Société

L'amour n'est pas l'apanage du couple, parlez-en à votre sexfriend

Temps de lecture : 8 min

Développer des sentiments pour quelqu'un qui partage occasionnellement notre lit ne signifie pas que l'on soit vieux jeu, ni que l'on ait forcément envie d'être avec la personne.


Le sexe et l'amour, avec ou sans couple | Wesley Quinn via Unsplash License by
Le sexe et l'amour, avec ou sans couple | Wesley Quinn via Unsplash License by

«Je n’ai jamais réussi à avoir un “fuck friend” comme mes potes. Moi, il y a toujours un moment où je développe des sentiments, évoque Bea*, 28 ans. Ça me fait tomber amoureuse, de faire l’amour.»

Oh là, cette jeune femme a un côté culcul et fleur bleue, vous dites-vous. Elle croit que si c’est le pied au lit, l’amour s’ensuit. La passion charnelle et son cœur qui bat la chamade sous le coup de la jouissance lui font perdre la tête et l’amènent à confondre sexualité et sentimentalité. Alors qu’«un postulat dominant vis-à-vis [des] relations sexuelles occasionnelles, c’est qu’elles ne comportent pas de lien affectif, d’engagement ni d’amour, vu qu’elles sont principalement centrées sur la sexualité», écrit Carl Rodrigue, doctorant en sexologie à l’Université du Québec à Montréal, dans le Journal of Sex Research.

Vision dichotomique erronée

«Depuis un siècle et Freud, on observe un changement de notre rapport à la sexualité, une banalisation et un développement de l’idée que, déconnectée du sentiment à la base de l’engagement conjugal, elle se pratique sans tabou et pourrait devenir un loisir comme un autre», indique le sociologue Jean-Claude Kaufmann, auteur notamment de Sociologie du couple.

Tant mieux: on ne peut que se réjouir que l’activité sexuelle ne soit pas uniquement à visée procréative, ni réservée aux individus mariés, et qu’elle soit source de découverte, d’amusement, d’épanouissement, à court comme à long terme. Sauf que ce n’est pas pour autant qu’elle est exempte de sentiments amoureux, qui ne sont en rien la prérogative du couple.

«Les relations sexuelles non conjugales ne sont pas nécessairement sans amour», appuie Carl Rodrigue. «Croire qu’il y a d’un côté un engagement sérieux, de longue durée avec de l’amour, et de l’autre quelque chose de pas sérieux, un “one shot” juste pour le sexe, est une lecture binaire, ajoute le sociologue Jacques Marquet, membre du Centre interdisciplinaire de recherche sur les familles et les sexualités (Cirfase) à l’Université catholique de Louvain, en Belgique. Et cette vision dichotomique est fausse.»

On peut bien aimer d’amitié son fuck buddy; on peut être sérieux sans éprouver de sentiments autres que le respect de sa ou son partenaire, même si la durée de la relation est un point d’interrogation; on peut être fou d'amour tout en sachant que la relation sera temporaire et ne durera que le temps des vacances; on peut être en couple et considérer son partenaire comme sa ou son meilleur ami. Les schémas sont souvent plus compliqués que le «sexe sans amour» contre «l’amour conjugal et romantique».

Du sexe, et plus si affinités

Certes, dans les faits, «beaucoup d’entrées en conjugalité se font sur la pointe des pieds», note Jacques Marquet –c’est-à-dire que l’on «rentre dans une relation qui peut être sexualisée très vite, sans que les sentiments amoureux soient là».

Rien que de très pragmatique: d’abord du sexe, advienne que pourra par la suite. Avec quand même, en arrière-plan, «le souhait d’articuler conjugalité et sexualité»: «La plupart des personnes ne désespèrent pas que la relation se transforme et rejoigne leur idéal, celui d’un relation exclusive et fidèle». Comme l’avait formulé un homme dans la quarantaine au sociologue au cours d’une enquête, c’est «une relation sexuelle et plus si affinités».

Rien que de très classique aussi, en fin de compte: on a tellement été bassiné par l’idéal romantique que «le couple s’est constitué en norme», relève son confrère Jean-Claude Kaufmann. Sauf que «ce n’est pas une norme creuse: nous sommes dans une société extrêmement dure et destructrice, nous avons besoin de réconfort et de réassurance. Le conjoint, c’est le premier fan, celui qui remonte le moral. Le couple est un petit cocon protecteur, on s’y laisse couler», poursuit-il.

Ce n’est pas parce qu’on nous a seriné que l’on avait besoin d’une «moitié» et que la vie est effectivement plus facile quand on est en couple que des sentiments pour un «plan cul régulier» vont forcément émerger. Nombre de personnes veulent juste du cul pour du cul: le couple, non merci, pas pour le moment. Elles et ils vont concentrer leurs efforts de recherche de partenaires dans des lieux associés aux histoires sans lendemain, comme les bars ou les sites de rencontre en ligne, de Tinder à Meetic.

«La charge symbolique que les gens attribuent aux lieux de rencontre va influencer leurs attentes et va orienter l’évaluation du potentiel de leurs partenaires, signale Carl Rodrigue. On va souvent entendre des gens dire: “Je ne rencontrerai jamais la femme ou l'homme de ma vie dans un bar”.»

Il s'agit un peu une prophétie autoréalisatrice et un biais cognitif: ce que l’on pouvait avoir l'habitude d’apprécier en couple, on ne le recherche pas –et on ne le voit même pas. C'est vrai la plupart du temps, mais pas systématiquement. Car «parfois, les preuves vont dépasser la grille de lecture initiale du partenariat principalement sexuel», tempère le chercheur en sexologie.

«Plan cul régulier affectif»

On peut évoquer plusieurs raisons à cette apparition sentimentale, dont une physiologique, comme en témoigne Bea: «J’ai l’impression que le sexe libère une dose d’amour en moi. Ce n’est pas rationnel, c’est chimique.»

