Sports

Echecs: Magnus Carlsen, le nouveau maître du monde

Yannick Cochennec, mis à jour le 03.02.2010 à 14 h 59

Un Norvégien de 19 ans est le plus jeune joueur installé au sommet de la discipline.

L'histoire des échecs est parsemée de destins hors du commun magnifiés, pour certains, par les tensions de la Guerre Froide. Mais la force du sport, car les échecs en sont un (d'ailleurs adhérents au Comité international olympique sans accès aux Jeux), est de toujours faire émerger des champions capables d'aller là où d'autres ne sont jamais allés. Le Norvégien Magnus Carlsen est vraisemblablement ce nouvel être d'exception.

Enfant prodige

En s'offrant, il y a quelques semaines, la place de n°1 mondial pour la première fois à seulement 19 ans (il est né le 30 novembre 1990), devant l'Indien Viswanathan Anand, le Bulgare Veselin Topalov et le Russe Vladimir Kramnik, Carlsen est devenu le plus jeune joueur installé au sommet de cette discipline dont, à sa manière, il révolutionne les habitudes.

A observer son visage poupin, rien ne prédestinait cet adolescent au vague air de Matt Damon à un tel parcours dans la mesure où la Norvège, pays de quatre millions et demi d'habitants, n'avait jusque-là aucune tradition échiquéenne. Mais c'est un diable de joueur.

Carlsen grandit à Lommedalen dans la banlieue d'Oslo au sein d'une famille d'ingénieurs, la profession de ses deux parents, Henrik et Sigrun. Ses trois sœurs, Ellen, Ingrid et Signe, lui donnent du fil à retordre comme tout garçon ainsi isolé face à un trio de filles. Mais c'est Ellen, son aînée de deux ans, qui aiguillonne sa passion pour les échecs et suscite la progression fulgurante qui en a découlé. Quand Ellen commence à s'investir vraiment dans cette discipline, Magnus lui emboîte le pas, pour la défier et surtout pour la battre. A huit ans, il domine Ellen pour la première fois et réussit à la dégoûter des échecs pendant plusieurs années. Pour Magnus, cette victoire fait office de déclic et sa vie se transforme. Depuis, il ne cesse de gravir quatre à quatre les échelons de la hiérarchie jusqu'à en devenir la figure emblématique.

Selon les spécialistes, il est de la trempe de deux des plus illustres joueurs de l'histoire, l'Américain Bobby Fischer et le Russe Garry Kasparov. Il y a quelques mois, ce dernier, retraité depuis 2005 pour poursuivre une carrière politique mouvementée en Russie, s'est carrément mis au service de la nouvelle star à qui il essaie de transmettre les subtilités de son imposant héritage. L'association fait des étincelles si l'on en juge par les résultats récents de Carlsen. Dans un tournoi en Chine, il ridiculise Veselin Topalov, n°2 mondial. A Londres, lors de son duel face à Vladimir Kramnik, n°4, il conclut la partie dès le 43e coup. Et à Moscou, il devient champion du monde de blitz (parties-éclair de cinq minutes) au nez et à la barbe de tous les meilleurs Grands Maîtres du circuit professionnel.

Journaliste à la Tribune de Genève et organisateur chaque année du tournoi des Grand Maîtres du prestigieux Festival de Bienne, en Suisse, Olivier Breisacher côtoie le jeune prodige depuis qu'il a 14 ans, âge de sa première participation au rendez-vous biennois. D'après lui, jamais un autodidacte, n'ayant donc pas suivi la filière des écoles d'échecs, n'avait suivi une telle trajectoire:

«Mais il est impossible de comparer les époques si l'on veut évaluer la précocité des uns et des autresLe développement de la technologie et de l'entraînement sur ordinateur a révolutionné les pratiques et a favorisé, au fil des ans, l'éclosion de talents plus jeunes. Carlsen en est le spécimen le plus abouti. Mais affirmer que Carlsen est plus précoce que ne le fut Kasparov n'a pas de sens. Il n'en reste pas moins que le Norvégien est indéniablement un génie dont il est difficile d'anticiper l'ampleur de la carrière.

A 5 ans, Magnus Carlsen était capable, selon son père, de mémoriser et de réciter tous les noms de quelque 400 villes en Norvège, signe du bouillonnement d'un cerveau en ébullition qui lui permit de devenir Grand Maître à seulement 13 ans et 3 mois aux côtés de son mentor et entraîneur norvégien, Simen Agdenstein, un ancien joueur de football professionnel. Il y a plusieurs années, Agdenstein a écrit un livre sur son expérience auprès de Carlsen: How Magnus Carlsen became the youngest chess grandmaster in the world. A lire pour ceux qui voudraient se plonger dans les méandres de la création de l'art de cet être touché par la grâce.

Brillant... ou mat

Malgré un certain ennui à le faire, Magnus Carlsen a suivi des études jusqu'à l'année dernière. Il se consacre désormais à son aventure professionnelle qui devrait faire de lui un millionnaire. Ses parents confient être un peu dépassés par le destin inattendu de leur prodige de fils et un brin inquiets parce que les échecs sont une passion obsédante à la lisière parfois d'une forme de folie. Les destins tragiques de Bobby Fischer et Paul Morphy, délirants à la fin de leur existence, en furent la rare mais triste illustration.

Lors d'une récente interview au Time, le journaliste a demandé à Magnus Carlsen si en tant que n°1 mondial, cela lui ne posait pas un problème d'être potentiellement considéré 40.000 fois plus intelligent que Monsieur Tout le Monde. «C'est vrai que ça peut-être embêtant, a-t-il répondu. J'essaie de dire aux gens que je suis comme eux. Je ne suis pas un dingue. Je suis bon aux échecs, mais je suis une personne normale

Ce qui fait le savoir-faire ou plutôt le génie de Carlsen? «C'est un joueur qui sent les coups sans les avoir appris», a dit de lui le franco-suisse Yannick Pelletier qui l'avait dominé à Bienne voilà quelques années. Analyse confirmée par Garry Kasparov qui estime que son nouvel élève a «ce qui ne s'enseigne pas» en insistant sur sa propension à respirer le jeu. Magnus Carlsen, gaucher dans la vie mais droitier lorsqu'il joue aux échecs, déclare de son côté qu'il peut anticiper jusqu'à 20 coups d'avance. Les amateurs apprécieront...

Olivier Breisacher décrit le nouveau n°1 mondial «comme un jeune homme facile qui pratique l'autodérision et avec qui il est aisé de socialiser et de communiquer.» Ses tarifs pour participer à des tournois se sont évidemment envolés sans atteindre toutefois les sommes allouées à certains grands sportifs professionnels. Amateur lui-même de football et de ski nordique, qu'il a pratiqués régulièrement, Magnus Carlsen concède une vraie admiration pour un certain Roger Federer. Entre génies, il est vrai, on doit se comprendre...

Yannick Cochennec

Image de une: œuvre de l'artiste Pamen Pereira accrochée à Burgos en 2009. Felix Ausin Ordonez/Reuters.

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (574 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte