Tech & internet / Économie

Les cerveaux qui travaillent dans l'ombre d'Elon Musk

Temps de lecture : 11 min

Excentrique, brillant et aujourd’hui dans la tourmente, Elon Musk incarne totalement ses entreprises. Mais heureusement, il n’est pas seul aux commandes.

Elon Musk à Hong Kong, le 26 janvier 2016 | Philippe Lopez / AFP
Elon Musk à Hong Kong, le 26 janvier 2016 | Philippe Lopez / AFP

Peu de PDG personnifient leur entreprise comme le fait Elon Musk à la tête de Tesla, SpaceX et Boring. Pour Tesla, il est à la fois le visage de l’entreprise et son porte-parole, souvent de façon visiblement improvisée, via son propre compte Twitter. Dans le cas de SpaceX, sa société de tourisme spatial privé, il en est le plus bruyant représentant et le rêveur en chef, qui prévoit d’utiliser son produit pour un jour partir à la retraite sur Mars.

La Boring Company, quant à elle, peut plutôt être décrite comme la caisse à outil des obsessions les plus dingues de Musk: il s'agit d'une startup du bâtiment qui peut construire des tunnels pour des systèmes d’Hyperloop –le mode de transport à haute-vitesse imaginé par Musk– mais aussi un fabricant d’un nouveau type de lance-flammes.

Imprévisible et colérique

Évidemment, le problème que pose une entreprise contrôlée par un visionnaire excentrique, ce sont les excentricités –comme l’a montré Musk récemment.

En début d’année, Musk a dénoncé le manque de crédibilité des médias après quelques rapports et évaluations peu flatteuses envers Tesla, proposant même en mai de lancer un site internet de notation de médias, qu’il nommerait Pravda.

«Je vais créer un site où le public pourra noter le niveau de véracité de n'importe quel article et surveiller l'évolution du score de crédibilité de chaque journaliste, rédac chef et publication. Je pense l'appeler Pravda...»

Il a insulté des analystes sur la base de leurs revenus. Il a fait envoyer en Thaïlande un mini sous-marin pour collaborer à une opération de secours dans une grotte qui n’en avait pourtant pas besoin, et a ensuite traité de «pédophile» l'un des plongeurs du sauvetage qui l’avait critiqué à propos de cet épisode. Il s’est mis à dormir sur le site d’une usine Tesla alors que l’entreprise se dépêchait d’augmenter la cadence de production de voitures de type Model 3, le premier véhicule de l’entreprise pour le marché de masse.

Et puis le 7 août, il a tweeté: «J’envisage une sortie de la cote de Tesla à 420$. Financement assuré».

Non seulement c’était la première fois que quiconque en dehors de l’entreprise entendait parler de ce plan surprenant, mais il n’est même pas sûr que les dirigeants de l’entreprise eux-mêmes en aient été mis au courant –lorsqu’on lui a posé la question jeudi dernier, un porte-parole de Tesla a refusé de répondre à cette question. Au Nasdaq, le cours de l'action a grimpé en flèche jusqu’à la clôture.

La Securities and Exchange Commission [l'organisme fédéral américain de réglementation et de contrôle des marchés financiers, ndlr] mène à présent une enquête sur le sujet –ce qui ne ferait plaisir à aucune entreprise.

Dans un entretien étourdissant accordé au New York Times le 16 août, Musk a révélé que cette année avait été «insoutenable» pour lui, décrivant ses semaines de 120 heures et déclarant que certains de ses proches s’inquiétaient pour sa santé.

Le fiasco du plan de Musk pour faire coter Tesla en bourse a rapidement conduit certains investisseurs à lui demander de nommer un directeur ou une directrice des opérations pour servir de «personne responsable», comme le fait Sheryl Sandberg chez Facebook.

Musk est peut-être soumis aujourd’hui à une pression suffisante pour permettre que quelque chose de ce genre soit mis en place. Des sources anonymes indiquait d'ailleurs dans l’article du New York Times que l’entreprise était effectivement à la recherche d'une personne pour occuper ce poste.

Entre-temps, il est intéressant de voir que d’autres sont déjà là pour aider Musk à diriger ses entreprises et de mesurer à quel point l’omniprésence de ce dernier les a conduites à prospérer ou à avoir du mal à démarrer.

