Culture

Venise affronte comme elle peut l'invasion des touristes

Temps de lecture : 7 min

Le maire actuel de la ville lacustre veut tout tenter pour sauver sa belle.

Grand canal, Venise | Skeeze via Pixabay CC License by
Grand canal, Venise | Skeeze via Pixabay CC License by

Combien de visiteurs par an? Les chiffres varient entre vingt et trente millions, ce qui est considérable et dommageable pour la cité lacustre bâtie sur pilotis vieille de près de dix siècles pour seulement cinquante kilomètres de littoral et une centaine d’îles préservées par les efforts de la municipalité et de son maire (le «sindaco» en italien), Luigi Brugnaro, apprécié des Vénitiens et des résidents, soit 55.000 habitants contre 150.000 en 1970. Venise se dépeuple alors que le tourisme explose.

Pont des soupirs, Venise | Cedlambert via Pixabay CC License by

Le drame exponentiel de ce flot de visiteurs plus seulement européens mais provenant de cinq continents, c’est qu’ils se concentrent sur des lieux névralgiques de la Sérénissime: la place Saint-Marc, la basilique byzantine (828), «un bâtiment oriental naviguant sous pavillon chrétien» (Pierre Gascar), les arcades des procuraties (bureaux en étages), le Campanile et la Tour de l’Horloge, la Piazzetta ouverte sur les eaux, la Merceria par où l’on entre dans le cœur marchand de la cité, le Pont des Soupirs au-dessus de la prison et des cachots où fut enfermé Casanova en 1755, le palais ducal qu’il faut absolument visiter, siège du gouvernement de la République où se réunissaient les doges élus et, plus loin, vers le Pont du Rialto, la Gallerie dell’Accademia du siècle d’or avec le sublime trio Titien-Tintoret-Véronèse – une partie du patrimoine artistique de Venise est visible dans les sublimes galeries. Quel enchantement pour le regard et la mémoire!

Place Saint-Marc, Venise | BeaTowers via Pixabay CC License by

Les hordes de marcheurs en short, sandales et sac à dos, «des alpinistes en terrain plat» (Jean Clair), entrent le matin dans la cité de Canaletto et s’en vont le soir: ce sont des visiteurs pendulaires qui passent indifférents devant la Basilique Santa Maria de la Salute (1681) dont la statuaire a été restaurée par le Comité Français pour la Sauvegarde de Venise, puis viennent les trois bâtiments du Danieli (1822), le quai des Esclavons inondé l’hiver par l’acqua alta, l’Arsenal et les Giardini voués aux biennales, puis retour place Saint-Marc et alentours pour croquer une pizza à dix euros, prix et nourritures traduites en japonais. Bien d’autres quartiers comme le Castello sont vides et paisibles, c’est la Venise de Jean d’Ormesson et des guetteurs de beautés.

Basilique Santa Maria de la Salute, Venise | LunaSeaArt via Pixabay CC License by

Ces millions de visiteurs pressés vite épuisés s’assoient où ils peuvent, sur le rebord du bassin de Saint-Marc, les plus aventureux plongent dans les eaux vertes, pourchassés par les gondoliers en marinière – 400 rameurs parlant le patois vénitien, acharnés à préserver leur territoire maritime (quatre-vingt euros les quarante minutes, cent euros la nuit) et des chansons comme «O Sole Mio» pas obligatoires. Les touristes adorent!

Comme le dit un Français domicilié sur l’île de la Giudecca, en face de Saint-Marc, «ces badauds assiègent la cité de Vivaldi né là, de Richard Wagner parce qu’à Venise, la balade à pied est gratuite alors qu’elle est payante à Disneyland à Marne-la-Vallée».

Maîtriser les flux du touristes

Le problème majeur, c’est la régulation des visiteurs dans le but d’éviter l’anarchie des arrivées et des départs. Pour le maire, très conscient de l’alerte et de la fragilité ancestrale de la cité lacustre (1192-1205, règne du doge Enrico Dandolo, un grand homme), il s’agit de réglementer le flux et le reflux des touristes et d’abord d’effectuer des comptages.