Cette sensation de «shoot d’amour» s’explique: «La jouissance mais aussi les câlins et rapprochements libèrent des hormones, notamment une, l’ocytocine, qui est l’hormone de l’attachement. On développe de l’ocytocine même si on est “sex friends”», détaille Morgane Xhonneux, psychologue clinicienne et sexologue à l’Université catholique de Louvain. C’est bien pour cela que «faire l’amour froidement sans le moindre sentiment est difficile. On n’est biologiquement pas conçus comme cela».

En outre, et hormones mises à part, «déconnecter la sexualité de tout sentiment est extrêmement difficile», expose Jean-Claude Kaufmann. Le sociologue illustre son propos avec l’exemple de Marion, une jeune femme qu’il a interrogée lors d’une enquête et qui avait échafaudé un système de «PCRA», pour «plan cul régulier affectif», dans l’idée qu’il faudrait «un minimum de complicité, de tendresse et d’attention à l’autre pour éviter que le rapport sexuel ne soit horrible».

C’est aussi ce que décrit Matthieu*, 30 ans: «Quand ça se passe très bien sexuellement, il y a une alchimie physique mais ce n’est pas juste mécanique, il y a beaucoup de tendresse. C’est un moment où on se livre physiquement et on se lâche.»

La sexologue Marie-Aude Binet les rejoint: «On ne fait pas l’amour sans être présent à ce qu’on est en train de faire, quoi que l'on en dise et même pour une nuit. On ne peut pas être totalement déconnecté de ce qu’il se passe, ni avoir une relation sexuelle indifférente, même si on en a la sensation.»

Sans oublier que «le sexe peut être une très bonne accroche. Si la première nuit est bonne, ça donne envie de se revoir», résume la spécialiste. Bea mentionne ainsi un été, il y a quelques années, où elle a couché deux mois durant avec le serveur du bar en bas de chez elle. Elle appelle ce moment le «fun fuck festival»: «C’était plus fort que moi, j’avais envie de le revoir et de recommencer, je pensais à lui.»

Et c’est justement parce l’on remet le couvert qu’autre chose que du plaisir sexuel peut surgir. «Même si les partenaires se voient dans un objectif principalement sexuel, il y aura souvent des discussions sur divers sujets qui vont émerger. Au fil des interactions, on peut être amené à repenser ses attentes de départ, se dire que cette baise d’un soir pourrait se transformer en amitié ou en couple, ajoute Carl Rodrigue. L’amour romantique ou l’amitié peut débuter par la sexualité, laquelle peut agir comme un motivateur pour connaître quelqu’un en dehors de ce domaine.»

Diversité d’aimer

Attention, néanmoins: «Le sexe permet de se rencontrer, mais il peut être trompeur. Ce n’est pas parce que l’on s’entend bien sexuellement que l’on va bien s’entendre», glisse Marie-Aude Binet.

Matthieu ne peut qu’acquiescer: «On peut se dire que le sexe était fou mais que ça ne marcherait jamais en relation. C’est comme le physique: il y a plein de femmes que je trouve hyper jolies, mais je ne passerais pas ma vie avec. Il existe plus de gens avec qui on peut s’entendre sexuellement que de gens avec lesquels se mettre en relation.»

Si l’on est bien conscient que la sexualité ne constitue pas le tout d’une relation et qu'elle ne garantit en rien que celle-ci peut fonctionner et encore moins durer, c’est aussi le cas des sentiments amoureux.

Même si elle éprouvait quelque chose pour le serveur d’en bas de chez elle avec qui elle a couché avec plaisir, rires et régularité, Bea n’avait aucune envie de partager plus: «Pour le coup, on n’avait pas grand-chose en commun. Il était infidèle chronique alors que pour moi, la fidélité est importante. On n’avait aucun avenir, je ne me serais jamais mise en couple avec lui.»

Des propos qui font écho à la situation de toutes celles et ceux qui confient aimer ou avoir aimé quelqu’un sans que la relation ne fonctionne pour autant. «On nous a tellement bercés de ce modèle romantique que l'on a fini par présenter comme argument légitime à la formation d’un couple les sentiments partagés. Or croire que le couple n’est que cela est une grave erreur», s’exclame Jacques Marquet.

Il ne faudrait pas oublier la façon d’aborder la vie et le quotidien, comme le note avec pragmatisme Camille*, 25 ans: «Une bonne connivence sexuelle mène à un fort sentiment d’affection, mais pour que cela devienne la base d’un couple sur le long terme, il faut des projets qui se rejoignent, une vision de la vie commune, une complicité différente, qui peut exister en dehors du lit, dans les échanges verbaux. Je peux avoir énormément d’affection pour un plan cul ou un amant sans vouloir construire quoi que ce soit avec lui. Il y a une vraie diversité dans la manière d’aimer les gens.»

Cette variété de l’amour, qui n’est pas juste romantique ni réservé au couple, est ce sur quoi insiste Carl Rodrigue: «Il est important de s’interroger sur ce qui est romantique pour soi. Ces réflexions pourraient amener les personnes à naviguer plus aisément entre les codes de la sexualité, de l’amitié et de la romance dans leurs relations, à les questionner et à les transformer. Chaque relation est différente: on peut être créatif.»

À chacun, chacune de jouer, d’aimer sa ou son partenaire sexuel un peu, beaucoup, passionnément, affectivement ou conjugalement. Et de ne pas se croire complètement culcul parce qu’elle ou il ressent de l’amour pour un plan cul, ni se sentir obligé à se mettre en couple avec l’apparition de ces sentiments.

* Les prénoms ont été modifiés.

Daphnée Leportois Journaliste

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