Straubel, le n°2 officieux de Tesla

À l’inverse de SpaceX, qui a une numéro 2 bien connue, Tesla n’a jamais connu de directeur ou directrice en dehors de Musk. La société n’a même pas d’organigramme officiel. La seule chose approchante dont on dispose est une liste publique des principaux dirigeants de Tesla, publiée par Dana Hull et Demetrios Pogkas, qui ont tenté par eux-mêmes de reconstituer son schéma d'organisation.

Plusieurs personnes ayant travaillé pour l'entreprise et accepté d’en révéler les secrets sous couvert d’anonymat s’accordaient unanimement sur le fait qu’il n’y a pas de vrai numéro 2. Malgré tous ses autres projets, Musk travaille tant et contrôle tant de choses chez Tesla qu’il semble en être à la fois le numéro 1, le numéro 2 et le numéro 3.

Pourtant, il y a bien un dirigeant dont le nom revient toujours lorsque l’on demande à celles et ceux qui en connaissent le fonctionnement de l’intérieur qui, en dehors de Musk, contribue au développement de l’entreprise et de ses produits. C’est J.B. Straubel, son directeur de la technologie.

Ingénieur brillant et passionné depuis toujours par les véhicules électriques, Straubel a présenté à Musk son idée de lancer une entreprise de production de voitures électriques utilisant des batteries au lithium en 2003, selon la biographie d’Elon Musk écrite par Ashlee Vance. La technologie ayant progressé jusqu’à équiper des ordinateurs portables, Straubel a estimé que de telles batteries pourraient également être utilisées pour propulser des véhicules.

L’entreprise qu’ils ont alors fondé a fini par joindre ses forces à une autre startup nommée Tesla Motors, et lorsque Musk et le conseil d’administration en ont évincé le PDG et fondateur Martin Eberhard en 2007, Straubel est resté. L’entreprise le considère aujourd’hui comme l'un de ses co-fondateurs, aux côtés de Musk, Eberhard et deux autres personnes.

J.B. Straubel en mai 2013 à Berlin | Rudolf Simon via Wikimedia Commons

Straubel est présenté par beaucoup comme le technicien génial à l’œuvre derrière les batteries et groupes motopropulseurs de Tesla et semble très admiré au sein de l’entreprise. Mais il n’est pas connu du grand public, parce qu’il ne chercherait pas la publicité et préfèrerait travailler dans l’ombre.

Une source interrogée par Slate l’a décrit comme «super modeste», une autre a suggéré que Straubel a un ego lorsqu’il s’agit de ses idées, mais pas lorsqu’il s’agit de son image publique. Il est également vu comme quelqu’un d’extrêmement énergique, loyal et totalement passionné par son travail.

Tout cela aide à comprendre comment il a pu tenir si longtemps aux côtés de Musk, un patron connu pour être exigeant. Dans le livre de Vance, Straubel reconnaissait que Musk est quelqu’un «pour qui il est incroyablement difficile de travailler», mais déclarait que «c’est principalement parce qu’il est très passionné par ce qu’il fait».

Si certaines personnes annoncent depuis des années Straubel comme choix logique de PDG dans le cas où Musk se mettrait en retrait, d’autres sources proches du dossier affirment qu'il n'a pas un grand intérêt pour le management et préfère se concentrer sur le développement des produits de l’entreprise.

La stature de Straubel au sein de Tesla est si importante que les dossiers financiers sur l’entreprise n’ont longtemps mentionné que deux personnes comme employés indispensables à son fonctionnement, dans les sections consacrés aux «facteurs de risque»: lui et Musk.

Von Holzhausen, Ahuja, Teller, les loyaux soutiens

Dans le monde de l’automobile, le dirigeant de Tesla le plus connu en dehors de Musk est son designer en chef, Franz von Holzhausen, qui a dirigé le design de toutes les Tesla depuis le modèle Roadster. Bien que la comparaison soit facile, il est tentant de le voir comme l’équivalent de ce qu’a été Jonathan Ive pour Apple. Comme l’a fait Apple avec Ive, les responsables du marketing de Tesla ont parfois envoyé Holzhausen en représentation auprès des magazines, comme dans le numéro de janvier 2018 d’Automobile Magazine.

