Société

«Que pourrais-je dire à Dieu? "J’ai faim"?»

Temps de lecture : 5 min

Dans la rue, de nombreux croyants SDF éprouvent des difficultés à exercer leur culte et à garder la foi, car la spiritualité passe après les moyens de subsistance. Mais chez les sans-abri, le mal-être domine.

Un sans-abri patiente sur les marches de la cathédrale d'Angoulême, le 27 janvier 2005. 
DERRICK CEYRAC / AFP
Un sans-abri patiente sur les marches de la cathédrale d'Angoulême, le 27 janvier 2005. DERRICK CEYRAC / AFP

Comme chaque dimanche, les chrétiens se pressent dans les églises. Avant, Thomas venait grossir leurs rangs. C’était pour lui l’époque de l’emploi la journée et du toit le soir. Mais depuis que le chômage s’est abattu sur sa vie, il a fini par délaisser les bancs des messes, ne s’y sentant plus à sa place: «L’Église, je refuse d’y aller. Je suis sale, crasseux, indigne de cet endroit. Je n’ai plus de maison à moi, pourquoi mériterais-je celle du Seigneur?»

Comme lui, de nombreux sans-abri voient peu à peu leur foi s’éloigner. «C’est une problématique que personne ne prend en compte, commente Dimitri, catholique bénévole dans une association d'aide aux personnes dans la rue. On s’occupe de nourrir ou d’héberger, pas d’aider à vivre sa religion. On se voit mal se concentrer sur la pratique du culte et ainsi délaisser les athées. Il y a d’autres priorités, mais c’est vrai qu’à force, c’est quelque chose qu’on relègue sans cesse au second plan.»

Pourtant, pour Jean-Paul Willaime, docteur en sciences religieuses et auteur depuis 30 ans de nombreux livres sur le sujet, la difficulté de culte pour les sans-abri est une vraie problématique, au même titre que leurs autres besoins. «Les personnes en grande précarité ont droit non seulement à un toit, de la nourriture et de quoi se vêtir, mais aussi de quoi vivre, si elles le désirent, une ouverture vers le ciel. Des baraquements ayant servi de lieux de culte dans la jungle de Calais et des environs l’ont d'ailleurs particulièrement montré. Leur foi, comme celle de tout être humain, doit être respectée. Cela fait partie des droits fondamentaux», clame cet ancien directeur de l'Institut européen en science des religions.


«Que pourrais-je dire à Dieu? ‘’J’ai faim’’?»

Le rapport à Dieu se retrouve énormément altéré par la pauvreté. Ostracisées socialement, les personnes sans-abri sont également isolées spirituellement, n’arrivant plus à pratiquer convenablement leur culte. «Bon déjà, le pèlerinage à la Mecque s’annonce compliqué à financer», sourit Djamil, SDF depuis bientôt vingt ans.

Pour ce musulman quadragénaire, «tombé dans la religion quand il était petit», comme il dit, au-delà des actes religieux impossibles à accomplir, c’est surtout le rapport à Dieu qui se perd: «On dit qu’il n’y a pas d’amour, seulement des preuves d’amour. Je pense que pour la foi, c’est l’inverse. Il n’y a pas besoin de preuves ou d’actes, juste de le ressentir. Mais c’est ce sentiment qui s’effrite en premier...» Malicieux, il réagit à ce problème comme il le fait toujours dans la rue, avec une boutade et un rire: «Au moins, je n’ai pas de problème pour les cinq prières quotidiennes, je suis à genoux toute la journée.»

«Quand on est dans le besoin, on pense à nous avant de penser à Dieu.»

Thomas, sans-abri

La rue, cela fait désormais trois ans que Thomas y vit. Trois années qui auront suffi à gommer son existence d’avant, lorsqu’il était un cadre suractif et un chrétien pieux. Aujourd’hui, il concède de nombreuses phases de doute envers Dieu, et plus encore de long mois de silence et d’oubli. «La pauvreté nous coupe de la foi, souffle-t-il. Quand on est dans le besoin, on pense à nous avant de penser à Dieu. Et même lorsque nos pensées vont vers lui, on le prie de nous sauver de notre situation, alors qu’on ne devrait jamais lui parler pour les services qu’il pourrait nous rendre, mais par simple amour et foi. Avant, je me confiais longuement au Seigneur, sur mes doutes, mes angoisses, ma vie. Maintenant, que pourrais-je lui dire? ''J’ai faim''?»

