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La presse masculine et les femmes, c'est compliqué

Temps de lecture : 9 min

Femmes dénudées en une et classements des plus belles fesses: les titres pour hommes sont souvent accusés de sexisme. Ceux qui les font s'en défendent le plus souvent.

«La presse destinée aux hommes se construit en quasi-miroir par rapport aux thèmes privilégiés par la presse s’adressant aux femmes» | Photo kconcha via Pixabay CC0
«La presse destinée aux hommes se construit en quasi-miroir par rapport aux thèmes privilégiés par la presse s’adressant aux femmes» | Photo kconcha via Pixabay CC0

GQ, L’Officiel, L’Optimum, Lui… La presse masculine est une galaxie infinie de titres. Et malgré des lignes éditoriales différentes, une critique revient souvent: elle serait sexiste. Dans un tweet publié en avril, une certaine Barbie Xanax, youtubeuse italienne, a publié deux montages de plusieurs couvertures des différentes éditions du magazine GQ.

À gauches, les unes avec des hommes. Ils sont beaux, sexy et vêtus. À droite, celles avec des femmes belles, sexy et... dévêtues.

Deux genres, deux ambiances, et un réflexe éditorial qui pose question, même si, dans sa version française, le titre est moins concerné: les personnalités féminines qui ont eu l’honneur de faire sa couverture se comptent sur les doigts d’une main. Parmi elles: Louise Bourgoin et Scarlett Johansson. La première est torse-nu, une paire de chaussures autour du cou lui cachant ses seins. La deuxième est habillée mais sa robe offre une vue imprenable sur son décolleté.

Dans un sketch hilarant, réalisé par GQ France, les comédiennes Camille Cottin et Camille Chamoux se moquent de cette sexualisatin des corps féminins. Elles veulent faire la une du magazine mais problème, «c’est un magazine pour mecs et en couv’ et bah on met des mecs», leur explique la direction. Chamoux ne se laisse pas intimider et montre la fameuse une avec Scarlett Johansson. «D’accord mais du coup c'est quoi ça?», demande-t-elle. «C’est un numéro spécial», lui répond-t-on. «Bah du coup on est là pour vous parler de notre couv’ en numéro spécial».

Un magazine pour gentleman

«Je n’ai rien contre le fait de mettre des filles en cover. Depuis mon arrivée, on a décidé de produire presque toutes les images car on ne veut pas en racheter. Mais on n’a pas encore mis de filles en une car on n’arrive pas à avoir des photoshoots intéressants et assez de temps pour faire des photographies de qualité. Mon point de vue est clair: je ne vais pas mettre une fille sexy en culotte, la croupe avantageuse, sous prétexte que c’est un magazine pour garçons», explique sans détour Béline Dolat, rédactrice en chef de GQ France depuis maintenant un an. Même si elle aimerai bien, dit-elle, faire un jour une une avec Kathryn Bigelow, la réalisatrice de Point Break et Démineur.

GQ est «un magazine de société genré, exigeant, intelligent et drôle, avec de vrais longs papiers, mais il y a aussi un côté pop culture, un peu de mode et des conseils pour les gentlemen», avance-t-elle. S’il arrivait, auparavant, de voir dans ses pages des mannequins dénudées, comme Emily Ratajkowski, ou de trouver le classement des «100 femmes les plus sexy», ce temps désormais «révolu» et le choix de mettre ou non une femme nue ou presque en couverture doit avoir du sens.

«Cela permet de mettre de la force dans un journal. Une photo de femme nue c’est vieux comme l’histoire de l’art, si une photo est belle on la met. Je ne cherche pas à appâter le chaland avec des seins ou des fesses. On suit une ligne éditoriale. GQ, comme tous les titres de Condé Nast, c’est de l’entertainment intelligent. Le corps de la femme ou celui de l’homme font partie des joies de ce monde. Montrer des seins ou des femmes, tout dépend de la manière dont c’est fait: si c’est vulgaire on ne publie pas».

«Tout a changé dans les rapports hommes-femmes. On ne peut plus observer ce qu’il s’est passé il y a trois ou quatre ans dans un journal à la lumière de la société actuelle», affirme la patronne du magazine.

Le top des plus belles fesses

De fait, depuis Scarlett Johansson, en mars 2017, aucune femme n’est apparue dénudée en couverture du GQ français. Les hommes, en revanche, commencent à tomber le costume et sont parfois photographiés en t-shirt.