Franz von Holzhausen à la présentation de la Tesla Model X, le 9 février 2012 à Los Angeles | Jason Merritt / Getty Images for Tesla / AFP

Parmi les autres hauts dirigeants de Tesla, on peut également citer son directeur financier, Deepak Ahuja, qui a piloté l’entreprise à travers les heurts de la crise financière de 2008, a pris sa retraite en 2015, pour finalement revenir aux affaires l’an dernier, afin d’aider Tesla à gérer une crise de liquidités pendant l’accélération de la production de la berline Model 3.

Mais si l’on recherche la personne qui joue le plus souvent le rôle de bras droit de Musk, inutile de la chercher parmi les dirigeants ou même dans l’organigramme complexe de Tesla établi par Bloomberg, a révélé à Slate un ancien employé de Tesla.

Il s’agit de Sam Teller, directeur du bureau du PDG pour Tesla et SpaceX, qui agit dans essentiellement comme chef de cabinet de Musk. Selon le livre de Vance, avant Teller, Musk s’appuyait beaucoup sur son assistante de toujours, Mary Beth Brown, pour gérer ses activités. Le livre rapporte que Brown a été virée sans ménagement par Musk après avoir demandé une augmentation. Musk a nié cette description des faits, dénonçant un «non-sens total».

Shotwell, la présidente enthousiaste de SpaceX

Musk a lancé SpaceX en 2002, dans l’espoir de rendre les voyages dans l’espace bien meilleur marché en construisant des fusées réutilisables. L’an dernier, l’entreprise est entrée dans l’histoire lorsqu’elle a fourni à la Nasa la première fusée recyclée.

Mais si la vision utopique de Musk des voyages spatiaux est le moteur de tout son projet interplanétaire, le succès pérenne de SpaceX dépend des contrats signés par son équipe, et notamment de nombreux accords avec la Nasa, qui ont jusque là financé la recherche et le développement de l'entreprise et de futures missions, à hauteur de trois milliards de dollars au cours des douze dernières années.

Pour cela, SpaceX, aujourd’hui en troisième position des entreprises privée du secteur des hautes technologies après Uber et Airbnb, doit d’abord remercier la présidente et directrice des opérations, Gwynne Shotwell. Après avoir passé plus d’une décennie dans l’industrie aérospatiale, Shotwell a été en 2002 la septième employée à rejoindre SpaceX; elle a été promue à son poste actuel en 2008.

SpaceX peut s’enorgueillir de représenter plus de la moitié du marché mondial du lancement de fusées dans l’espace. L’entreprise a commencé à atteindre la cadence souhaitée par Shotwell –une fusée lancée dans l’espace toutes les trois semaines– l’an dernier. En 2018, selon Bloomberg, l’entreprise prévoit d’effectuer une trentaine de lancements. Et dès avril 2019, SpaceX devrait envoyer ses premiers passagers, des astronautes de la Nasa, jusqu’à la Station spatiale internationale.

Gwynne Shotwell et des astronautes de la Nasa, le 13 août 2018 à Hawthorne (California) | David McNew / Getty Images / AFP

Son patron a beau être un excentrique, Shotwell est visiblement une passagère enthousiaste des montagnes russes que sont le travail en sa compagnie. En juillet, elle a déclaré à Bloomberg Businessweek s’être fait envoyer à son ranch du Texas l'un des lance-flammes produits par Musk pour promouvoir la Boring Company, comme cadeau pour son mari.

Pour ce qui est de la colonisation humaine de Mars, elle voit les choses encore plus en grand que Musk. «Aller sur Mars, c’est bien, mais il y a beaucoup de boulot sur place pour la rendre habitable, a déclaré cet été Shotwell lors d'un entretien à CNBC. Je veux trouver des gens, quelle que soit la façon dont ils se désignent, dans un autre système solaire.»

Birchall, le prête-nom

Les projets secondaires de Musk, qui ne sont pas financés par des investisseurs extérieurs, ont tendance à être maintenus cachés. La Boring Company a l’habitude d’organiser des conférences et de publier sur les réseaux sociaux des contenus qui captent l’attention, mais le développement de ses infrastructures et de ses activités au quotidien sont en général loin des yeux du public.

