Culture

«The Miseducation of Lauryn Hill» ne pourra jamais avoir de suite

Temps de lecture : 10 min

Il y a tout juste vingt ans, Lauryn Hill sortait son unique album studio, dont elle fête actuellement l'anniversaire en tournée mondiale (le 20 novembre à Paris). Depuis, plus rien –ou presque.

Lauryn Hill dans le clip de «Ex-Factor» | Capture écran via YouTube
Lauryn Hill dans le clip de «Ex-Factor» | Capture écran via YouTube

The Miseducation of Lauryn Hill est un album totalement à part. On ne sait pas réellement à quoi il succède, ce qu’il a préfiguré. Comme si sur l’arbre généalogique du hip-hop et du RnB, il était une feuille isolée des autres branches et ramifications.

Ce n'est donc pas un album charnière, mais simplement un très grand album, qui résiste ardemment au temps et qui figure au panthéon de ses genres –un instant T introspectif qui n’a pas de suite.

Car la légende est aussi là: il est le seul album solo de Lauryn Hill à ce jour, et est totalement imprégné de l’époque à laquelle il a été enregistré. The Miseducation est l’autobiographie des deux ans que la chanteuse vient de vivre, la photographie de ce qu’est sa vie en 1997, année où six planètes parfaitement propice à la création –et à la destruction– se sont alignées pour elle.

La planète Fugees

En 1997, Lauryn Hill est en train de changer de vie. Son groupe, Fugees, aussi composé de Wyclef Jean et de Pras Michel, est en train d’imploser: des problèmes relationnels, des manières d’envisager le travail de production trop différentes…

Wyclef Jean est alors en train de sortir son premier album solo (sur lequel Lauryn Hill a d’ailleurs travaillé), et Pras Michel se lance dans des projets musicaux personnels, libéré du groupe.

La chanteuse se sent esseulée. L’après-Fugees l’angoisse, et sa personnalité instable l’enferme dans une sorte de parano: le label ne ferait rien pour l’épauler, Wyclef Jean lui mettrait tout le milieu à dos, elle ne serait pas considérée à sa juste valeur parce qu’elle est une femme.

Difficile de savoir si ces allégations sont fondées. Ce qui est certain, c’est que le manager de Fugees, Jayson Jackson, reçoit un coup de fil de sa part: «Mais qu’est-ce que c’est que ces connards? C’est moi qui ai parlé la première de faire un album solo, et il bossent sur les albums de tout le monde sauf sur le mien. Je quitte le groupe».

Malgré ses travaux avec les divas de la soul Aretha Franklin –avec qui elle interprète «A Rose Is Still A Rose» et Whitney Houston, elle souffre du syndrome de la page blanche.

À l’époque de Fugees, Wyclef Jean et le producteur Jerry Duplessis parvenaient à accoucher de morceaux en un rien de temps, en balançant des idées à l’instinct. Elle perd cette possibilité. Quitter le groupe est un déchirement, un saut dans le vide; il lui faut une branche à laquelle se raccrocher.

La planète maternité

Personne ne le sait encore, mais Lauryn Hill est enceinte –un facteur absolument capital pour comprendre son futur album. C’est grâce à cette nouvelle que l’inspiration lui revient, qu’elle parvient à saisir la branche lui permettant d’arrêter sa chute.

Elle écrit pour d’autres artistes, mais au fur et à mesure qu’elle couche ses idées sur une feuille, il apparaît que ses textes sont bien trop personnels pour qu’elle ne les interprète pas elle-même. Les premiers titre de The Miseducation naissent de la sorte: «When It Hurts So Bad» et «Ex-Factor».

Puis elle écrit «To Zion». L’ingénieur-son qui travaille avec elle, Commissioner Gordon, se rappelle: «Je me souviens que la première fois qu’elle m’a chanté “To Zion” à l’oreille, je me suis mis à pleuré sur le champ. […] Lorsque je fais écouter ça au label, tout le monde dit: “Mais de qui cette fille est-elle enceinte?”»

