Égalités

«Les personnes trans ont des aînées, ces aînées ont une histoire, ils et elles peuvent nous la transmettre»

Temps de lecture : 6 min

France Culture propose une série documentaire «Les transidentités racontées par les trans» diffusée du 27 au 30 août.

La série documentaire, diffusée du 27 au 30 août à 17h sur France Culture, donne la parole aux militants d'hier et d'aujourd'hui. | Photo Slate.fr.
La série documentaire, diffusée du 27 au 30 août à 17h sur France Culture, donne la parole aux militants d'hier et d'aujourd'hui. | Photo Slate.fr.

«Sortir des récits de transitions spectaculaires, qui occultent le quotidien de citoyens considérés par l’État et la société comme des citoyens de seconde zone, et faire le point sur les revendications des personnes transgenres aujourd’hui.»

En quatre épisodes d'une heure, «Les transidentités racontées par les trans», la série documentaire diffusée du 27 au 30 août à 17h sur France Culture, proposée par Perrine Kervran, revient sur une histoire des mobilisations, longue, riche et complexe, très peu étudiée et racontée.

Avec un souci constant, réserver la parole aux personnes concernées, celles et ceux qui ont fait le militantisme d'hier, celles et ceux qui construisent celui d'aujourd'hui.

«Le cabaret ou rien»

On y croise Marie-Pierre Pruvot, alias Bambi, un peu perdue dans le lexique de la transidentité d'aujourd'hui: «Transgenre, trans-je-ne-sais-quoi...» Pendant des années, elle a utilisé le mot «travestie». Née en Algérie et arrivée à Paris dans les années 50, elle ne se voit alors pas d'avenir: «À part me prostituer, je ne sais pas ce que j’aurais pu faire, à 18 ans en arrivant à Paris. Moi, j’ai eu de la chance.» Elle découvre le cabaret Madame Arthur, entre au Carrousel et devient meneuse de revue sous le nom de Bambi. Elle côtoie Coccinelle, première femme transgenre à s'être mariée à l'église en 1960, qui bousculait les conventions et les institutions.

À l'époque c'était le «cabaret ou rien», ou plutôt la prostitution, explique Karine Espineira, chercheuse en sociologie, associée à l’université Paris 8 et co-fondatrice de l’Observatoire des transidentités. Le cabaret était un refuge, un «réseau d'entraide», un lieu où on ne jugeait pas les femmes trans, où elles pouvaient être elles-mêmes: «Elles disaient qu'elles étaient plus femmes que les femmes», relate la chercheuse. Bambi va finir par le quitter ce milieu et enseigner le français, être Madame Pruvot: «Ce que je voulais, c'était vivre une vie anonyme, [...] j'ai apprécié qu'on ne sache pas qui j'étais». Marie-Pierre ne manifeste pas: «Il me semblait que nous n'avions pas à militer mais à être des femmes, ou pas, pour que la société nous accepte.» Elle se «protège» et à la retraite, décide de raconter son histoire dans des romans, après tout, «on ne peut plus [la] chasser».

Un retour «dans la visibilité» important pour Karine Espineira: «On doit beaucoup à Marie-Pierre Pruvot. Les personnes trans ont des aînées et ces aînées ont une histoire et ils et elles peuvent nous la transmettre.» Marie-Pierre Pruvot fait partie de ces femmes qui ont pu être un modèle, montrer que «c'est possible» à une époque d'interdiction et de violence, où la transidentité était traitée comme un trouble mental.

Cette qualification de trouble ou maladie mentale a provoqué, et provoque encore, honte, silence, psychiatrisation et transphobie, et oblige à se justifier constamment comme on l'entend dans le deuxième épisode, «Sous le joug médical: l’invention d’un symptôme». À partir de 1979, un parcours psychiatrique et médical est imposé aux personnes qui veulent effectuer une «transition» grâce aux hormones et à la chirurgie. Le parcours est long et pavé d'obstacles imposés par le corps médical, et la stérilisation est obligatoire jusqu'en 2016. Pour Aaron d'OUTrans, association féministe d’autosupport trans, les choses n'ont pas suffisamment évolué, surtout auprès de la SoFECT, société française de prise en charge des transidentités, censée réunir des équipes médicales spécialistes. Finalement, pour le militant, ce sont les «psychiatres qui décident si vous êtes trans ou pas et chaque équipe a des critères plus ou moins propres», qui induisent des délais de prise en charge très longs. Pour le jeune homme, il y a encore une «version arriérée de la personnes trans, il faut correspondre à des clichés qui sont extrêmement normatifs».

La douloureuse recherche imposée du «passing»

Voilà pourquoi pour lutter contre la transphobie, il faut aussi, comme l'explique Giovana Rincon, co-fondatrice de Acceptess T, association intersectionnelle pour la défense des droits des transgenres, «normaliser la vie et le droit à être partout. Il faut aller au-delà de cette notion de réassignation des parties intimes». Elle décrit la douloureuse recherche imposée du «passing», définie comme la capacité d'être considéré•e, au premier coup d'oeil, dans le genre auquel on souhaite appartenir. La personne transgenre se devrait alors d'être toujours à la recherche d'une idée de perfection pour être la moins repérable possible, une situation d'«angoisse permanente» selon Giovana Rincon.

