Égalités / Culture

«Tenir jusqu'à l'aube», l'enfer domestique d'une mère célibataire

Temps de lecture : 4 min

Une mère au bord du burn-out profite du sommeil de son fils de 2 ans, qu'elle élève seule, pour sortir en douce. Le postulat étouffant d'un roman fort de cette rentrée littéraire.

Photo de Carole Fives reproduite avec l'aimable autorisation de l'intéressée / Couverture de «Tenir jusqu'à l'aube»
Photo de Carole Fives reproduite avec l'aimable autorisation de l'intéressée / Couverture de «Tenir jusqu'à l'aube»

C'est un débat que la plupart des parents ont eu au moins une fois, que ce soit entre eux ou avec d'autres adultes. Lorsque l'enfant dort profondément à l'étage et qu'il n'y a pas d'autre adulte responsable à la ronde, à quelle distance est-il permis de s'éloigner? Et pendant combien de temps?

Il y a celles et ceux pour qui descendre chercher le courrier dans le hall de l'immeuble est inenvisageable; il y en a d'autres qui estiment avoir le droit de sortir fumer pendant une poignée de minutes, avec ou sans babyphone. Tout le monde a son avis, même les personnes sans enfant. Chacun et chacune son curseur.

Abandon éphémère

L'héroïne du roman de Carole Fives, elle, n'a personne avec qui en débattre. Elle est désespérément seule avec son fils, un gamin de 2 ans dont le profil ressemble peu ou prou à celui de la plupart des autres enfants de son âge: accaparant, bourré de contradictions, tenaillé entre son récent statut de bébé et son envie de devenir un grand. Vous trouverez toujours des gens pour vous assurer le contraire, mais c'est un âge franchement épuisant –que l'auteur de ces lignes subit actuellement pour la troisième et dernière fois.

Cette femme ne respire plus. Le père de son fils n'a pas donné de nouvelles ni d'argent depuis des lustres, sa famille est réduite à peau de chagrin... Le plus souvent, elle est contrainte d'assurer seule la garde de l'enfant, tout en tentant de rendre son travail –elle est graphiste freelance– en temps et en heure. Le burn-out n'est évidemment pas loin.

Parce que son existence ressemble à un tunnel fait de fatigue, de solitude et de dettes, la protagoniste de Tenir jusqu'à l'aube éprouve un besoin féroce de s'oxygéner. Au sens figuré, mais aussi au sens propre.

Alors, une fois son enfant endormi, elle sort dans la rue en bas de chez elle. Juste une poignée de minutes, le minuteur du smartphone comme rappel à la réalité. Mais chaque sortie en appelle une autre. Et plus l'héroïne s'enfonce dans l'épuisement et le ras-le-bol, plus les sorties qu'elle s'octroie sont longues.

«L'enfant dort enfin. Elle s'est relevée le plus lentement possible, décomposant chacun de ses mouvements, que le plancher ne craque pas, que la porte ne grince pas, que le petit ne surprenne pas son manège. Éviter l'ascenseur, trop bruyant. Sa silhouette de fuyarde dans le miroir du hall.»

Dureté et indifférence

Il ne faudra pas compter sur Carole Fives pour juger son personnage; la société le fait assez bien. Même les forums internet destinés aux parents en détresse –et fréquentés essentiellement par des mères, car ce sont surtout elles qui souffrent– sont truffés d'interventions culpabilisatrices.

Régulièrement, l'héroïne se nourrit de discussions glanées sur ce genre de forums, où des bribes de solidarité sont rapidement éclipsées par des diatribes agressives expliquant à quel point tel ou tel comportement fait de vous une mauvaise mère.

Qui a déjà écouté quelques épisodes de «L'Agenda du Loisir Français», podcast signé Henry Michel, sait à quel point les forums peuvent faire glisser n'importe quelle thématique vers le pugilat virtuel. Et c'est encore plus vrai pour un sujet aussi sensible que la maternité.

Par moments, le tableau brossé par l'autrice pourrait sembler trop noir pour être honnête. Les utilisatrices des différents forums, le pédiatre, le grand-père, la voisine, l'huissier, le personnel de crèche: le monde entier semble se comporter de façon absolument odieuse avec cette mère isolée.

Pourtant, chaque élément semble crédible. La société fait preuve d'une dureté teintée d'indifférence à l'égard de cette femme, dont personne ne semble comprendre qu'elle est en apnée, qu'elle a besoin d'aide.

En apnée. C'est exactement comme cela que se lit ce Tenir jusqu'à l'aube, qui prend à la gorge en retranscrivant si bien ce quotidien sans pause ni ciel bleu. Lorsque l'enfant fait la sieste ou s'occupe seul, il faut venir à bout des tâches ménagères. Lorsqu'il s'ennuie, il faut l'occuper. Lorsqu'il a enfin commencé sa nuit, il faudrait essayer de se détendre, mais la maison est en désordre, les factures impayées, et les nerfs trop tendus pour parvenir à dormir correctement.

Mère solo

L'héroïne n'a pas le droit de flancher. Si c'était le cas, qui s'occuperait de son fils? La maternité que décrit Carole Fives ressemble à une gigantesque opération de survie.

On aimerait pouvoir affirmer que la situation de cette femme reste une exception. Mais les chiffres de l'Insee sont là pour rappeler qu'il existait en France, en 2015, 1,65 million de familles monoparentales avec un ou plusieurs mineurs à charge et que dans 85% des cas, c'est la mère qui s'occupe seule de son ou de ses enfants. De nos jours, on appelle ça une mère solo.

«Solo, c'est moins sinistre que seule. Solo, ça renouvelle la figure de la mère célibataire, larguée, quittée, abandonnée, ça éloigne le cliché misérable de la fille-mère, de l'adolescente misérable promenant son landau sur un trottoir défoncé du nord de la France. Ça sonne comme une référence de grande surface lancée à coups d'annonces publicitaires et de promos. On présente la solo comme une battante, la super-woman des années 1980 s'est dotée d'un nouveau pouvoir, en plus de travailler et de rester jeune, elle élève ses enfants elle-même. Elle est libre, totalement libre cette fois. De quoi se plaint-elle? La solo a parfois poussé le bouchon jusqu'à faire un bébé toute seule, c'est son choix, son problème, elle n'a qu'à assumer et bien se tenir.»

Tenir jusqu'à l'aube mérite d'être rangé entre Arlington Park de Rachel Cusk (excellemment adapté au cinéma sous le titre La Vie domestique), La condition pavillonnaire de Sophie Divry et La femme brouillon d'Amandine Dhée.

Les quatre ouvrages –la liste est loin d'être exhaustive– ont en commun cette façon réaliste donc brutale de dépeindre la solitude des femmes, en particulier dès qu'elles deviennent des épouses et/ou des mères.

Je ne suis pas certain que les hommes puissent prétendre un jour comprendre pleinement les femmes: les mots n'ont jamais remplacé les expériences. Mais pour tenter de se rapprocher autant que possible de cet objectif inatteignable, le roman de Carole Fives fait incontestablement partie de la liste des incontournables.

Tenir jusqu'à l'aube

de Carole Fives

Collection L'Arbalète / Éditions Gallimard

192 pages

Parution le 16 août 2018

Thomas Messias Prof de maths et journaliste

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