Société

Pourquoi nos animaux ont-ils le droit de mourir dans la dignité et pas nous?

Temps de lecture : 5 min

En tant que vétérinaire, j'ai vu tout le soulagement que peut apporter la mort assistée. Je ne vois pas de raison de la réserver aux animaux domestiques.

Les vétérinaires euthanasient parfois plusieurs animaux dans la même journée. | Photo dife88 via Pixabay CC0
Les vétérinaires euthanasient parfois plusieurs animaux dans la même journée. | Photo dife88 via Pixabay CC0

La salle est silencieuse et les néons sont éteints. Sur le sol, devant moi, un chien nounours est couché. Il s'appelle Shep, c'est un bâtard montagne des Pyrénées avec probablement un peu de berger allemand. Ses propriétaires, Anne et Rich, l'avaient adopté pour s'occuper de leur troupeau de chèvres laitières et les protéger des coyotes. Sauf que Shep, piètre gardien, est rapidement devenu un chien de maison choyé et adoré. Si je le sais, c'est parce que je suis vétérinaire et que Shep a toujours été soigné dans ma clinique. Ce jour-là, avec son corps étendu sur le carrelage, je peux voir comment le cancer est lentement en train de lui ôter la vie.

Shep a un ostéosarcome, un cancer des os agressif et destructeur. La maladie commence en général dans un os long, qu'elle grignote en silence jusqu'à qu'il n'en reste plus rien. Puis la patte cède lors d'une fracture soudaine et douloureuse. Ensuite, le cancer progresse lentement, pour finir par envahir les poumons. À ce stade, il n'y a plus rien à faire. Il ne reste à l'animal que quelques jours à vivre, voire quelques semaines au maximum.

Son corps n'est plus qu'une enveloppe

Nous avions découvert le cancer quand Shep s'était cassé la jambe. J'avais eu une longue et difficile conversation avec Anne et Rich. L'amputation suivie d'une chimiothérapie était le traitement recommandé. Avec cette procédure, on pouvait s'attendre à une bonne qualité de vie pendant au moins un an. Mais sans garantie, bien sûr, car le cancer fait ce qu'il veut. Anne et Rich allaient prendre deux jours pour peser le pour et le contre, mais vu que Shep était un chien dynamique et heureux, ils se décidèrent pour l'amputation et la chimiothérapie. Shep était devenu un tripode de compétition. Souvent, il fallait y regarder à deux fois pour s'apercevoir qu'il lui manquait une patte.

C'était neuf mois auparavant. Désormais, la chimio ne faisait plus d'effet et les poumons de Shep s'étaient remplis de tumeurs. Couché devant moi sur le sol, sa respiration est difficile. De petites bulles de sang et d'eau mélangée sortent de ses narines, il tousse de temps en temps. Ses yeux sont voilés, leur beau brun brillant n'existe plus que dans ma mémoire. Il ne fourre plus sa tête dans mes mains à la recherche de friandises. Il ne bouge plus la queue quand je lui murmure «Bon chien, Shep, bon chien». L'animal que j'ai connu n'est plus là. Son corps n'est plus qu'une enveloppe.

Anne et Rich sont blottis contre lui et pleurent en silence. Anne ne cesse de passer les doigts dans sa fourrure hirsute.

«Ça ne va pas lui faire mal, n'est-ce pas Dr. Ashe?», me demande-t-elle encore une fois.

Lueur de soulagement

Je hoche doucement la tête. J'explique: «Non, je vais lui donner du propofol, qui va le rendre très somnolent, puis je vais lui faire l'injection bleue. Ça va faire cesser sa respiration et les battements de son cœur. Il va s'endormir et mourir. Il ne va rien sentir». Je montre à nouveau les seringues, même si cela fait plusieurs fois que je leur détaille la procédure. J'use sciemment le mot mourir parce que l’ambiguïté n'est jamais bonne dans une telle situation.

Anne prend une profonde inspiration, regarde Rich et baisse la tête. C'est l'heure.

