Politique / Monde

J'aurais voulu ne pas admirer John McCain

Temps de lecture : 7 min

Mais une fois devenu journaliste politique, et en charge de la couverture du Congrès, je n'ai pas pu m'en empêcher.

John McCain, lors d’une conférence de presse à Bervely Hills, en Califonie, le 28 mais 2008. | Gabriel Bouys/ AFP
John McCain, lors d’une conférence de presse à Bervely Hills, en Califonie, le 28 mais 2008. | Gabriel Bouys/ AFP

Je ne m'attendais pas à être autant bouleversé par la mort de John McCain.

Difficile de résumer le portrait anti-hagiographique qui peut être fait de sa carrière politique, mais essayons: il était surestimé, et parfois même dangereusement. En matière de politique intérieure, il a habilement servi le milieu des affaires de l'Arizona. Mais ce n'est pas ce qui comptait le plus pour lui. (Qu'on se souvienne de la campagne présidentielle de 2008, à la veille de la pire crise économique depuis la Grande Dépression, quand il disait vouloir «se muscler en économie» en lisant les mémoires d'Alan Greenspan). La politique étrangère était sa passion et il aura été l'un des faucons les plus déterminés de la politique américaine pendant des décennies. Son legs politique le plus durable, il le doit à son soutien indéfectible à la Guerre d'Irak, sur lequel il est cependant récemment revenu –mais bien trop tard. Si nous l'avions écouté, les forces américaines seraient aujourd'hui déployées aux quatre coins du Moyen-Orient. Par chance, nous n'avons pas exaucé tous ses vœux, mais lorsque nous l'avons fait, nous continuons encore à en subir les conséquences.

Reste que me voilà, un samedi soir tard, à me précipiter sur mon ordinateur. Je ne pouvais pas ne pas écrire sur lui. Je suis dévasté.

Comment est-ce possible?

Contrairement à ses journalistes les plus idolâtres, je n'ai pas couvert sa campagne présidentielle de 2000 ni taillé une bavette avec lui dans son bus. À l'époque, sa proximité avec les médias et ses petites blagues allaient créer une génération de journalistes susceptibles, parfois, de minimiser les plus graves de ses errements politiques. Et j'ai moi-même longtemps moqué cette McCain-mania. Mais à la fin 2016, devenant correspondant au Congrès à plein temps, j'ai commencé à saisir d'où pouvait venir cette adulation.

Respect du débat public

Il était un personnage dans une institution législative qui en aspire la plupart. Il pouvait vous traiter d'idiot, ou de connard, et ne jamais manquer une occasion de souligner la «stupidité» ou la «connerie» de votre question. Ensuite, il lui arrivait (parfois) d'éclater de rire et de vous donner une réponse précise et réfléchie. Et c'est là qu'il s'excusait, sans que cela ait d'ailleurs été nécessaire. Les couloirs du Congrès bruissent de centaines –534 pour être exact– de députés, députées, sénatrices et sénateurs qui n'ont pas connu le millième de la vie, de la renommée et de l'importance de John McCain, mais qui pourtant n'ont jamais le temps de répondre aux questions de la presse sur des sujets critiques. McCain savait que prendre part au débat public n'était pas déshonorant. Il respectait le processus. Contrairement à la majorité de ses collègues.

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La première fois que j'ai rencontré McCain en personne, c'était à la Convention nationale républicaine de 2008, à St. Paul dans le Minnesota. Un événement à ranger dans les oubliettes de l'histoire. Tout le monde savait que Barack Obama allait gagner et le contraste entre la Convention nationale républicaine et la Convention nationale démocrate de Denver frisait le grotesque. À Denver, en plus d'un public dépassant de plusieurs milliers celui de St. Paul, il y avait un périmètre de sécurité d'un kilomètre et demi autour du stade accueillant la convention. À St. Paul, je me souviens d'avoir passé la porte d'entrée du bâtiment et rien d'autre. La première journée de la convention avait été annulée. Il y avait eu un ouragan et les Républicains craignaient toujours, après Katrina, de passer pour ceux qui continuent leur petite vie au beau milieu d'une catastrophe nationale. Le président sortant, George W. Bush, était si impopulaire que sa seule intervention fut des plus brèves et par vidéo interposée. Il fallut attendre l'avant-dernier soir, lorsque Sarah Palin se présenta à la nation dans ce fumet de viande rouge avariée qui allait bientôt contaminer toute la base républicaine, pour qu'un semblant de vie agite l'assistance. Le discours de McCain, le lendemain, n'était censé être qu'une fioriture.