Car c'est bien de la maternité que parle «To Zion». Lauryn Hill attend un enfant de Rohan Marley, fils de Bob, qu’elle a rencontré en tournée plusieurs mois auparavant. Personne n’est au courant de leur relation, et encore moins qu’elle est enceinte. On lui conseille d’avorter, on s’inquiète pour elle.

«To Zion» explore ce chamboulement dans sa vie, ce nouveau départ fait de naissance, de renaissance et de frustrations –la base des thèmes de l’album. La gestation de son disque coïncide avec celle de son premier enfant, et ce n’est pas un hasard.

La planète Jamaïque

Tout est lié, et c’est pour cette raison que la notion d’instant T prend tout son sens dans cet album. Le début de l’enregistrement se fait aux Chung King Studios de New York, mais au bout de quelques jours, Lauryn Hill perd de nouveau pied. Trop de monde autour d’elle, trop d’avis divergents, trop de mauvaises ondes… Elle stagne, mais Rohan Marley vient à sa rescousse.

Il l’emmène continuer les sessions au studio Tuff Gong, à Kingston, celui que Bob Marley a créé en son temps. Là-bas, elle repart de zéro et l'inspiration revient. Naîtront entre autres les titres «Lost Ones» et «Forgive Them Father», dont les accents jamaïcains ne sont pas à démontrer. D’ailleurs, «Forgive Them Father» se base sur une reprise du titre «Concrete Jungle» de Bob Marley.

Lauryn Hill s’est depuis quelques mois plongée dans la Bible. De ses lectures ressort une sorte d’ésotérisme qui hante tout l'album, une quête de soi inspirée de la quête du paradis perdu, Zion, que les rastafaris embrassent –y compris Rohan Marley.

Ce dernier crée autour d’elle un cocon protecteur. À Kingston, deux des autres fils Marley, à savoir Julian et surtout Stephen, se mettent à travailler pour elle. Cet environnement d’entre-soi, de mise au vert et de mutation personnelle fera certes la beauté de The Miseducation of Lauryn Hill, mais il aura également un revers.

La planète amour

L’album traite principalement d’amour: pour son enfant à naître, pour Rohan qui l’encadre, pour Dieu qui commence à l’obséder, mais aussi pour Wyclef Jean, qui est également son ancien petit ami –une relation cachée à beaucoup de monde, y compris à Pras Michel, comme en témoigne une interview de 2016.

Wyclef Jean était alors marié, ce qui explique ce silence. Le titre «I Used To Love Him» lui sera dédié.

Lauryn Hill souhaite que le projet de The Miseducation ne soit pas uniquement le sien; elle fait plusieurs allers-retours entre New York et Kingston pour collaborer avec d’autres artistes.

Tout le disque est entrecoupé d’interludes où l’on entend un homme parler de la notion d’amour avec des enfants, à mi-chemin entre le professeur et le pasteur. Cet homme, c’est Ras Baraka: «Lauryn m’a appelé et m’a demandé si je pouvais me rendre à sa maison de South Orange. Il y avait des chaises installées dans le salon, et un groupe d’enfants. Elle m’a dit qu’elle voulait discuter du concept d’amour. Il y avait un tableau et j’y ai écrit les lettres “L.O.V.E.”.», explique-t-il.

Ce moment précis est enregistré et figure à la toute fin du morceau «Lost Ones», qui ouvre l’album.

À ce stade de l’enregistrement, la spiritualité de Lauryn Hill est au plus haut. Grâce à elle, elle se transforme en machine à créer. Commissioner Gordon se souvient: «“Can’t Take My Eyes Off Of You” n’aurait jamais du être un single. À l’origine, la chanson a été enregistrée pour la bande originale du film Conspiracy Theory, elle est passée en radio et est devenue populaire: c’est comme ça qu’elle est devenue un morceau bonus. [Pendant l’enregistrement], Lauryn était enceinte de huit mois, elle s’allongeait par terre, sur le dos, à moitié endormie, un micro à la main. Elle a enregistré pratiquement toutes les voix comme cela, en une prise, avec la beat box. Ça m’a scotché.»

