Parents & enfants / Culture

J'aurais aimé que l'on me conseille ces œuvres quand j'avais 12 ans

Temps de lecture : 5 min

Des livres et des films capables de préparer la jeune fille que j'étais à la réalité du monde qui l'attendait.

The Teenage Reader | Garrett via Flickr CC License by
The Teenage Reader | Garrett via Flickr CC License by

J’ai eu 12 ans en 1997. À l’époque, je me rendais en vélo à la bibliothèque municipale de la ville moyenne la plus proche de mon village. Là, je remplissais mon sac à dos de livres. Je dévorais aussi tous les films sur lesquels je tombais chez mes parents. C’était presque l’âge de l’innocence. Avant American Pie, avant le premier porno lors d’un goûter d’anniversaire.

À 12 ans, je nourrissais encore le rêve fou de «devenir quelqu’un» et je vivais dans un monde de romans dont je n’avais pas encore réalisé qu’ils ne voulaient pas de moi. J’allais être plongée dans un monde d’hommes et, malgré moi, je m’y préparais.

En lisant Lolita de Nabokov et en dévorant Marguerite Duras, je me forgeais une image de jeune fille en fleur à la sexualité bouillonnante, prête à être dévorée par le monde. Quelque part, des grands classiques aux romans de gare, les livres m'entraînaient à devenir une femme que je ne voulais pas être.

Nouvelles héroïnes de référence

Ma fille aînée va avoir 8 ans. Elle commence à s’attaquer à tous les livres qui lui tombent sous la main. Mais je ne veux pas que, comme moi, elle s’y plonge sans grille de lecture. Qu’ils la transforment avant qu’elle n'ait eu le temps de se construire.

Je me suis dit qu'il faudrait bientôt lui faire lire le comic I Kill Giants, de Joe Kelly et J. M. Ken Niimura. Il raconte l’histoire d’une pré-adolescente enfermée dans son monde de fantaisie sombre qui, en combattant des géants, refuse de combattre ses propres démons.

L'héroïne de I Kill Giants m’a touchée. Forte et fragile à la fois, elle impose son charisme aux autres joueurs de jeux de rôle (comme Donjons et Dragons) et malgré sa différence, elle ne se laisse pas marcher sur les pieds à l’école. Elle souffre, mais elle contre-attaque. Le genre de leçon de vie qui vous forge, et que j'aurais aimé que l'on me fasse découvrir à l'entrée de l'adolescence.

Au cours de ces années de découvertes culturelles, pendant lesquelles je me suis construite au cinéma et dans les livres, j'ai pu repérér des motifs récurrents. Soit mes héroïnes de référence étaient beaucoup plus âgées que moi, soient elles étaient très sexualisées, soit le regard qui était posé sur elles était celui d’hommes –le fameux «male gaze». Je vous laisse imaginer ce que ce genre de culture peut faire comme dégâts sur une jeune personnalité fragile.

J’étais seule, avec mes livres, mais aussi avec un monde qui semblait attendre de moi des changements drastiques –dans mon look comme dans mon attitude. J’aurais voulu tomber à ce moment là sur La petite fille qui aimait Tom Gordon, de Stephen King. Même s’il est lui-même un homme, Stephen King s’est longuement penché sur la condition féminine, poussé par son épouse féministe.

La petite fille en question est perdue dans la forêt avec son sac à dos, quelques snacks et une radio portative. Trisha a 9 ans. Et elle vivra l’épreuve la plus difficile de sa vie avec un courage et un sens de la survie sans bornes. Elle combattra ses peurs et les ombres de la forêt pendant neuf jours.

Coincée dans les livres, je redoutais les bandes de filles. Elles me terrorisaient parce que je me sentais pas à la hauteur. Dans Foxfire (Confessions d'un gang de filles en version française), Joyce Carol Oates développe l’histoire d’une bande d'adolescentes d'un quartier populaire de l’État de New York, dans les années 1950. Féministe et vengeur, Foxfire porte la patte d’une époque particulièrement dure pour les femmes, dans une Amérique déjà profondément raciste.

Questionnements sur le futur

Et le beau, dans tout ça? Et l’espoir? Et la grâce et la délicatesse? Comme si je savais que les années qui allaient suivre n’allaient pas être de tout repos, j’avais le sentiment, à 12 ans déjà, d'être en train de me préparer au pire. Alors je dévorais le pire. Les films les plus tristes, les plus glauques, les livres les plus éprouvants (Moi, Christiane F 13 ans, droguée, prostituée). J’avais le sentiment que plus je serais endurcie et moins le monde pourrait me surprendre et me casser.

Après coup, j’ai découvert que je pouvais être touchée par le dessin de Mari Okazaki (Après l’amour, la sueur des garçons a l’odeur du miel) ou celui de Julie Maroh (Le Bleu est une couleur chaude).

J’ai appris à mettre du rouge à lèvres et à me faire femme-enfant avant d’être touchée par la littérature et le cinéma. Je savais que le monde allait me bousculer, je voulais me bousculer moi-même, ne pas attendre, être plus forte que la vague. De la même manière que les héroïnes de Céline Sciamma dans Naissance des pieuvres font le choix de passer les étapes toutes seules.

J’ai appris à être un objet de désir avant d’être amoureuse. Et à 12 ans, oui, j’en avais conscience. J’aurais voulu rire, j’aurais voulu être une jeune fille, presque encore une enfant.

J’aurais voulu être l’héroine du film 57.000 km entre nous, qui m’a fait pleurer parce que j’aurais pu, j’aurais dû être elle: une petite meuf grande gueule qui s’épanouit sur internet pour échapper à une famille toxique accro à l’image qu’elle renvoie.

Harasmiste également porte un autre regard sur la sexualité et le désir des jeunes femmes. Pas d’hommes dans la scène –ou un homme prétexte, un homme objet. On parle d’elles, et ça fait du bien. Entre les deux sœurs, il n’est pas question d’ego, juste de questionnement sain sur le futur, sur les femmes qu’elles deviendront ou qu’elles sont déjà.

Regards différents

Enfin, j’aurais voulu voir à la télévision, au cinéma ou dans les livres des filles qui n’aiment pas seulement les garçons comme une évidence.

Dans ce sens, la série Everything sucks!, malheureusement arrêtée, dresse un portrait juste et touchant d’une jeune femme qui décidé d’assumer qui elle est vraiment, c’est-à-dire une femme lesbienne. Et elle se rend compte malgré elle que ce chemin qu’elle accomplit concerne aussi ses proches.

Quand ma fille aura 12 ans, je pense que je lui laisserai un accès illimité à la culture, comme j’ai eu la chance d’en profiter.

J’espère juste qu’elle aura l’occasion, dans ma bibliothèque, de trouver plus de livres d’autrices, plus de films de réalisatrices, plus de regards différents. Qu’elle puisse se construire autrement que via des drames par anticipation ou une vision de la sexualité qui ne l’intéresse pas. Aujourd’hui, je crois que c’est possible.

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