L'histoire de McCain, prisonnier de guerre au Vietnam

Le plus rigolo de l'histoire? L'adresse de McCain, prononcée devant des électeurs et électrices qui ne lui faisait pas particulièrement confiance, une semaine après le discours d'Obama sur un podium aux allures de temple grec et dans un stade deux fois plus grand que le palais des congrès de St. Paul, fut de loin la meilleure. L'histoire de McCain, prisonnier de guerre au Vietnam, n'était un secret pour personne. Mais je ne sais pas s'il l'a un jour racontée aussi magnifiquement que dans ce passage clôturant son discours:

«Un matin d’octobre, dans le Golfe de Tonkin, je me préparais pour ma 23e mission dans le Nord Vietnam. J'étais persuadé de revenir sain et sauf, cela ne faisait aucun doute. Je me pensais plus fort que tout le monde. J’étais aussi pas mal indépendant. J'aimais contourner quelques règles et chercher quelques querelles pour le plaisir. Mais je le faisais pour moi, pour satisfaire mon propre orgueil. Je ne pensais pas qu'il existait de cause dépassant ma petite personne.

Puis je me suis retrouvé au milieu d’un lac à Hanoï, avec une jambe et deux bras cassés, et une foule en colère pour m’accueillir sur la berge. On m'a jeté dans une cellule sombre et laissé à mon propre sort. J'allais mourir, je n'étais plus vraiment le gros dur que je m'imaginais. Lorsqu'ils ont découvert que mon père était amiral, ils m'ont emmené à l'hôpital. Ne pouvant remettre mes os d’aplomb, ils se sont contentés de me plâtrer. Vu que mon état ne s'améliorait pas et que je pesais à peine 50 kilos, ils m'ont mis dans une autre cellule avec deux Américains. Je ne pouvais rien faire. Je ne pouvais même pas me nourrir tout seul. Ils l'ont fait pour moi. Et j'ai commencé à comprendre les limites de mon indépendance égoïste. Ces hommes m'ont sauvé la vie.

J'étais à l'isolement quand mes geôliers ont proposé de me libérer. Je savais pourquoi. Si je revenais chez moi, ils se serviraient de mon histoire comme arme de propagande pour démoraliser mes camarades prisonniers. Selon notre code, le retour au bercail ne pouvait se faire que par ordre de capture et des hommes s'étaient fait abattre devant moi. J'y ai réfléchi, longuement. Je n'étais pas en grande forme et tout me manquait de l'Amérique. Mais j'ai refusé.

Beaucoup de prisonniers ont vécu des choses bien pires que moi. J'avais déjà été maltraité, mais pas autant que d'autres. Et j'aimais toujours me la raconter après les séances de bastonnade, pour montrer aux gars que j'avais le cuir épais, que je pouvais tout encaisser. Mais après avoir refusé la libération qu'ils me proposaient, ils m'ont torturé comme jamais. Et pendant longtemps. J'allais plier.

«Je suis tombé amoureux de mon pays en étant prisonnier dans un autre.»