«Je n'ai pas l'impression que GQ ait jamais été un magazine obsédé par les filles en lingerie, surtout qu'à mon arrivée je sortais de Playboy et Newlook. En fait, si j'ai bonne mémoire, il s'agissait plutôt d'un passage obligé dans un magazine masculin», estime la chroniqueuse Maïa Mazaurette, qui y parle sexualité.

Sur le web, cependant, la ligne éditoriale est différentes: on y continue les classements de femmes sexy et on y compare leurs fesses. «Ce sont des sujets qui marchent bien», justifie Antoine Jaillard, rédacteur en chef web du titre depuis juin 2008. Des tops qui s'inscrivent dans la ligne édito du site, des «Français les plus drôles» aux «moins influents» et «mieux habillés». « Tout cela reste très subjectif. On a des classements sur les hommes et sur les femmes ». Et classer les fesses ou montrer des femmes en petite tenue ne serait pas «macho» pour Jaillard: «C’est un choix éditorial: on va faire ce sujet car on sait que ça va marcher et que notre lectorat va apprécier. Ce n’est pas non plus sexiste. Ce qui est sexiste serait d’avoir une attitude discriminatoire sur un sexe. Nous n’avons pas de présupposés sur le rôle qu’une femme doit avoir.»

Et ce le serait d'autant moins que, «la plupart du temps» les photos utilisées «ont déjà été publiées par les personnes elles-mêmes sur leurs comptes Instagram». Il n’y a «pas de voyeurisme: on ne va pas prendre la photo qui fait mal. Aujourd’hui il existe une mise en scène de sa propre vie. Dans les sujets qu’on fait, nous ne sexualisons pas ces personnes, elles le font elles-mêmes», estime le journaliste qui note que GQ France publie des portraits et des interviews de femmes comme Léa Salamé et Anne Hidalgo. «Si on mettait en avant que des femmes nues, dans des poses lascives, on pourrait se dire que le magazine considère les femmes comme des objets. Mais ce n’est pas le cas».

Le magazine du «connard d’hétérosexuel»

Loin de GQ France ou de L’Officiel qui échappent aux accusations de sexisme qui peuvent être formulée à l'encontre de la presse masculine, il y Lui, par exemple. Icône des magazines de charme dans les années 70-80, puis carrément pornographique au début des années 2000, il revient sous les traits d'un magazine masculin luxe en 2013, après son rachat par Jean-Yves le Fur et Frédéric Beigbeder qui, lors de la relance, écrivait dans son édito: «Le retour de Lui, c’est le plaisir d’un dernier tour de piste, c’est un baroud d’honneur en souvenir de ce dinosaure nommé le Mec, celui qui draguait lourdement. [...] Certains l’appelaient "macho", d’autres disent "néo-beauf" mais le surnom qui lui va le mieux est "connard d’hétérosexuel".»

Un positionnement clair, explicité par son ancienne rédactrice en chef, Yseult Williams: «C’est un magazine qui s’adresse clairement à l’hétérosexuel de base», différent des autres titres de presse qui «sont plus centrés sur les hommes, alors que nous on est un magazine pour les hommes qui aiment les femmes. Même si je suis sûre que beaucoup de femmes vont l’acheter pour se renseigner sur l’ennemie». De fait, dans le premier numéro, l’écrivain Nicolas Rey y allait franchement sur Najat Vallaud-Belkacem, alors ministre des Droits des femmes: «Najat, sa coupe à la garçonne, ses fesses menues, son corps sec et nerveux». Le ton était donné.

Depuis un an, c’est le journaliste Frédéric Taddeï qui a repris les commandes. Dans le numéro du printemps 2018, de longues enquêtes sur le cinéma français ou le dopage côtoient le photoshoot sexy de l’actrice Eva Herzigova.

«La fonction première de Lui est de montrer des femmes déshabillées, explique Redwane Telha, rédacteur en chef de l’émission «L’instant M» sur France Inter. On peut en revanche se questionner sur son contenu et son idéologie. En comparant les contenus, GQ et Lui sont assez éloignés. Ils ne défendent pas la même vision du monde. Lui est plutôt sur une esthétisation et un idéal très sixties. Il met en avant un retour à cette vision des rapports hommes-femmes avec une vraie nostalgie pour qui était l’homme avant. GQ se pose la question de l’homme du futur».

