Santé

Homosexualité: entre ciel et terre, les mots du pape choquent

Temps de lecture : 7 min

C'est dans un avion que le pape François a préconisé le 26 août la psychiatrie comme remède à l'homosexualité, avant que le Vatican ne rétropédale. Pourquoi l'apesanteur semble-t-elle si souvent désinhiber la parole papale?

Le Pape François en train de parler avec les journalistes dans l'avion qui l'amène en Irlande, le 25 août 2018.| Ho / Vatican média / AFP
Le Pape François en train de parler avec les journalistes dans l'avion qui l'amène en Irlande, le 25 août 2018.| Ho / Vatican média / AFP

Ce devait être, en Irlande, un voyage historique. C'est le retour en aéroplane qui restera dans l’histoire. Confronté au fléau désormais récurrent des abus sexuels commis par des prêtres sur des enfants, le pape François a, dans l’avion qui le ramenait à Rome, tenu des propos qui ne pouvaient pas ne pas alimenter une autre polémique. Des propos qui ne peuvent pas ne pas interroger ni indigner.

Entre terre et ciel, Jorge Mario Bergoglio, 82 ans, a ainsi recommandé, dimanche 26 août 2018, le recours à la «psychiatrie» lorsque des parents constatent des «tendances homosexuelles» chez leurs enfants –garçons ou filles.

Et le Vatican ne pourra pas, demain, plaider l’ambiguïté. Voici la réponse du pape François au journaliste qui lui demandait ce qu’il dirait à des parents constatant les orientations homosexuelles de leur enfant.

«Je leur dirais premièrement de prier, ne pas condamner, dialoguer, comprendre, donner une place pour qu'il s'exprime. Et puis, à quel âge se manifeste cette inquiétude de son enfant? C'est important. C'est une chose quand cela se manifeste dès l'enfance, il y a beaucoup de choses à faire par la psychiatrie, pour voir comment sont les choses. C’est autre chose quand cela se manifeste après vingt ans. Je ne dirais jamais que le silence est un remède. Ignorer son fils ou sa fille qui a des tendances homosexuelles est un défaut de paternité ou de maternité. Tu es mon fils, tu es ma fille tel que tu es.»

«Communication désastreuse»

Les condamnations n’ont guère tardé. À commencer, en France, par les associations de défense des droits LGBT, qui ont qualifié les propos papaux d’«irresponsables». Pour Clémence Zamora-Cruz, porte-parole de l’Inter-LGBT, les propos du pape «renvoient à l’idée que l’homosexualité est une maladie». «Or, s’il y a une maladie, c’est cette homophobie ancrée dans la société qui persécute les personnes LGBT. Ces paroles sont choquantes car elles ciblent les enfants, ajoute-t-elle. Des études ont démontré que le risque de suicide était plus élevé que la moyenne chez les jeunes LGBT.»

«Graves et irresponsables, ces propos incitent à la haine des personnes LGBT dans nos sociétés déjà marquées par des niveaux élevés d’homophobie et de transphobie», a par ailleurs réagi #SOSHomophobie. «J’aimerais que le pape François n’utilise pas les homosexuels pour qu’on cesse de parler des prêtres pédophiles», commente encore Catherine Michaud, présidente de GayLib, qualifiant les mots papaux «d’irresponsables, outranciers et homophobes».

Le même jour, à Dublin, lors d’une grande messe en plein air, le pape François avait égrené une litanie de «nous demandons pardon» pour «chaque scandale» dans lequel l’Église catholique était impliquée. «Le pape a aussi reconnu que des membres de la hiérarchie catholique avaient cherché à couvrir les péchés de leurs collègues et n’avaient pas fait preuve de compassion pour les victimes», écrit l’Irish Examiner.

Le pape faisait notamment référence aux crimes sexuels, dans un pays où près de 15.000 personnes ont déclaré depuis 2002 avoir été victimes d’abus —mais aussi à d’autres scandales ayant impliqué l’Église irlandaise pendant une bonne partie du XXe siècle. Le pape avait aussi qualifié certaines des actions de l’Église de «répugnantes» et a déclaré que les abus commis en Irlande étaient une «plaie ouverte».

Faut-il faire un lien entre ces actes de contrition et ces propos concernant l’homosexualité et la psychiatrie? Que faut-il entendre? France Inter a interrogé la directrice déléguée de Témoignage chrétien, Christine Pedotti. «On aurait aimé qu’il dise autre chose… En même temps je comprends aussi... L’âge du pape... Mais je me dis aussi, en pleine tourmente pédophile, dire ce genre de choses c’est catastrophique… Nous sommes devant une situation où la communication est vraiment désastreuse.»

Thérapies de conversion

«Cela envoie le message très clair que l’homosexualité est une maladie, que l’homosexualité est une folie que les parents doivent soigner chez leur enfant […] alors que tout va dans le sens aujourd’hui de considérer l’homosexualité comme une variante de la normalité, comme quelque chose qui n’entrave pas l’épanouissement des enfants et des futurs adultes», estime de son côté le psychiatre Serge Hefez, toujours sur France Inter.

«Si quelque chose est très néfaste pour les jeunes homosexuels aujourd’hui, ce n’est pas leur homosexualité, c’est le regard social, c’est l’homophobie, le fait qu’on les considère comme des monstres… Et si le pape va dans ce sens cela veut dire que dans l’ensemble du monde catholique on va continuer à considérer les jeunes homosexuels comme des anormaux, des déviants ou des malades mentaux. C’est un retour en arrière extrêmement néfaste, extrêmement préjudiciable pour l’avenir de ces enfants.»