Mais The Miseducation embrasse aussi les sonorités de son époque. Et la musique d’alors qui transmet certainement le plus d’amour explicite, c’est la nu-soul. D’Angelo est alors le boss du genre; elle l’appelle pour qu’ils interprètent ensemble «Everything Is Everything», sur lequel John Legend, alors étudiant et parfait inconnu, joue le piano.

La planète New Ark

Pour comprendre pleinement la mentalité d’alors de Lauryn Hill, et donc The Miseducation, il faut reconnaître que la parano de la chanteuse est bien réelle. Elle est persuadée que Wyclef Jean, alors très influent dans le milieu du hip-hop, casse du sucre sur son dos et qu’il intime aux meilleurs musiciens du marché de ne pas aller travailler avec elle. Le principal intéressé niera toujours ses accusations.

Conséquence: Lauryn Hill, avec la bénédiction de Rohan Marley, embauche pour l’écriture et la production de l’album une bande de musiciens inconnus au bataillon, baptisés les New Ark.

Dans un autre contexte, sans cet alignement de planètes, elle n’aurait jamais fait appel à eux. «Elle a pris ces mecs, New Ark, les a sortis du ghetto et créé une équipe, affirme Rohan Marley. Elle leur a enseigné tout ce qu’elle savait. Personne d’autre ne voulait travailler avec elle parce qu’elle était en froid avec Wyclef.»

Ce choix surprend énormément de gens, à commencer par Commisionner Gordon: «Personne n’en a cru ses yeux. “Je veux faire mon propre disque, avoir mon enfant et travailler avec des inconnus.” Les gens lui disaient: “Tu es Lauryn Hill, pourquoi tu ne travailles pas avec les Trackmasters [un duo de producteurs hip-hop très renommé dans le milieu, ndlr]?” Il a fallu beaucoup de courage pour la suivre sur cette route; nous nous sentions tous comme des soldats au sein de son armée.» Et cette décision amènera à la dernière planète, celle dont tout le monde se serait bien passé.

La planète diva

Dès la sortie de The Miseducation Of Lauryn Hill, le succès est énorme. La barre des 400.000 exemplaires vendus en première semaine est franchie, ce qui augure bien souvent des millions à venir.

Sauf que Lauryn Hill, qui s’est à la fois redécouverte mais aussi renfermée sur elle-même durant cet enregistrement, devient de plus en plus lunaire et n’a pas pris la peine de créditer correctement les membres de New Ark, qui sont pourtant à la base du carton de l’album.

L’un des membres du groupe, Che Vicious, donne un exemple: «Elle m’a donné la co-production de “To Zion”, alors que j’ai fait tout le titre tout seul. Il y avait une pression du label pour la jouer comme Prince [qui jouait tous les instruments de ses albums depuis son début de carrière, ndlr].»

Autre membre des New Ark, Vada Nobles, spécialisé dans les batteries et la programmation des boîtes à rythmes: «Tout a changé. On est passé de “nous” à “je”. Tout avait commencé de façon très authentique, mais quelque chose a switché. Une fois qu’il apparaissait clairement que je ne serai pas crédité ou payé pour ce que j’avais fait, j’ai dû hausser le ton. J’avais une femme et une famille. Elle m’a à peine crédité. Elle a donné mes crédits à Che Vicious. J’ai fait de mon mieux pour résoudre tout ça avec mes avocats, mais c’était impossible. La procédure a duré presque trois ans. Ils ont essayé de nous discréditer en nous faisant passer pour des musiciens qui voulaient abuser d’elle.»

Depuis cette judiciarisation de l’album, Lauryn Hill doit réarranger les morceaux de The Miseducation pour pouvoir les jouer sur scène.