Je place la grosse patte de Shep sur mes genoux, je vérifie le cathéter et injecte lentement le propofol. La respiration de Shep se calme, ses yeux deviennent de plus en plus vitreux et sa tête tombe sur le côté. Je lui fais la seconde injection. Sa respiration se ralentit. Se ralentit encore. Et s'arrête. Anne pousse un cri étranglé et se couche sur la carcasse inerte. Rich reste stoïque, mais des larmes inondent ses joues. Ils sont tous les deux concentrés sur le corps de Shep et ne voient donc pas ce que je vois –le dernier cadeau que mes patients m'offrent souvent. Une fois que les médicaments font effet, je jure apercevoir une lueur de soulagement dans ses yeux marron.

Petite, je me souviens de mes parents parlant à voix basse de «l’État d'Asie». J'étais à moitié endormie sur la banquette arrière, la voiture filant dans la nuit et la radio allumée. Je ne comprenais pas l'empressement dans leur ton, ce que la géographie chinoise ou japonaise pouvait bien avoir à voir avec les escadrons de la mort et la médecine socialisée. C'est bien plus tard, quand je suis devenue vétérinaire, que j'ai compris. Ils ne parlaient pas d' «État d'Asie» mais d'euthanasie. L'euthanasie, la bonne mort.

Parfois, nous euthanasions tous les jours

Un sujet âprement débattu à l'époque du Dr. Jack Kevorkian. J'avais 19 ans lorsque Kevorkian fut reconnu coupable d'homicide volontaire sans préméditation pour avoir aidé à l'euthanasie de Thomas Youk. Youk était en phase terminale de la maladie de Charcot, une maladie qui ravage le corps mais laisse l'esprit intact.

À l'époque, je n'avais prêté que peu d'attention à la controverse. Je commençais la fac, le monde s'ouvrait devant moi. Mais ces questions allaient revenir me hanter quasiment dix ans plus tard, au début de ma carrière de vétérinaire d'urgence. Que font les vétérinaires à part vacciner et soigner les animaux? Nous apaisons leurs souffrances. Nous les accompagnons au seuil de la mort et nous les aidons à passer cette ultime et mystérieuse porte. Parfois, nous euthanasions tous les jours. Pour des raisons de comportement, de maladie, de blessure.

Ce faisant, nous tenons la main de propriétaires désemparés et nous les aidons à prendre une dernière et douloureuse décision. Nous les réconfortons de nos mots, nous écoutons leurs histoires sacrées. Et nous regardons leurs compagnons dans les yeux en ces ultimes secondes et, encore et encore, nous n'y voyons pas de la peur mais du soulagement. De la relaxation. Le terme de leurs souffrances est arrivé, enfin. Nous en sommes les premiers témoins. Sans parler, nos amis adorés nous disent merci tandis qu'ils glissent vers un quelconque au-delà. La lueur s'affaiblit puis s'éteint. En tant que médecins pour animaux, nous n'avons pas peur d'admettre que la mort nous attend tous et que nous avons le pouvoir d'apaiser ses agonies finales.

Rien à offrir aux humains

En tant que vétérinaires, nous faisons ce qui est interdit aux médecins pour humains. Nous savons tous que les humains ne peuvent vaincre la mort, pas éternellement du moins. Parfois, lorsque les patients se rapprochent de la fin, les médecins peuvent offrir un peu de répit, gagner du temps. Mais pour beaucoup, il y a un moment où le répit ne soulage plus et où les médecins ne peuvent rien faire d'autre que du mal. Et pourtant, dans la plupart des pays, il n'y a rien à offrir en ces instants. Les mains des médecins sont liées. Ils peuvent essayer de veiller au confort de leurs patients, mais ils ne peuvent pas les aider à passer la dernière porte. Les mourants doivent la franchir seuls.

Les humains et les animaux domestiques ne sont pas les mêmes. Là n'est pas mon propos. Reste que dans ce domaine, nous traitons mieux nos animaux que nous ne pouvons traiter nos proches et nous-mêmes. Quand un individu est sain d'esprit et souhaite la fin de ses souffrances, des souffrances qui n'ont pas d'autre fin que la mort, nous ne pouvons pas lui tenir la main, écouter ses histoires sacrées et lui offrir cet ultime soulagement de sa douleur.

Si je peux l'offrir à mes patients animaux en souffrance, j'espère qu'un jour, mes médecins pourront en faire de même avec moi.

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