Santé / Tech & internet

Comment les smartphones transforment nos mains

Temps de lecture : 6 min

On nous le répète: le temps passé devant les écrans, notamment de téléphone, serait mauvais pour les yeux ou le sommeil. Mais on oublie que les smartphones peuvent aussi modifier nos mains.

Attention: l'abus de scrolling est dangereux pour la santé. | Robin Worrall via Unsplash License by

En 2017, une étude menée par le psychologue Larry Rosen et le neurologue Adam Gazzaley révélait que les étudiantes et étudiants déverrouillaient leur téléphone en moyenne cinquante fois par jour et y passaient quotidiennement 262 minutes, soit quatre heures et vingt-deux minutes, découpées en sessions de cinq minutes. Rien que ça.

On entend fréquemment parler des effets de cette «addiction» aux smartphones sur notre organisme, que ce soit sur le sommeil, en raison du temps passé devant la lumière bleue des écrans, sur la concentration et la capacité à lire un livre en entier, ou encore sur les tensions ressenties dans la nuque, les «text-necks» [que l’on pourrait renommer «cou(p) du texto» en bon français, mais qui sont tout simplement des cervicalgies], que «l’iPosture» [pour désigner la tête penchée sur son iPhone] engendre.

On en oublierait presque que c’est dans nos mains que le téléphone se trouve. Et que, sans forcément entraîner des pathologies alarmantes, l’utilisation des smartphones peut les modifier –eh oui: jeu de mains, jeu de vilain.

Pression, déflexion

C'est d'abord l'apparence de nos mains qui peut changer. Pas d’inquiétude: aucune irruption d’un sixième doigt, même si ce serait pratique, admettez-le, pour avoir nos téléphones –de plus en plus grands–bien en main. Reste que la façon de tenir son téléphone peut modifier chez certaines personnes l’aspect de l’auriculaire. Et ce n’est pas mon petit doigt qui me l’a dit, mais celui de celles et ceux qui ont vu y apparaître de la corne à l’endroit où repose le bas de l’écran.

Sur la paume, rien ne change. Car, comme le fait remarquer la chercheuse Laura Dubuis, du Laboratoire de biomécanique et mécanique des chocs (LBMC) à l’Université Claude-Bernard-Lyon 1, qui s’intéresse aux tissus mous humains pour des applications en ergonomie et en santé, «la pleine paume est une zone adaptée pour les manipulations d’objets; les gymnastes, grimpeurs, cyclistes, ouvriers, etc. développent de la corne au niveau de la paume, mais les efforts appliqués (frottements et pression) sont incomparables par rapport à ceux appliqués lors du maintien du téléphone».

Sur le bout des autres doigts, pas d’altération non plus, malgré la pression exercée par le téléphone sur les dernières phalanges de l’annulaire, du majeur et de l’index. Logique, indique sa consœur et collègue au LBMC Sonia Duprey: «La pression, c’est le ratio de la force sur la surface. Si on veut qu’une pression soit moins forte, il faut donc qu’il y ait plus de surface en contact. C’est pour ça que la pulpe du doigt est pratique, car elle va prendre la forme de l’objet et abaisser la pression.»

Dans le cadre d’un projet, la chercheuse, qui travaille au développement de modèles de corps humains pour des applications touchant la santé et l’ergonomie, a fait passer à des volontaires des IRM de l’index, afin d’en percevoir la structure interne lors de la préhension d’objets. «Là où il y a le plus de pulpe, la moyenne est de six millimètres. En comprimant l’index à 4 newtons, ce qui n’est pas beaucoup mais doit être assez représentatif de la pression exercée quand on tient le téléphone, il y a quand même trois millimètres de déflexion des tissus mous.»

Bosse du smartphone

Or on maintient aussi son téléphone avec le côté de son auriculaire, une zone sans pulpe qui n’a pas vocation à être en appui. «Sur la face latérale de l’auriculaire, il va y avoir très très peu de tissus mous, notamment très peu d’hypoderme», appuie la spécialiste de biomécanique. D’où une pression plus grande et un épaississement de l’épiderme, renforcé par la répétition du geste plusieurs dizaines de fois chaque jour.

Il s'agit d'un simple mécanisme de défense pour protéger la peau de l’agression mécanique que constitue la pression du téléphone –un peu comme la bosse de l’écriture que celles et ceux qui utilisent fréquemment un stylo développent sur le majeur.

«Il est possible qu’à l’avenir, plus personne n’ait cette bosse de l’écriture et que tout le monde ait cette bosse du smartphone», hypothétise Sonia Duprey. Tant que l’on continue de maintenir son smartphone comme tel, on risque donc d’avoir un cal (pour bien caler son tél), d'autant que «comme la peau est moins souple, elle s’adapte encore moins au contour de l’objet, donc la pression va en s’amplifiant».