«Rien ne détend plus un bébé que quelques petits coups du lance-flammes de The Boring Company»

Neuralink, la startup de Musk qui s’occupe de l’interface cerveau-ordinateur, est restée systématiquement muette face aux questions de la presse –et a délibérément évité les coups de com' du genre de ceux que le baron de la tech aime utiliser pour ses autres entreprises.

Ces deux entreprises, ainsi que Pravda, le site de notation des médias qui apparemment n’est même pas une blague, identifient la même personne comme président ou PDG dans leurs papiers officiels: Jared Birchall.

Birchall est listé comme président dans les dossiers officiels du gouvernement pour Neuralink comme pour Pravda, et est même le seul dirigeant de l’entreprise nommé dans ces documents. Il est également mentionné comme dirigeant dans le dossier officiel de la Boring Company, aux côtés de Steve Davis, un ingénieur de SpaceX qui représente souvent l’entreprise aux côtés de Musk.

Une source qui connaît bien Birchall explique qu’il travaille dans le bureau de la famille de Musk, ce qui suggère que son rôle de «président» de ces entreprises se limite en fait à leur enregistrement pour les papiers officiels. Il semble que Birchall ne joue qu’un rôle administratif.

Rare faille dans le secret du fonctionnement interne de cette organisation très discrète, Gizmodo a obtenu en mars une lettre envoyée par Birchall l’an dernier, notifiant au Bureau de l’aménagement de San Francisco les plans de Neuralink pour rénover deux niveaux de son immeuble afin de les transformer en laboratoires de tests sur des animaux et de conception d’appareils bio-mécaniques. Ces plans auraient été abandonnés, des emails d’un architecte travaillant pour l’entreprise ayant indiqué que celle-ci souhaiter déménager en dehors de la ville.

Birchall joue le même rôle de soutien administratif pour la Boring Company. Mais Davis, qui a contribué à superviser les lancements des fusées Falcon pour l’entreprise aérospatiale, a le bon pedigree et la bonne expertise technique pour être le chef de Boring.

Sous le leadership de Davis, Boring a réussi à signer des contrats avec Chicago et Los Angeles quant à la construction de tunnels souterrains pour ses premiers systèmes de transit à haute vitesse. L’entreprise a même creusé un tunnel test près de L.A.

Pourtant, comme chez Neuralink, Birchall semble être impliqué dans la gestion des questions commerciales et réglementaires. Comme l'a rapporté le site Teslarati, Birchall a déposé en janvier des formulaires pour absorber une entreprise nommée Jadejams Property LLC, via laquelle la Boring Company a fait l’acquisition d’une parcelle de terrain pour l'une de ses gares de transit à haute vitesse à Los Angeles.

Les documents officiels trouvés par Slate révèlent que Birchall était également le PDG d’une société de détectives et de voitures blindées nommée Foundation Security, dont l’adresse –216 Park Road, à Burlingame, en Californie– est la même que celle notée dans les documents d’enregistrement de la Boring Company et de Pravda. La Boring Company et Neuralink n’ont pas répondu à nos questions sur Birchall.

Musk a aussi blagué avoir démarré une entreprise de bonbons –et en aurait même déjà fabriqué, mais on ne sait pas vraiment à qui il a pu demander de l’aide pour les vendre.

April Glaser Journaliste tech à Slate.com

Aaron Mak Journaliste à Slate.com

Will Oremus Journaliste

Newsletters

Les applications dédiées aux règles profitent avant tout à ceux qui les font (souvent des hommes)

Les applications dédiées aux règles profitent avant tout à ceux qui les font (souvent des hommes)

Comme le reste des applis, celles de santé sont aussi faites pour vendre des publicités ou des informations personnelles.

«Le Livre Fantôme» réconcilie Instagram et la littérature

«Le Livre Fantôme» réconcilie Instagram et la littérature

Proposer chaque jour (ou presque) sur Instagram des pans d'un manuscrit à trous: c'est l'un des principes de la singulière aventure interneto-littéraire proposée par l'auteur Olivier Jacquemond.

Souriez, Facebook regarde votre famille

Souriez, Facebook regarde votre famille

Le réseau social veut scanner vos profils pour mieux connaître votre foyer.

Newsletters