le sujet. Le contenu devrait se calquer sur le texte en vigueur à Malte, où celles et ceux pratiquant une thérapie de conversion risquent une amende de plusieurs milliers d’euros voire des peines de prison fermes, selon les conséquences engendrées.

«Je déposerai la proposition de loi fin septembre - début octobre, explique la députée. J’ai pris le temps de travailler sur le sujet. Le texte permettra de punir ceux qui veulent changer la sexualité d’une personne. Nous avons déjà identifié des lieux où il se passe des choses pas très claires.»

Laurence Vanceunebrock-Mialon assure d’ailleurs avoir le soutien du président de la République: «Je lui en ai parlé le 24 juillet dernier, lorsqu’il nous a réuni à la Maison de l’Amérique latine pour nous parler d’un certain Alexandre Benalla. Il m’a assuré de tout son soutien concernant cette proposition de loi.»

Si on ne peut changer une orientation sexuelle, il est possible de vivre sereinement son homosexualité après avoir subi une thérapie de conversion. Aujourd’hui, si Stéphanie est encore très marquée par ce qu’elle a vécu il y a dix-sept ans, elle a déménagé en Espagne pour fonder une famille avec sa compagne. Ensemble, elles ont eu leur premier enfant en juin, conçu par PMA.

*Les prénoms ont été modifiés.

Alexandre Malesson Journaliste

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