Santé / Société

«Je ne suis pas sûre d’avoir la force de continuer à la porter à bout de bras»

Temps de lecture : 7 min

[C'est compliqué] Cette semaine, Lucile conseille Juliette, une jeune femme qui ne sait plus comment gérer son amitié de longue date avec Alice, qui va mal et se repose trop sur elle.

Noël Wells et Jessica Williams dans «The Incredible Jessica James» de James C. Strouse (2017)
Noël Wells et Jessica Williams dans «The Incredible Jessica James» de James C. Strouse (2017)

«C’est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c’est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes. Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Vous pouvez aussi laisser votre message sur notre boîte vocale en appelant au 07 61 76 74 01 ou par Whatsapp au même numéro. Lucile vous répondra prochainement dans «C'est compliqué, le podcast», dont vous pouvez retrouver les épisodes ici.

Et pour retrouver les chroniques précédentes, c’est par là.

Chère Lucile,

Avec Alice, nous nous sommes rencontrées au lycée, il y a déjà plus de douze ans. Notre amitié a été comme une évidence, émaillée de ces micro crises qui symbolisent l'adolescence, mais sincère et profonde. Parfois j’y pense presque comme à un coup de foudre amical. Nos vies nous ont amenées à prendre des chemins bien différents après notre première année d'études supérieures. Paradoxalement, alors que durant notre adolescence c’était elle qui rêvait de voyages et se voyait vivre à l’étranger, c’est finalement moi qui suis partie, parfois très loin, parfois assez longtemps.

Alice a, de son côté, renoncé aux études, et s’est mise assez tôt en couple avec un homme possessif et jaloux, qui l’aimait je pense très sincèrement mais ne pouvait absolument pas envisager un futur loin du village où il avait grandi, entouré de sa famille et de ses amis de toujours. C’était le choix d'Alice, mon rôle était de l’accepter et de la soutenir, et bien que nos vies soient très différentes, notre relation ne s’est pas affaiblie et nous avons continué à échanger très régulièrement grâce aux outils qu’internet mettait à notre disposition.

Ils ont eu assez tôt un premier enfant (dont je suis la marraine), puis un deuxième. Au fil des années, Alice a connu plusieurs fois des épisodes de dépression sévère, au point de rester alitée des jours entiers sans réussir à se lever, de repousser par moment tous ceux qui l’entouraient ou au contraire de se jeter dans leurs bras désespérément. Sa propre mère souffre de troubles psychologiques lourds (dépression, anorexie, bipolarité…) et lui a mené une existence assez terrible pendant son adolescence. Mais, à cause de cette relation d’amour-haine qu’elles entretiennent, Alice a toujours refusé d’accepter l’idée des mêmes symptômes chez elle, et a fortiori de se faire accompagner par des spécialistes plus à même de l’aider.

Je crois que pendant ces périodes de troubles, je suis devenue une espèce de bouée de sauvetage pour elle. Étant loin, je ne subissais pas ses crises de nerf et nous ne nous fâchions donc pas. Protégée par la distance et une relation finalement presque épistolaire, je pouvais facilement la laisser parler, l’écouter et la conseiller avec une tempérance qui lui faisait souvent défaut. J’ai l’impression de me donner le beau rôle en vous racontant ça, mais en vérité ça ne me coûtait pas grand-chose: un peu de temps pour lire ses messages, un peu plus de temps pour réfléchir à la meilleure réponse possible, quelques coups de fils de temps à autres.

Aujourd’hui, suite à des soucis de santé dans ma famille, j’ai fait le choix de rentrer en France pour être proche des miens. Et, alors que cela aurait pu nous rapprocher, je me rends compte que ce n’est pas le cas. Nous vivons à une heure de distance et nous voyons pourtant très peu, occupées l’une et l’autre par des vies bien remplies. Alice est aujourd’hui séparée de son précédent conjoint, une séparation qui fut violente, qui l’est toujours d’ailleurs, avec deux enfants prises en otage au milieu des haines et des éclats de colère de leurs parents, aussi peu mesurés l’un que l’autre. Alice est en permanence au bord de l’abîme, épuisée nerveusement, prête à craquer. Au point même de penser au pire, de me dire au milieu de ses larmes qu’elle n’en peut plus, qu’elle veut juste que tout s’arrête, que les seules choses qui lui permettent encore de tenir sont ses filles, son nouveau compagnon, et moi.

Sauf que son nouveau conjoint ne semble pas d’une fiabilité extrême. Et que c’est trop pour moi. Je ne suis pas sûre d’avoir la force, ni même la volonté à vrai dire, de continuer à la porter à bout de bras. Je ne sais même pas si c’est une bonne chose, car cela la conforte dans cette situation instable, mes conseils ne sont peut-être pas les bons et il se crée une sorte de dépendance malsaine. Plus le temps passe et moins mes réponses sont mesurées et patientes. Et si, par le passé elle a toujours refusé de se faire aider par un ou une professionnelle, aujourd’hui elle n’en aurait même plus les moyens, car cette séparation l’a mise dans une situation financière catastrophique.