En hiver, Venise n’est pas submergée sauf pendant le carnaval (en 2019, du 16 février au 5 mars) où les Français sont bien présents dans les fêtes costumées, les bals et les défilés de masques et parures –prix des chambres multipliés par deux, trois ou quatre.

Dès qu’arrivent les fêtes de Pâques et les beaux jours, les hôtels de toutes catégories sont bondés le weekend –soixante-dix recensés dans le Michelin italien et 230 par TripAdvisor. Les résidents font de l’argent en louant des villas, maisons et appartements à Airbnb ou à des agences spécialisées: voilà des revenus bienvenus en euros sonnants et trébuchants.

En fait, Venise aux 455 ponts est devenue une métropole attractive pour le monde entier, jamais imaginée à l’époque de Peggy Guggenheim, épouse un temps de Marx Ernst (Fondation Musée à ne pas manquer). Mais c’est urgent, il faut absolument veiller à l’avenir immédiat de la cité, un chef-d’œuvre en péril.

Le maire, un homme d’affaires pragmatique et non un professeur ou un philosophe comme ses prédécesseurs, souhaite installer un péage sur le Pont de la Liberté, seul accès par la route, un autre à la gare Santa Lucia et un autre à l’aéroport Marco Polo rénové par une société privée. Non à l’anarchie ambiante!

Le Campanile, à gauche, avec le Palais des Doges, Venise | via Pixabay CC License by

Numerus clausus

Il s’agirait de déterminer un numérus clausus: au-delà d’un certain nombre de pèlerins, la ville serait fermée. Pour les visiteurs, il faudra prévoir des dates possibles communiquées par internet, ce qui se pratique pour le train, les avions et les hôtels. Tout est complet pour la Pentecôte et la fête du Redentore (fin juillet): prière de choisir une autre période. L’idée est concrète, judicieuse afin d’aménager la circulation régulière des visiteurs, ce qui est un avantage décisif pour tout le monde.

Car la situation ne peut qu’empirer dans un avenir proche. Au printemps 2018, des trains italiens proposaient au départ de Rome de Milan des voyages à Venise pour vingt euros. Et, pire, à Mestre, la ville voisine (sur terre), des promoteurs immobiliers entendent construire des dortoirs géants pour les milliers de visiteurs à quelques euros la nuit. Que faire contre ces inconscients?

Toute cela n’empêche pas les paquebots géants de circuler sur le Grand Canal. La règle municipale exige que ces monstres flottants n’aient pas plus de sept à huit ponts contre douze à quatorze pour les mastodontes à trois mille passagers et mille employés à bord qui causent des dégâts dans tous les canaux.

Le contournement par un autre canal des quais ancestraux, de la Dogana di Mare (la Douane de mer) où s’élève le musée de François Pinault, du Grand Canal aux palaces mythiques et au palais ducal, n’est plus un débat à l’ordre du jour. La Venise de Marco Polo est et restera une capitale des mers, c’est sa vocation millénaire –plus de 5.000 personnes vivent de la navigation sur la lagune, sans parler de lourdes taxes réglées par les compagnies de paquebots style Costa, MSC ou les yachts profilés du Ponant.

Rendre la ville plus belle

Deux victoires au crédit du maire, le plus actif depuis des lustres: la disparition en partie des pigeons malades, la lèpre des monuments de la place Saint-Marc, et l’interdiction réelle, constatée des vendeurs de faux sacs et d’accessoires de mode bradés dans le centre historique. De plus, les placards publicitaires qui défiguraient les bâtiments de la Monnaie (1550), le Palais des Doges et ses dépendances n’existent plus. Tant mieux.

La cité sur pilotis (des millions) fait toujours partie des villes qui font rêver –plus que jamais. L’art est partout, il suffit de porter son regard ici ou là. Nombre de Français ont élu domicile dans le centre historique, sur les quais de la Giudecca si déserte l’été. Les palazzi sans âge, au premier étage abîmé par l’acqua alta, sont rénovés avec le concours de la ville aux 178 campaniles, très attentive à l’architecture néoclassique et à la protection des sites patinés par les siècles.