L’impuissance des instances religieuses

Pour remédier à ce genre d’abandon de foi, Dimitri a voulu intervenir à de multiples reprises. Mais ces essais ont vite tourné à l’échec. «Avec des amis, on avait souhaité faire la lecture de quelques versets aux sans-abri qui le désiraient dans la rue, lance ce volontaire toujours à la recherche de nouvelles idées. Mais quand tu t’approches, une Bible à la main, d’un SDF, on t’accuse de faire du prosélytisme religieux et de profiter de la pauvreté d’autrui pour réaliser de la propagande et de l’endoctrinement...»

De nombreux édifices religieux gardent leurs portes ouvertes pour les plus démunis. Le prêtre Emmanuel, qui officie dans l’un d’entre eux, est heureux de l’initiative de sa paroisse mais regrette le manque de moyens offerts. «Beaucoup sont perdus dans leur religion, et on aimerait pouvoir les aider, consolider leur foi plus que simplement leur offrir un toit. Mais il y a tant à faire, et si peu de temps qui leur est consacré», déplore-t-il.

Reste cette ambivalence des religions qui mettent en avant la pauvreté. «Oui, Jésus a vécu dans le dépouillement et les prêtres doivent renoncer aux richesses, souscrit le religieux. Mais c’est un choix pieux, avec des limites. Je n’ai jamais eu faim ou dormi dehors. Ces croyants, si. Et aucune religion ne souhaite cela.»

Jean-Paul Willaime confirme les propos de l'homme d'église: «La stigmatisation du riche et la valorisation de la pauvreté sont certes des caractéristiques fortes historiquement dans les religions, mais il y a toujours eu une forte distinction entre la pauvreté volontaire dans le but de mieux se consacrer à Dieu, et la pauvreté subie. De plus, aujourd'hui, les religions prônent davantage la sobriété que la pauvreté, rejoignant les préoccupations écologiques contemporaines.»

Conserver le lien humain

Akim prépare son matelas de fortune pour passer la nuit dehors. Une énième. «Quand on est pauvre, on ne compte pas», soupire-t-il. Chaque jour, le coucher est son moment le plus haï. Des nuits de doutes qu’il déteste bien plus que ses journées à mendier. Car avant de trouver le sommeil, les doutes l’assaillent à chaque fois. «Je crois qu’encore plus que les athées, on se demande quel est le sens et la valeur de nos vies, annonce-t-il, méditatif. Comment être un bon musulman quand on est pauvre? On aimerait aider les autres mais c’est nous qui sommes dans le besoin. Pourtant, c’est l’un des piliers de l’Islam: aider les plus démunis. Sauf que je ne connais personne qui ne l’est plus que moi. J’ai peur d’avoir vécu une existence inutile et du jugement Là-haut. Quand on est pauvre, on déçoit ceux qui comptent le plus pour nous: nos proches et Dieu.»

Mais loin de la fatalité, de nouvelles pratiques de culte s’organisent. Pour Thomas, c’est la lecture quotidienne de cette Bible qu’un prêtre lui avait offerte. Et qu’importe si à force, il en connaît chaque page par cœur. «Cela me rapproche de Dieu et me rassure, murmure-t-il. Quand on perd sa maison, on a l’impression de quitter le monde des hommes. La religion m’aide à me sentir humain malgré tout.» Akim, lui, enseigne des rudiments de théologie à ceux qui lui tendent l’oreille. Djamil fait le ramadan, «même si les repas manquent de fête».

Des rites auto-gérées qui n'étonnent pas Jean-Paul Willaime. «Les plus démunis ont cette capacité à affirmer leur humanité en se tournant vers Dieu tout en se passant des médiations cléricales. C’est la revanche du pauvre. Comme Marx l’avait dit, la religion n’est pas seulement ''l’expression de la misère réelle'', elle est aussi ''la protestation contre la misère réelle''. Lorsque l’on a tout perdu, lorsque l’on vous a tout pris, jusqu’à votre dignité d’être humain et votre qualité d’acteur de votre propre vie, il ne reste que la confiance en un Dieu bon et miséricordieux», analyse le sociologue. Cet amoureux des lettres ne peut s'empêcher de finir sur une dernière citation: «Comme l'a remarqué Heinrich Heine, la ''religion est une patrie portative'', un monde symbolique stable dans lequel on se reconnaît. C'est la patrie des sans patrie.»

De toute manière, pour Akim comme pour les autres, pas question de renier la foi. Ce dernier conclut: «En vérité, dans la rue, j’ai plus appris à douter des hommes que de Dieu.»

Jean-Loup Delmas

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