Deux magazines, deux ambiances? Hétéro-beauf vs homme du futur? Lui est-il plus sexiste que les autres? «Je ne vois pas l’intérêt de votre enquête, nous écrira Taddeï par texto. La réponse est dans la question. La presse masculine, tout comme la presse féminine, est forcément sexiste puisqu’elle effectue une segmentation en fonction du sexe. Le football est sexiste pour les mêmes raisons. Il pratique une discrimination en fonction du sexe. Les toilettes idem. Mais vous remarquerez que c’est justement ce qu’on leur demande. Va-t-on reprocher à Elle et à Lui d’être sexistes? Ce serait aussi bête que de le reprocher aux Jeux olympiques, mais par les temps qui courent on peut s’attendre à tout».

Dans son acception resserrée, celle sur laquelle s’appuie Frédéric Taddeï, les mots «sexiste» et «sexisme» correspondent à une «attitude discriminatoire fondée sur le sexe», selon le Larousse. Dans ce cas, effectivement, le patron de Lui a raison. Mais dans son sens plus large, rapporté par le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales, le sexisme est une «attitude discriminatoire adoptée à l'encontre du sexe opposé (principalement par les hommes qui s'attribuent le meilleur rôle dans le couple et la société, aux dépens des femmes reléguées au second plan, exploitées comme objet de plaisir, etc.)».

Presse masculine et féminine, même combat ?

La réponse du patron de Lui lui permet bien sûr de justifier confortablement ses choix éditoriaux, mais elle permet de nous interroger: la presse féminine peut-elle être sexiste?

Géraldine Sarratia, rédactrice en chef des Inrocks et spécialiste des questions de genre, nous éclaire: «Les magazines féminins et masculins, comme le cinéma, sont, dans leur majorité, des outils de production de normes de genre. Beaucoup de magazines féminins rappellent à l’ordre. Il peut y avoir des exceptions, mais souvent on voit des articles du style "Comment faire pour avoir la ligne", "Comment satisfaire son mec"… Tout ce contrôle qui pèse sur le corps féminin dans notre société, la presse s’en fait le reflet. Si on part du postulat que notre société est une société où il y a de la domination masculine, on la retrouve dans la presse. Le magazine féminin fabrique et rapporte un certain idéal de beauté, de féminité. Mais la société bouge et on commence à admettre qu’il n’y a pas un type de beauté. Des minorités questionnent les normes».

Un avis que semble partager le rédacteur en chef web de GQ, Antoine Jaillard: «La presse féminine ne véhicule-t-elle pas plus de caricatures? Je ne veux pas détourner le problème, mais quand la presse féminine égrène des injonctions sur le corps, parle de fashion faux pas etc… cela pose des questions. Elle véhicule parfois plus de stéréotypes que la presse masculine».

«La presse destinée aux hommes se construit en quasi-miroir par rapport aux thèmes privilégiés par la presse s’adressant aux femmes, qui bénéficie d’une plus grande ancienneté et de tirages plus substantiels, analyse Acrimed. Les magazines des hommes "véritables", mais "modernes", affirment et imposent la nécessité d’accroître sa masse musculaire ou dispensent des conseils pour "gérer son ex" (un classique du genre). Mais ils se répandent aussi en recommandations en matière de montres, de voitures ou de jeux vidéo, tout en proposant régulièrement et un peu partout (de GQ à FHM) des classements des femmes "les plus sexy du monde". De son côté, la presse féminine égrène chaque mois ou chaque semaine (selon les titres) les injonctions sur les corps, la sexualité et bien sûr la mode».

Dans les deux cas, même si les choses sont en train de bouger, avec le virage de certains titres comme le Vogue anglais, les clichés ont la peau dure, dans la presse féminine comme dans celle pour hommes. Un effet toujours prégnant de la «domination masculine» décrite par Bourdieu dans l'essai du même nom en 1998: «Les femmes existent d’abord par et pour le regard des autres, c’est-à-dire en tant qu’objets accueillants, attrayants, disponibles. On attend d’elles qu’elles soient “féminines”, c’est-à-dire souriantes, sympathiques, attentionnées, soumises, discrètes, retenues, voire effacées.»

Clément Boutin Journaliste

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