Venise, «aussi étalée que New York est verticale» (Paul Morand), doit mieux vivre car elle est un supplément de beauté pour l’Humanité.

Pont du Rialto, Venise | Mfoddo via Pixabay CC License by

Grand monuments à visiter

Basilica di San Marco

Construite au IXe siècle, aménagée en 1063, la somptueuse église catholique a été complétée sous l’ancienne République de Venise par des dômes, transepts, mosaïques, de l’or et du marbre, entre autres merveilles restaurées au XVIe et IIXee siècle. On fait la queue tous les jours. Entrée gratuite. Du lundi au samedi de 9 h 30 à 16 h.

San Marco 328. Tél. : +39 041 2708311.

Basilique Saint-Marc, Venise| Gozitano via Pixabay CC License by

Basilica Santa Maria della Salute

L’église splendide à la statutaire abondante, restaurée par le Comité Français (privé) pour la Sauvegarde de Venise, a été édifiée en un siècle par Longhena, élève de Palladio. Elle est dédiée à la Vierge Marie pour célébrer la fin de la peste en 1630 qui fit des ravages. Concerts et messes. Tél. : +39 041 2743911.

Palazzo Ducale

Admirable bâtiment de pierres blanches sculptées comprenant la résidence des doges, des salles de conseil, du Sénat et des œuvres d’art majeures, à côté des appartements et les prisons. Une évocation magistrale. Guides bilingues. À visiter en priorité. Ouvert de 8 h 30 à 19 h. 13 ou 20 euros.

Piazza San Marco 1. Tél. : +39 041 2715911.

Teatro La Fenice

Deux fois détruite par le feu, le splendide théâtre du XIXe siècle a présenté en première mondiale des œuvres et opéras de Rossini, Bellini, Donizzeti et Verdi en plus des ballets et pièces de théâtre. Visites guidées à 10 euros.

Campo San Fantin 1965. Tél. : +39 041 786654.

Campo del Ghetto

Un itinéraire élaboré pour découvrir la culture et les trésors du plus ancien ghetto juif du monde: le musée et les trois synagogues. Apéritif kasher et cuisine de tradition à 64 et 75 euros. Deux heures de visite.

Cannaregio 2892-2893. Tél. : +39 041 2759292.

Collection Peggy Guggenheim

Après New York, les œuvres de Josef Albers à Mexico, précurseur de l’art américain d’après la guerre. Optical Art, collages et art abstrait pour les connaisseurs.

Dorsoduro 701-704. Tél. : +39 041 2405411.

Fondation Guggenheim, Venise | Venise Tourisme

Musée Correr

En face de la Basilique Saint-Marc, au cœur de ce musée municipal, dans l’aile napoléonienne du palais impérial, la reconstitution par le mécénat du Comité Français pour la Sauvegarde de Venise dirigé par l’historien Jérôme-François Zieseniss, l’âme de l’institution privée. 26 salles historiques ont été restaurées, et où figure la statue majestueuse de l’Empereur lui-même retrouvée en Amérique. Visite de 10 h à 19 h, 13 ou 20 euros. Correr Cafe à l’intérieur.

Piazza San Marco 52. Tél. : +39 041 2405211.

Palazzo Grassi

De sa phénoménale collection (3.000 œuvres), François Pinault et Caroline Bourgeois, curateur de l’exposition, ont choisi 85 œuvres de l’artiste allemand Albert Oehlen présentées sans ordre chronologique dont la musique est la métaphore centrale.

Campo San Samuele 3231. Tél. : +39 041 5231680

On peut compléter la visite avec celle de la Punta della Dogana, à côté de la Salute. Cent œuvres de la Collection Pinault. 18 euros les deux expositions.

Dorsoduro 2. Tél. : +39 041 2401308.

Palazzo Grassi, Venise | Venise Tourisme

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