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Peut-on se fier au classement des universités de Shangai?

Temps de lecture : 4 min

Chaque année est publié ce top des cinq cents meilleures facs du monde. Mais ces critères sont-ils vraiment en mesure d'évaluer la qualité des universités françaises?

Les critères du classement des universités de Shangai sont biaisés | Alexas Fotos via Piabay CC License by
Les critères du classement des universités de Shangai sont biaisés | Alexas Fotos via Piabay CC License by

Créé en 2003 par l’université chinoise de Jiao Tong, le «classement académique des universités mondiales» publie tous les ans, à partir de critères quantitatifs très rigoureux, la liste des cinq cents meilleures universités du globe. Année après année, sa notoriété grandit et sa légitimité se maintient, à tel point que, lors de chaque publication, la presse se fait l’écho de ce classement et annonce fièrement «la résistance des universités françaises».

En effet, malgré la toute-puissance des facs anglo-saxonnes, structurées autours d’un système privé aux frais d’inscription mirobolants, les universités hexagonales se défendent, avec dix-neuf représentantes dans le top 500, dont la Sorbonne (trente-sixième) et l’École Normale Supérieure (ENS) (soixante-quatrième).

Des critères exclusivement quantitatifs

Pourtant, une investigation plus approfondie aurait permis de constater les biais analytiques et réputationnels de ce classement, et d’afficher un certain scepticisme. Quels sont les critères retenus? Qui décide et qui construit la liste? Tient-on compte des spécificités nationales et des différences budgétaires? Explique-t-on la méthodologie du classement de Shanghai lorsqu’il s’agit de tirer des conclusions? Nuance-t-on nos propos au moment de polémiquer sur le retard français?

Car c’est bien cela le problème. Les observateurs et les décideurs politiques intègrent, dans leur raisonnement, le classement de Shanghai, sans prendre ses biais en considération. La ministre de l’Enseignement supérieur elle-même, Frédérique Vidal, considérait qu’il fallait tenir compte de ces résultats dans les prises de décision et les réformes de l’université. À croire que tout dépendrait de notre place dans la liste.

Comment ce classement est-il construit et pourquoi est-il critiquable ? Jean-Charles Billaut, Denis Bouyssou et Philippe Vincke, de l’université de Tours, ont cherché, en 2009, à comprendre le classement de Shanghai et à vérifier s’il correspondait à une réalité pédagogique et universitaire. Autrement dit, s’il fallait le croire. Ils ont constaté que celui-ci était développé autour de six critères: le nombre de Prix Nobel et de médaille Fields parmi les diplômés, le nombre de Prix Nobel et de médaille Fields parmi les (anciens) professeurs, le nombre de chercheurs les plus cités dans leurs disciplines, le nombre de publications dans les revues scientifiques Science et Nature, le nombre de publications rattachées à l’établissement et répertoriées dans les index de citations, la pondération de ces cinq indicateurs divisée par le nombre d’enseignants-chercheurs de l’université.

Des biais qui ne tiennent pas compte des spécificités nationales

À première vue, des critères qui intègrent la recherche, le savoir et la connaissance et qui permettraient donc de jauger de la qualité d’un établissement, de son prestige et de sa réputation. Seulement, rien ne permet de juger de la qualité de l’enseignement. Nulle part n’apparait une variable mesurant l’éducation, la pédagogie ou le bien-être des étudiantes et des étudiants. Quid du taux d’insertion professionnel? De l’opinion formulée des élèves à l’égard du corps professoral? Des moyens mis en œuvre pour l’enseignement?

On ne retient que les récompenses glanées, la réputation du corps enseignant ou le nombre de publication dans les revues de recherche. De même, le classement n’intègre pas les biais historique, ne distingue pas le Nobel, qui est un prix récompensant la carrière universitaire, de la médaille Fields, qui récompense des travaux précis, parfois à des chercheurs de moins de 40 ans.

Ainsi, le nombre de prix Nobel présents ou passés par l’université classée n’illustre pas nécessairement sa qualité actuelle mais reflète son patrimoine historique. Ce sont forcément les facs américaines qui vont en profiter, n’ayant pas souffert d’une instabilité politique ou diplomatiques durant le XXè siècle. L’Europe, de cette manière, recule au classement puisqu’elle n’a pas connu une stabilité longue et durable lors cette période.

On passera ensuite par la non-intégration des spécificités nationales, notamment en France, où un certain nombre de laboratoires de recherche ne sont pas dépendants d’une université, comme le CNRS; ils ne peuvent donc pas intégrer le critère des publications. Par exemple, lorsqu’un universitaire publie un article dans une revue de référence en collaboration avec le CNRS, il n’entrera qu’à moitié dans le classement de Shanghai.

Les disparités budgétaires ignorées

Un dernier point biaise la hiérarchisation: la non-pondération par la puissance budgétaire et financière. Encore une fois, on ne tient pas compte des différences et on classifie l’ensemble sans aucun ajustement. On met sur un même pied d’égalité des facs de la Ivy-league (Harvard, Princeton, Yale, etc.), aux frais d’inscription dépassant souvent les 50.000$ par an, avec les facs françaises publiques, peu onéreuses (moins de 1.000€ par an) et à l’organisation totalement différente.

D’après Billaut, Bouyssou et Vincke, «il ne semble pas dès lors injustifié d’affirmer que le classement de Shanghai est un exercice hâtif, grossier et mal conçu, sans la moindre valeur».

Un chercheur du CNRS a néanmoins contourné ce biais pour affiner le classement, en le normalisant par le budget annuel de l’établissement. Sur son blog, il a nommé cette nouvelle hiérarchie le «classement de Toulouse». Résultat ? «L’Europe truste six des dix premières places, et les USA seulement deux!» Et, surprise, deux universités françaises se retrouvent aux deux premières places: l’ENS et l’Université Paris-Sud.

En affinant encore plus sa méthodologie, par l’intégration non plus du budget annuel total mais du budget consacré par étudiant (budget divisé par nombre d’élèves), la France reste devant avec Paris-Sud, mais plus aucune fac américaine n’apparait dans le top dix. La première, l’université de Californie, à Los Angeles, se classe à la vingtième place.

Nous n’avons donc pas à rougir en nous focalisant sur les résultats du classement de Shanghai. Au contraire: il faut tenir compte des spécificités et des différences pour éviter de construire des réformes en fonction des objectifs liés à ce classement. Certes, nous arrivons derrière les américains; mais c'est parce que nous garantissons un savoir universel, démocratisé et abordable, tout en conservant une réputation dans le domaine de la recherche.

C’est essentiellement cela qu’il faut retenir et non le «oh la la, la première fac française n’est que trente-sixième au classement». Soyons optimiste et changeons tout simplement notre regard de lecture.

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