John McCain

De retour dans ma cellule, j'avais mal et j'avais honte, et je ne savais pas comment j'allais pouvoir regarder en face mes camarades prisonniers. Dans la cellule d’à côté, un homme bon, mon ami Bob Craner, m'a sauvé. En tapant sur le mur, il m'a dit que je m'étais battu aussi fort que je le pouvais. Aucun homme ne peut rester tout le temps seul. Et il m'a dit de me relever et de continuer à me battre pour le pays et pour les hommes avec qui j'avais l'honneur de servir. Parce qu'ils se battaient pour moi, tous les jours.

Je suis tombé amoureux de mon pays en étant prisonnier dans un autre. Et pas seulement pour tout le confort de vie qu'il m'offrait. Je l'ai aimé pour sa décence, pour sa foi dans la sagesse, la justice et la bonté de son peuple. Je l'ai aimé parce qu'il n'était pas qu'un lieu, il était une idée, une cause méritant qu'on se batte pour elle. Je n'allais plus jamais être le même. Je n'étais plus un homme n'appartenant qu'à lui-même. J'étais l'homme de mon pays.»

Séance parlementaire épique

Le moment le plus embarrassant de ma carrière de journaliste politique est survenu à l'été 2017. Il était peut-être 22 heures et le Sénat examinait son projet de loi visant à abroger et remplacer l'Obamacare. Enfin non, pas vraiment. Le vrai projet avait été éliminé par manque de soutien et le leader de la majorité républicaine au Sénat, Mitch McConnell, avait joué le tout pour le tout en faisant rédiger, l'après-midi même, un texte législatif réduisant l'abrogation aux portions congrues. Un texte a priori suffisamment léger pour passer le Sénat et permettre aux Républicains de se lancer dans des négociations formelles avec la Chambre afin d'obtenir une abrogation-remplacement plus conséquente.

Je n'avais pas beaucoup d'énergie ce soir-là. Selon moi, le vote le plus important allait coïncider avec le dernier passage, sans doute vers 5 ou 6 heures du matin, et les votes procéduraux n'allaient pas poser problème d'ici là. McCain, après tout, avait suivi son parti lors d'un vote procédural en début de semaine pour faire avancer le processus. Je pouvais rentrer chez moi, dormir quelques heures et revenir au Sénat sur les coups de 5 heures du matin. J'ai donc quitté mon poste vers 23 heures.

C'est peu après que McCain déboulait au Sénat, en disant aux journalistes qui le questionnaient sur son vote d'attendre «le clou du spectacle». Je ne peux pas vous dire comment je me me suis senti mal, sur mon canapé, à lire les tweets de mes collègues qui, eux, étaient aux premières loges. Je me suis levé à toute vitesse, j'ai attrapé mon manteau et appelé un taxi pour retourner au Capitole. Mais le temps d'arriver, trop tard. Avec les sénatrices Susan Collins et Lisa Murkowski, McCain avait tué le projet de loi –lors d'un satané vote procédural. Ce fut l'une des séances parlementaires les plus épiques de notre histoire contemporaine. Et je venais de la louper.

Agir pour le compte de quelque chose qui le dépassait

Ce soi-disant «franc-tireur» avait toujours suivi à la lettre ce qu'on pouvait attendre d'un homme politique d'envergure nationale. Après avoir été éclaboussé par le scandale des Keating Five à la fin des années 1980, McCain était revenu pour botter les fesses de la corruption et du laxisme des lois régissant le financement des campagnes. Mais pour garantir sa réélection en 2004, 2010 et 2016, il s'était comporté en bon Républicain, loyal et conservateur. À part sur des questions de politique étrangère, ses votes furent toujours relativement prévisibles en fonction du cycle électoral.

À l'été 2017, McCain, qui venait tout juste de se faire diagnostiquer une tumeur au cerveau, allait suivre un principe qu'il avait toujours porté en lui, sans forcément toujours le mettre au premier plan. Il agira pour le compte de quelque chose qui le dépassait, des valeurs que peu de politiciens de son envergure et de son époque ont pu posséder. Nous ne pouvons même pas comprendre ce que nous venons de perdre. Moi le premier.

Jim Newell

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