Christine Pedotti enchaîne: «Dans le dogme de l’Église on dit de l’homosexualité que ce sont des actes “intrinsèquement désordonnés”, qu’ils ne sont pas dans l’ordre de la nature… Je suis, hélas, d’accord avec Serge Hefez. Je dis hélas parce que cela me broie le corps et le cœur que mon Église dise des choses comme ça […] Au-delà du corpus idéologique, il y a bien évidemment une incroyable bienveillance humaine à l’égard de toute personne […] Mais la question n’est pas seulement de bien accueillir des gens dont on pense au fond que ce sont des pécheurs ou des gens étranges. Il faut simplement les accueillir comme des gens qui sont, je reprends la formule, une ‘’variante de la normalité’’.»

Pour la directrice générale de Témoignage chrétien comme pour la porte-parole de l’Inter-LGBT, les propos papaux sont d’autant plus dangereux que certaines sectes catholiques préconisent et mettent en œuvre des thérapies «de conversion» (de «réorientation sexuelle» ou bien «réparatrices») aux conséquences parfois dramatiques.

Rétropédalage

Le Vatican a, le 27 août, modifié les propos du pape en gommant le mot «psychiatrie» dans la transcription officielle (en italien, consultable sur le site du Vatican) de la conférence de presse tenue la veille par Jorge Mario Bergoglio dans l’avion qui le ramenait à Rome. Une source vaticane a indiqué à l’Agence France-presse que ce terme avait été laissé de côté «pour ne pas altérer la pensée du pape»:

«Quand le pape se réfère à lapsychiatrie”, il est clair qu’il le fait comme un exemple qui rentre dans les différentes choses qui peuvent être faites, explique cette source. Mais avec ce mot, il n’avait pas l’intention de dire qu’il s’agissait d’une maladie psychiatrique, mais que peut-être il fallait voir comment sont les choses au niveau psychologique.»

Comment, dès lors, comprendre les «confidences» du pape François? Peut-on imaginer qu’il n’ait pas mesuré la portée et les conséquence de ses propos? Quand bien même le souverain pontife n’aurait-il jamais lu Psychiatrie et homosexualité. Lectures médicales et juridiques de l'homosexualité dans les sociétés occidentales de 1850 à nos jours, il est difficile de comprendre l’initiative profondément rétrograde de cet homme jusqu’ici tenu pour plus ouvert que ses prédécesseurs à la modernité. Certains exégètes font valoir que Jorge Mario Bergoglio ne fait guère de distinctions entre la psychiatrie, la psychologie et la psychanalyse.

Apesanteur désinhibitrice

Chercher à comprendre c’est, ici, observer que ce n’est pas la première fois qu’un pape tient des propos étranges dans un avion officiel –tout se passant comme si, entre terre et ciel, l’apesanteur associée à une forte concentration de journalistes avait une action désinhibitrice.

«On ne peut provoquer, on ne peut insulter la foi des autres, on ne peut la tourner en dérision», avait déclaré le pape François le 15 janvier 2015 dans l'avion qui l'emmenait de Colombo à Manille. Il était alors interrogé sur la liberté d'expression des caricaturistes contre les religions, après l'attentat contre l'hebdomadaire français Charlie Hebdo. «Chacun a non seulement la liberté, le droit, mais aussi l'obligation de dire ce qu'il pense pour aider au bien commun. Il est légitime d'user de cette liberté mais sans offenser. Si un grand ami parle mal de ma mère, il peut s'attendre à un coup de poing, et c'est normal.»

En 2016, le pape avait aussi profité d'un vol pour tacler Donald Trump quant à son projet de mur avec le Mexique devant les passagers: «Une personne qui pense seulement à construire des murs entre les gens et non des ponts n'est pas une personne chrétienne».

Ou encore, en juillet 2013, sur le «lobby gay»:

« On écrit beaucoup sur le lobby gay. Moi, jusqu’ici je n’ai trouvé au Vatican personne ayant écrit “gay” sur sa carte d’identité. Il faut distinguer entre être gay, avoir cette tendance, et faire du “lobby”. Les lobbys, tous les lobbys, ne sont pas bons. Si une personne est gay et cherche le Seigneur avec bonne volonté, qui suis-je pour le juger? Le Catéchisme de l’Église catholique enseigne qu’il ne faut pas discriminer les personnes gay, mais les accueillir. Le problème. Le problème n’est pas d’avoir cette tendance, le problème est de faire du lobby et cela vaut pour ceci et pour les lobbys d’affaires, les lobbys politiques, les lobbys maçonniques.»

Benoît XVI aussi

Sans oublier août 2014 quand, dans l'avion du retour de Corée du sud, il avait évoqué pour la première fois sa fatigue, ses névroses et la perspective de sa mort –se donnant alors encore «deux ou trois ans» à vivre.

Cinq ans auparavant, en 2009, c’était Benoît XVI qui s’exprimait en apesanteur –pour condamner l’usage du préservatif. C’était dans un avion qui le conduisait au Cameroun:

«(…) Je dirais qu'on ne peut pas surmonter ce problème du sida uniquement avec de l’argent, pourtant nécessaire. Si on n'y met pas l'âme, si les Africains n'aident pas [en engageant leur responsabilité personnelle], on ne peut pas résoudre ce fléau par la distribution de préservatifs: au contraire, ils augmentent le problème.»

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Où l’on voit que les voyages en avion ont, sur les lointains successeurs de Pierre, une fonction désinhibante sinon libératrice. À moins qu’il ne s’agisse, tout bien pesé, d’un artifice et de publicité –la maîtrise croissante et subtile de la prise de parole à des fins médiatiques.

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