Je crois aussi que j’ai peur qu’elle fasse une connerie, et tout aussi peur de provoquer cette connerie en ayant un jour une réponse agacée, impatiente ou énervée. Je me rends compte que je commence à la juger, à trouver pénible de devoir toujours la soutenir alors que sa situation actuelle et la plupart de ses problèmes découlent de ses propres choix. Aujourd’hui j’ai l’impression d’être prise en otage, j’ai peur de ne pas regarder mon téléphone plus de quelques heures d’affilée au cas où elle m’enverrait un appel au secours auquel je ne répondrais pas à temps.

J’ai peur du jour où une de mes réponses ne sera pas la bonne et la poussera à bout. J’ai peur d’être le dernier rempart entre elle et cette dépression qui menace depuis toujours de la submerger. Je suis terrorisée à l’idée que son conjoint actuel la quitte et qu’elle craque complètement. Et j’ai peur de moi aussi craquer et lui faire défaut à un moment où elle aurait besoin de cette véritable amie que je me sens de moins en moins être.

En fait je ne sais pas si c’est de la mesquinerie de ma part, de la lâcheté devant une situation qui semble de plus en plus insoluble ou l’impression sincère qu’au fond je ne l’aide pas, mais je ne sais pas jusqu’où vont les responsabilités d’une amie et si d’autres solutions ne seraient pas meilleures. Et je crois que c’est là où, pour une fois, moi aussi j’aurais besoin de conseils.

Juliette

Chère Juliette,

Cette belle amitié d’adolescence, je ne crois pas qu’elle doive être un poids pour toute la vie. Regardez le film d’Agnès Varda, L’une chante, l’autre pas. Les amies sont un soutien, la certitude de trouver un sourire, un conseil quand on en demande un. Mais ce ne sont pas des phares dans la nuit, la seule respiration dans un quotidien trop difficile. Les problèmes d’Alice, ce ne sont pas vos problèmes. Et c’est à elle de trouver des solutions.

En partageant ainsi ses déboires avec vous, en déversant sa colère dans ces messages, elle se déresponsabilise. Elle attend votre écoute, vos conseils et dans un sens que vous preniez votre part de sa peine. Ce n’est pas votre rôle. Être une amie, c’est être là, ce n’est pas prendre la place de l’autre. Aujourd’hui, cette amitié, elle est devenue toxique. Vous souffrez de ses peines et ça ne la soulage pas. C’est un nuage noir au dessus de vous. Vous pouvez lui dire «je suis là pour toi, pour qu’on passe du temps ensemble» si elle a besoin de souffler de son quotidien difficile. Mais vous n’êtes pas là pour le partager avec elle.

Son divorce, ses enfants, ses problèmes financiers, ce n’est pas à vous de les prendre en charge. Ce que vous pouvez être pour elle, plutôt que le déversoir de sa frustration et de sa colère, c’est un souffle, un vent de légèreté. Proposez lui d’aller boire un verre, voir un film, manger une glace avec ses enfants. Remettez du rire dans votre histoire, comme quand vous étiez adolescentes. Vous n’avez pas les épaules pour remettre sa vie à flot. Ce n’est pas honteux et ça ne fait pas de vous une mauvaise amie. Ne donnez que ce que vous pouvez donner.

Vous avez l’impression qu’elle en attend beaucoup de vous, mais il n’est pas si sûr qu’un simple sourire ne puisse pas déjà être un immense cadeau pour elle. C’est aussi pour ça que les amis sont là. Vous n’avez pas à porter sur vos épaules la responsabilité de sa survie, Juliette, et encore moins celles de ses enfants. C’est trop cher payé. C’est trop facile aussi. C’est à Alice de se sauver, de préserver sa famille. Elle n’est pas seule. Ce que vous entendez dans sa détresse, c’est toute la force de votre lien.

Alice croit qu’elle peut tout vous dire, que vous êtes des miroirs. Mais ce n’est pas juste pour vous. Absorber sa peine, toute sa peine, même si ça la soulage, vous abîme. Alors reprenez le dessus. Refusez un temps d’avoir ce rôle, d’être cette oreille passive qui est prête à tout entendre. Passez à l’action. Faites des choses ensemble, partagez des moments, créez-vous de nouveaux souvenirs.

Vous pouvez être ça aussi: cette amie avec qui l’on partage un sourire, plutôt que cette amie que l’on appelle pour pleurer. Peut-être découvrirez vous que parfois des gestes simples peuvent avoir une grande valeur. Et que votre amitié n’en sera que renforcée.

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Cet article a été écrit par un ISFJ.

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