Société / Économie

Non, travailler le dimanche n'est pas bon pour la croissance

Temps de lecture : 4 min

Augmenter le temps d'ouverture des magasins n'augmente pas le pouvoir d'achat des consommateurs, mais coûte plus cher aux petits commerçants.

Une personne passe devant un magasin de chaussures ouvert le dimanche, le 2 septembre 2012, dans le centre-ville de Marseille. AFP PHOTO/GERARD JULIEN
Une personne passe devant un magasin de chaussures ouvert le dimanche, le 2 septembre 2012, dans le centre-ville de Marseille. AFP PHOTO/GERARD JULIEN

Dimanche, dans une tribune du JDD, 22 députés de la République en Marche ont appelé à élargir le travail dominical et à aller plus loin que la loi Macron, votée en 2015. Cette dernière autorisait en effet jusqu’à 12 ouvertures le dimanche par an pour les commerces de détail et mettait en place des zones touristiques internationales (ZTI), exemptées de réglementation.

Ces députés LREM veulent donc dépasser tout cela et libéraliser totalement le fonctionnement du marché. Ils rappellent même que «l'ouverture dominicale est avant tout un enjeu sociétal qui correspond à l'aspiration des Français: être libre d'acheter, de se divertir, de travailler ou non le dimanche». Ils mettent en avant une hausse de 15% du chiffre d’affaires global et 1.500 emplois créés au sein des ZTI.

Voilà, c’est la liberté qui prime, devant les contraintes et les exigences, l’immobilisme et l’interdit. Si l’on veut relancer le pays, relancer la croissance et l’emploi, il faudrait offrir la liberté aux employeurs d’ouvrir les magasins quand ils le souhaitent, il faudrait donner la possibilité aux consommateurs d’acheter quand ils le désirent, sans aucune censure. On embauchera plus, on dépensera plus, la production augmentera, un cercle vertueux s’installera et tout ira bien dans le meilleur des mondes. La liberté, le courant du ruissellement économique, en quelque sorte.

Mais en réalité, est-ce vraiment la solution? Cet élan pourrait-il soutenir une accélération de la croissance, voire une amélioration de l’emploi? Les premières conclusions de la loi Macron ne semblent pas du tout l’indiquer. Au contraire même, l’ouverture le dimanche n’a en aucun cas amélioré la situation et n’a pas permis de bonification économique.

Des études qui infirment l'impact positif du travail le dimanche

A Paris notamment, un rapport de la Chambre de commerce et de l’industrie, paru en 2018, fait état d’un scepticisme de la plupart des commerçants. Bien que la majorité des sondés ait été satisfaite de la simplification de l’ouverture le dimanche, la plupart admet que cela s’est avant tout traduit par «un report de chiffre d’affaires» et qu’il n’a absolument pas augmenté de «façon exponentielle».

L’étude précise même que «la rentabilité a été difficile à trouver pour les indépendants». Ce n’est pas parce qu’on ouvre un jour en plus qu’on remplit d’autant plus les caisses, les gens n’ont pas plus d’argent qu’avant et ce qu’ils ne consomment pas la semaine, ils viendront le consommer le dimanche, et vice-et-versa. C’est un simple effet de substitution.

«Dans la grande distribution, on souligne qu’une hausse de la fréquentation n’implique pas toujours une hausse de chiffre d’affaires dans des proportions équivalentes: ce n’est pas parce que les magasins ouvrent plus que le client consomme plus. En fait, dans beaucoup de cas, le chiffre d’affaires n’augmente pas».

Mais ce n’est pas tout. Une extension des jours ouvrés a aussi provoqué une inflation du prix des baux commerciaux: les propriétaires ont été incités à faire payer plus cher les commerces en s’imaginant qu’ils allaient gagner plus. Alors qu'entre 2014 et 2015, l'indice des loyers commerciaux diminuait de 0.22% en moyenne, depuis 2016, il ne cesse d'augmenter, jusqu'à +2.22% au 4ème trimestre 2017. Conséquence: la rentabilité n’a pas augmenté, elle aurait même diminué pour certains.

A échelle nationale, le constat est identique. D’après l’observatoire du commerce dans les zones touristiques internationales, dans un rapport paru en 2017, ce sont majoritairement les grandes enseignes, de plus de 10 salariés, qui ont largement profité de la loi Macron, contrairement aux petits magasins. Ces derniers ont même réduit le nombre de jours ouvrés de 0.5 point depuis l’allégement du travail dominical.

C’est une mesure en faveur des grands magasins, des grands groupes puissants, des grandes zones commerciales mais absolument pas en faveur des commerces de proximité, redynamiseurs des quartiers et des villes de province.

Le pouvoir d'achat prime sur le pouvoir de l'offre

La solution ne peut pas, ne doit pas, passer par cela, au risque d’altérer encore plus les différences et de condamner les commerces indépendants, extrêmement fragiles face à la concurrence. D’ailleurs, un autre député LREM, Damien Adam, a ouvertement mis en garde ces 22 collègues contre la libéralisation du travail dominical, considérant que cela serait «destructeur pour les villes de province».

Il faudrait, au contraire, soutenir le pouvoir d’achat, avant de voter une nouvelle législation. Si l’on veut rendre possible la consommation le dimanche, il faut aussi pouvoir en avoir les moyens, autrement dit, pouvoir acheter librement sans contrainte ce que l’on désire. Or, avec un porte-monnaie qui ne cesse de se restreindre, et une baisse avérée dès le premier semestre 2018, on ne soutient pas la consommation et on n’incite pas les magasins à ouvrir le dimanche, à créer des emplois et à favoriser globalement une reprise durable de la croissance.

Pourquoi ne pas, par exemple, réduire certaines cotisations sociales, voire imposer une augmentation historique et unilatérale du SMIC ?

De la même manière, si l’on veut lutter contre le chômage via cette liberté, il vaudrait mieux protéger les salariés, mieux soutenir les roulements et privilégier un partage de l’emploi. Pourquoi ne pas associer le travail dominical à la réduction du temps de travail, à un passage vers les 32 heures? De cette façon, les magasins pourraient être ouverts 7 jours sur 7 librement, mais les salariés auraient la certitude de tous travailler à temps plein, avec un salaire plein. Ils éviteraient ainsi la précarisation connue du travail le dimanche, avec une majorité d’employés présents à temps partiel, avec un salaire risible et des conditions détestables. Ils ne travaillaient pas plus de 4 jours consécutivement, avec des droits et un niveau de vie respectable.

Il y a donc encore beaucoup de chose à faire avant d’appeler à une automatisation du travail le dimanche. Ce n’est pas la solution à la reprise, ça serait même un ralentisseur...

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