Une réputation en berne

Rohan Marley et Jayson Jackson font bloc derrière Lauryn Hill et minimisent grandement le rôle des New Ark. Le problème, c’est que la chanteuse n’était pas du genre à se préoccuper de la paperasse. Prise dans son élan d’amour, de créativité et de spiritualité, elle relègue ouvertement au second plan l’importance du travail d’équipe. La musique et Dieu passent avant tout, le reste n’a pas d’importance.

«Ça a commencé à devenir bizarre, se souvient Jayson Jackson. Les séances d’étude de la Bible sont passées d’un jour par semaine à trois jours par semaine, puis à cinq jours par semaine, et elle voulait qu’on y vienne. J’y suis allé quelques fois, mais je lui disais: “Je comprends complètement que cela t’appelle, mais ça n’est pas mon cas, je ne peux pas me forcer.” À partir de là, nos chemins se sont séparés. À propos des New Ark, elle disait: “Je ne veux pas qu’ils aient l’impression qu’ils aient “travaillé” pour moi.” Plus tard, ça, on l’a pris comme un boomerang.»

Depuis, Lauryn Hill traîne une mauvaise réputation. En plus des rumeurs de bipolarité, des dires de Wyclef lors de la reformation des Fugees en 2006 clamant qu’il est prêt à retravailler avec elle à condition qu’elle se soigne, il y a cette impossibilité criante de retrouver un état d’esprit créatif comme celui qu’elle a connu il y a vingt ans, et une difficulté à envisager sainement le travail en équipe.

Le 13 août dernier, le pianiste de jazz et de hip-hop Robert Glasper en a remis une couche. Il racontait à la radio KBXX de Houston ce jour de 2008 où il était invité à répéter avec Lauryn Hill pour un live de vingt minutes payé 500.000 dollars, et où les caprices de la diva, qui se plaignait de la manière dont ils avaient «appris la musique», auraient tout envenimé.

Durant la semaine de répétitions, elle change tout le show selon ses humeurs, ne se montre pas le dernier jour et envoie son manager dire aux musiciens que leur paie serait divisée par deux.

«J’ai rencontré Stevie Wonder et j'ai déliré avec Stevie Wonder. J’ai rencontré Quincy Jones et j'ai déliré avec Quincy Jones. J’ai rencontré Herbie Hancock et j'ai déliré avec Herbie Hancock. Si ces gens peuvent être cools, Lauryn Hill devrait être capable de l’être. Tu n’as pas fait assez de choses pour avoir le droit de te comporter de la sorte. Point barre. La seule chose que tu as faite, tu ne l’as pas faite. Tu as volé toute la musique de mes potes. The Miseducation a été fait par de grands musiciens et producteurs que je connais personnellement. Si tu es la super artiste que tu dis être, refais-le!»

Robert Glasper raconte ses excentricités: interdiction de la regarder dans les yeux, obligation de l’appeler Miss Hill, des grands tunnels de draps noirs devant être installés entre sa loge et la scène pour qu’elle ne croise personne avant ses concerts –lunaire.

La carrière de Lauryn Hill est aujourd’hui faite de hauts et de bas. Les coups d’éclat sont ponctuels. Même quand elle entreprend de reprendre «Feeling Good» de Nina Simone, la magie se fait rare.

La seule suite d’envergure à The Miseducation reste son MTV Unplugged, enregistré en 2001. Un instant magnifique, plein d’émotions, de larmes, de rage. Mais elle est seule en scène.

En concert, elle tient largement la baraque –du moins lorsqu'elle est de bonne humeur. Le problème, c’est que pour refaire un album de la même envergure que The Miseducation, il faudrait pouvoir réitérer cette créativité sur la durée. En est-elle capable? Depuis vingt ans, non. Il faut sans doute attendre le prochain alignement de planètes –s'il vient un jour.

Brice Miclet Journaliste

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