Culture

Le poète du stress post-traumatique

Stephen Metcalf, mis à jour le 29.01.2010 à 19 h 02

Salinger est connu pour avoir écrit la bible des névrosés; mais cela n'a fait que masquer la nature exacte de son génie.

Comme bon nombre de mes compagnons de route, en arrivant à l'adolescence, je me suis aperçu que mon autobiographie avait déjà été écrite; plagiée, devrais-je dire, par un certain J. D. Salinger qui s'était approprié ma souffrance et mes angoisses et m'avait donné le nom improbable de «Holden Caulfield.» Et si vous pensez que votre adolescence a été difficile, sachez que je viens de l'Upper East Side de Manhattan (un quartier qui était très pauvre), que je n'ai pas fini le lycée, et que pour moi, le monde se divise en deux catégories: les faux cul et... moi.

Mais en relisant L'Attrape-cœurs, j'ai été frappé de constater que je n'éprouvais plus beaucoup de sympathie pour Holden Caulfield, mais aussi que le livre doute, de manière implicite mais très présente, de l'équilibre mental de son héros. Est-il le grand prophète de l'authenticité, ou un gamin désorienté et peut-être un peu déséquilibré? Tout le monde dit à Holden de se «calmer», de «baisser la voix», de faire «moins de bruit». Salinger nous suggère à de multiples reprises que son anti-héros est grande gueule, malpoli, instable et, en fait, carrément bizarre.

Le titre du Times nous rappelle que Salinger avait «tourné le dos au succès». Eh bien, n'oublions pas que nous, nous avons tourné le dos aux gens qui ont tourné le dos au succès. En échange de quoi, nous nous sommes autorisés à fantasmer sur la réclusion dans laquelle vivait Salinger, en accordant une importance ridicule à ce choix personnel. Il n'aimait pas la célébrité? On s'en fout! Au lieu de perdre notre temps à entretenir ce mythe creux, pourquoi ne pas se concentrer sur ce que l'auteur nous a laissé?

La bible des losers

Depuis mon adolescence, Holden Caulfield a tour à tour été perçu comme un marginal tourmenté, un véritable saint, puis un sale gosse. Le point crucial de cette évolution se situe, il me semble, le 8 décembre 1980. Après avoir percé l'aorte de John Lennon en lui tirant dessus à coup de révolver, Mark David Chapman sortit de sa poche son livre préféré, L'Attrape-cœurs et, en attendant que la police arrive, il s'assit sur le trottoir pour lire.

Il est évident que Chapman est psychotique, mais sa psychose a pris une tournure fascinante. Obsédé par John Lennon, il n'arrivait pas à décider si le chanteur était un prophète ou un charlatan, contradiction qui l'a entraîné toujours plus loin dans la folie. D'un côté, il pensait que Lennon était dépositaire du secret qui fait l'objet de la quête désespérée et infructueuse de Holden: où les canards de Central Park vont-ils passer l'hiver. De l'autre, Chapman estimait que Lennon prêchait une philosophie anti-matérialiste tout en vivant dans un luxe obscène. Après son arrestation, il déclara aux policiers, «Je suis sûr qu'une grande partie de moi est Holden Caulfield, la personne centrale dans le livre. Et la petite partie qui reste, ce doit être le Diable.» Plus tard, il envoya une lettre manuscrite au New York Times où il encourageait tout le monde à lire ce livre. Et, le jour du verdict, lorsque le juge lui demanda s'il souhaitait faire une déclaration, Chapman se leva et lut le passage le plus célèbre du roman, où Holden reconnaît: «L'attrape-cœurs, voilà ce que je voudrais être, rien de plus. C'est vrai, c'est absurde, mais c'est ça que j'aimerais être.»

Le fait que John Hinckley Jr., qui avait harcelé Jodie Foster et faillit abattre Ronald Reagan, aimait lui aussi Salinger, n'arrangea rien à la chose. Pendant les années 1980, on commença à considérer le livre comme la bible des cinglés et des ratés, les pauvres types qui se persuadent que la solitude et l'échec sont le signe qu'ils ont atteint un niveau supérieur de conscience. De ce fait, le livre perdit beaucoup de son aura et fut de plus en plus considéré comme le vade mecum de tous les «losers», cet épithète qui rencontra un succès navrant au cours des années 1980.

Effondrement mental

Mais tout ceci, comme l'engouement qui avait fait de Holden le héraut de la contre-culture, n'a fait que masquer la nature exacte du génie de Salinger. Or, selon moi, Salinger était un poète du stress post-traumatique, de l'effondrement mental, et moral, inévitablement provoqué par la guerre. Salinger lui-même craqua face aux horreurs du débarquement à Utah Beach. Et ses meilleurs textes, les plus émouvants, sont centrés sur des personnages ravagés sur le plan émotionnel par la guerre. Cet équilibre précaire, entre le dérèglement mental et l'hypersensibilité féconde, se retrouve dans le style même des meilleurs écrits de Salinger, ses nouvelles. Ici, il part d'une forme assez banale, la nouvelle formatée pour le New Yorker où s'étalent les états d'âmes des WASP, mais il lui donne un souffle et une humanité uniques.

Je suis convaincu, mais je suis tout à fait prêt à ce qu'on me prouve le contraire, que Salinger ne considérait pas ses personnages comme des saints, des êtres exceptionnels, même s'ils croient souvent en Dieu et s'ils ont le besoin, la soif irrépressible, de croire. Pour lui, ce besoin est une conséquence du traumatisme de la guerre. Ses personnages regardent le monde qui les entoure, le miroir glacé et implacable de l'extraordinaire affluence de l'après-guerre, et ils n'arrivent pas à croire que personne d'autre ne voit les fissures qui gagnent lentement. Quelle force finira par faire éclater cette surface lisse? Jésus? Le Bodhisatva? La psychose? Il n'en a jamais parlé.

Stephen Metcalf

Traduit par Sylvestre Meininger

Image de une: JD Salinger, L'Attrape-coeurs sur Flickr; j/k_lolz's

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