Mais cette callosité auriculaire n’est que temporaire. Les personnes qui sont passées du stylo au clavier l’ont constaté, tout comme celles divorcées ont remarqué que la corne au niveau de la jointure entre l’os métacarpien et la phalange proximale avait disparu après le retrait de l'alliance.

Coude plié, nerfs compressés

Le souci, c’est qu’il n’y a pas qu’à l’extérieur que les mains changent en raison de l’usage des smartphones. «J’ai parfois des fourmis à l’auriculaire», s’étonne Louise*, 24 ans. Et ce n’est pas forcément dû à la seule pose du téléphone sur le petit doigt.

«Les gens vont se satisfaire de petits écrans, de touches minuscules, totalement hors des clous du point de vue ergonomique. Si on imposait ça au niveau professionnel, on nous taperait sur les doigts!, s’exclame Régis Mollard, professeur d’ergonomie à l’Université Paris-Descartes. Et puis, par nature, l’usage répété va créer des gênes.»

Effectivement, «le smartphone a remplacé de nombreux outils de notre quotidien: la lampe torche, la carte bancaire, la calculette… C’est un objet que l’on a en permanence dans les mains. Du coup, au lieu de varier les préhensions, on utilise une position unique et les mêmes muscles», détaille le chirurgien orthopédique Pierre Vulliet, qui exerce au sein du service «Chirurgie de la main, du membre supérieur et des nerfs périphériques» de l’Hôpital européen Georges-Pompidou.

On tient son smartphone le coude plié, et «la flexion prolongée du coude induit un étirement du nerf ulnaire et donc des symptômes de compressions nerveuses». C’est visible: «Comparé à des personnes sans smartphone, on observe à l’échographie, chez les personnes utilisant intensivement celui-ci, un élargissement du nerf ulnaire au niveau du coude, signe d’une compression ou d’une irritation qui peut donner des douleurs ou des fourmillements temporaires voire permanents de l’annulaire et de l’auriculaire. De plus, le nerf médian au canal carpien paraît plus épaissi et élargi.» Ce qui peut générer des élancements ou des fourmis au niveau des trois autres doigts: pouce, index et majeur.

Attention, il est trop tôt, surtout en l’absence de données épidémiologiques, pour dire que l’on observe une augmentation des syndromes dits canalaires à cause des portables. Sans compter que ces inflammations sont multifactorielles, complète le docteur Vulliet –on passe également pas mal de temps devant l’ordi, coude fléchi pour faire bouger sa souris.

Pouce!

Le fait de toucher l’écran avec le pouce, que ce soit pour rédiger des SMS, scroller sur Twitter ou Instagram, swiper sur Tinder ou jouer à Fortnite, n’est pas non plus sans conséquences.

«Tenir mon téléphone et écrire des textos, en allant vite avec le pouce, ça me fait super mal à la main, à la jointure entre l’index et le pouce. Mon pouce est complètement contorsionné, ça me tire les ligaments. Scroller aussi me fait mal», raconte Louise, qui a eu une entorse au pouce et suppose que c’est en partie en raison de son usage du téléphone que cette blessure a mal cicatrisé. À moins que ce ne soit en raison de cette fragilité que la douleur qu’elle ressent à la base de la colonne du pouce se déclenche quand elle utilise son portable. Impossible de le savoir.

Mais, même sans historique médical, des gênes peuvent apparaître. C’est le cas de Victoire, 29 ans: «Depuis quelques mois, j’ai des douleurs intenses dans l’articulation du pouce droit. Ça me paraît clair que c’est le geste de scroller des heures sur mon iPhone depuis quatre ans qui m’a provoqué une tendinite de fatigue

La jeune femme n’exagère pas. Parmi les autres pathologies provoquées par les «micro-traumatismes» induits entre autres par l’utilisation intensive du téléphone figure la tendinite du long extenseur du pouce. Et le docteur Vulliet d’ajouter: «Ce qui probablement arrivera, c’est une augmentation de la rhizarthrose, l’arthrose à la base du pouce.»

De quoi donner envie de dire «pouce!» en déconnectant totalement de son portable… Ou de faire un signe de la main à celles et ceux qui conçoivent les smartphones. «Nous sommes responsables, en tant que designers, des choix de conception, acquiesce Marjorie Charrier, enseignante-chercheuse en design et conception de produits à l’Université de Technologie de Belfort-Montbéliard. Les personnes doivent vivre avec leurs produits des expériences de qualité, en termes d’émotion (ou de plaisir), de santé, de bien-être, d’éthique, d’écologie… Et c’est pour cela que l’on sensibilise nos élèves à être conscients de l’impact que va avoir le produit sur les personnes et sur la planète.»

En attendant que soient observées et prises en compte ces transformations manuelles douloureuses, ce qui ne risque pas d’arriver en un claquement de doigts, voici un objectif à portée de main: varier ses usages et utiliser davantage le kit mains libres et/ou la commande vocale.

* Le prénom a été modifié.

Daphnée Leportois Journaliste

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