Mais se «cacher, ou non, n'est pas un choix», estime Hélène Hazera, journaliste et ancienne militante d'Act Up. «À une époque, dit-elle, je "passais" comme on dit et c'était bien agréable de passer inaperçu, il faut le dire.» Finalement, l'idéologie de la visibilité l'effraie un peu, même si elle voit une force dans le fait «de pouvoir dire "je vous emmerde", dont certains et certaines payent le prix fort, comme cette «amie camerawoman [qui] a fait son coming out et n'a plus de travail».

Le passing doit rester un choix, selon Sam Bourcier, chercheur et collaborateur de Slate.fr: «Maintenant, beaucoup de gens ne cherchent pas le passing. D'autres gens, eux, le cherchent, et alors?» Même si, selon lui, ce choix n'est possible qu'avec une culture trans soutenante. «Moi, je ne passe pas», explique-t-il, des individus faisant encore l'erreur de l'appeler «Madame», ce qu'il comprend mais le lasse. Le chercheur accueille positivement le concept de «non-binarité», ayant choisi de ne pas faire d'opération, il se dit content «que la culture trans ne [lui] dise pas "tu n'es pas un vrai trans!"».

Ce mouvement d'inclusion de toutes les identité a notamment émergé avec «Le Zoo», qui a organisé un séminaire queer à la toute fin des années 90. Son manifeste, lu dans le troisième épisode du documentaire de France Culture, revendique l'accueil de tous: «Les pédés, les gouines, les transsexuels, les bis, les lesbotrans, les hétérogays et toutes les espèces en création!» Le but du zoo est de renverser l'oppression et de partager le savoir, l'ouvrage de Judith Butler, Trouble dans le genre faisant d'ailleurs l'objet de plusieurs lectures en public. Tous les corps et silhouettes se mélangent.

Alors que beaucoup, dans les générations précédentes, avaient fait le choix de la discrétion, de l'invisibilisation, Karine Espineira note un mouvement de «retour», et de changement de paradigme: «On se rend compte que c'est compliqué de parler de son enfance, il faut mentir. Et puis finalement, on se dit "je ne peux pas mentir".»

Transition spectacle

Si, aujourd'hui, les médias s'intéressent aux personnes trans, hommes ou femmes –même si c'est souvent imparfait– on part de loin. Dans les années 50, la première femme trans à être mise en avant est une américaine du nom de Christine Jorgensen. À son retour du Danemark où elle réalise son opération de transition, les médias l'accueillent comme une star hollywoodienne, subjugués qu'un GI américain ait pu devenir une «si belle blonde, une beauté fatale». La transition devenant un spectacle dont les cisgenres jugent de la réussite.

Ce n'est pas pour rien que quand on tape le nom d'une personne transgenre dans google, la première recherche associée est souvent «avant», dénonce le youtubeur Adrian De La Vega. Ses vidéos pédagogiques ont pour but de visibiliser et expliquer les transidentités et de vulgariser les textes anglophones pour un public adolescent en plein questionnement identitaire. Adrian y évoque la fierté d'une partie de la nouvelle génération, qui ne se cache désormais plus, permettant d'apporter des réponses à celles et ceux qui se posent des questions, souvent à l'adolescence.

Il est possible aujourd'hui «d'intervenir avant la puberté et de bloquer celle-ci, pour ensuite, vers 14 ou 16 ans, donner un traitement», explique Tom Reucher, psychologue, qui ajoute que «80% des gens ont conscience de cette transidentité dans l'enfance». Malgré tout, les deux parents doivent être d'accord. Si ces possibilités existent, le problème pour le psychologue est que trop peu d'endocrinologues s'occupent des mineurs, une quinzaine de praticiens selon lui en France sur la cinquantaine qui sont à même d'aider les personnes transgenres.

Pour l'ensemble des militants et militantes, ce choix de la visibilité ou non est par ailleurs conditionné au processus de changement d'état civil, qui est toujours aussi compliqué, comme on l'entend dans le quatrième épisode, «Libertés, égalité, transidentités». Il est nécessaire de passer devant un juge et produire des pièces justificatives pour obtenir un changement de sexe sur ses papiers. Mais la loi est floue et ne précise pas la nature de ces pièces, indiquant seulement qu'une opération de réassignation n'est pas nécessaire. Souvent, c'est l'avis d'un psychiatre qui fait foi. Certains, comme Sam Bourcier, refusent de passer devant un juge, y voyant une énième manière d'obliger les personnes trans à se justifier.

Retrouvez LSD, «Les transidentités racontées par les trans», du lundi 27 au jeudi 30 août à 17h sur France Culture et dès à présent sur iTunes ou sur le site de la station.

Par Perrine Kervran, réalisation Annabelle Brouard, textes lus par le comédien et humoriste Océan.

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