Culture

«Caniba», «The Last of Us», «La Belle»: trois fleurs sauvages

Temps de lecture : 7 min

À l'écart des têtes de gondole du grand supermarché de la distribution, trois objets de cinéma singuliers sortent sur quelques écrans français cette semaine.

Affiches de «Caniba» (Verena Paravel et Lucien Castaing-Taylor), «The Last of Us» (Ala Eddine Slim) et «La Belle» (Arūnas Žebriūnas)
Affiches de «Caniba» (Verena Paravel et Lucien Castaing-Taylor), «The Last of Us» (Ala Eddine Slim) et «La Belle» (Arūnas Žebriūnas)

Vertiges et douleur de Caniba

Caniba est réalisé par les auteurs d’un des films les plus importants de l’époque actuelle, Leviathan. Lucien Castaing-Taylor et Verena Paravel, qui animent le Sensory Ethnography Lab de Harvard, utilisent le cinéma comme moyen d’enquête en repoussant ses capacités d’observation, de sensation, de perception pour comprendre différemment le monde et ceux qui l’habitent.

Chercheurs en cinéma autant qu’avec le cinéma, ils explorent cette fois des contrées obscures, auxquelles donnent accès deux être humains, à la fois personnes et personnages, les frères Sagawa.

Le premier, Issei Sagawa, a connu une célébrité trouble après qu’on ait découvert que cet étudiant japonais à la Sorbonne avait mangé une de ses condisciples. Extradé au Japon, il y est devnu à la fois acteur de films porno et critique gastronomique(!). Malade, il vit avec son frère Jun, qui s’occupe de lui.

Explorer depuis la limite

Le cannibalisme est l’au-delà d’une des limites fondatrices de l’humanité, un au-delà si présent dans les mythes, et parfois dans la réalité.

L'anthropophagie, par choix, pour assouvir un fantasme, est une sorte de trou noir depuis lequel beaucoup de ce qui agit de manière subliminale sur nos actes les plus quotidiens se devine –surtout lorsque ce rapport extrême à la chair s’associe au sexe, comme c’est le cas pour Issei Sagawa–, ainsi qu'en témoignent sa vie, un peu ses mots et surtout l’hallucinante bande dessinée dont il est l’auteur.

Attentive, ne voulant ni répéter l'évidente condamnation du crime ni en faire un gadget aguicheur, la caméra accompagne ce visage, ces gestes; les cinéastes écoutent un récit où informations crues, silences, divagations, gémissements composent une approche de biais d’un mystère insondable.

Que l’image passe, à l’occasion, par le flou semble aller de soi dans un tel contexte. La présence physique déborde parfois le cadre de l’écran, ou l’occupe de manière inhabituelle –autant de moyens (parmi beaucoup d’autres) d’accompagner par les ressources sensibles du cinéma une approche de ce mystère anthropologique dont Sagawa apparaît comme une figure exacerbée, extrême.

L'inquiétant Issei Sagawa est-il le plus étrange des personnages du film? | ©Norte Distribution

Encore n’est-ce pas tout. Le tournage –à nouveau l’action du cinéma, en particulier la durée–, fait émerger une autre dimension, dont les réalisateurs ont dit après qu’elle était pour eux totalement inattendue: l’importance prise par Jun, qui se révèle à la fois rival de son frère, en particulier pour exister dans le film, et lui-même habité de pulsions douloureuses.

Se faufile alors en douce l’hypothèse supplémentaire d’une forme de cannibalisme fratricide, que la situation tire vers un côté littéral mais dont les référents moins directs sont innombrables –il y a quelque chose en eux de Bergman.

Et en nous. Mais révélés sous un jour cruel, exacerbé, par ces étranges frères nippons, incarnations réelles de figures mythologiques, effrayants et en même temps d’une fragilité pitoyable.

Censure imbécile

La vision de Caniba est certes inconfortable, dérangeante à plusieurs titres. Elle ouvre avec respect et courage sur des abîmes auxquels nul n’est obligé de se confronter, mais qui non seulement font honneur à la fonction de recherche qui préside à la démarche des anthropologues Verena Paravel et Lucien Castaing-Taylor, mais inspirent à qui en accepte les prémisses une réflexion et des émotions qui voisinent les peintures noires de Goya et les grands textes de Georges Bataille.

Qu’un tel film ait été, aujourd’hui en France, interdit aux moins de 18 ans, mesure en principe réservée au porno explicite et à l’ultra-violence à but purement commercial, est non seulement une injustice mais une imbécillité. C'est surout, outre la fragilisation supplémentaire de la vie d'un film déjà fragile, le marqueur navrant de la terreur qu’un puritanisme au front bas et au bras prêt à se brandir à nouveau comme en 1940, impose à nos décideurs politiques, ministre de la Culture comprise.

The Last of Us: le double voyage

D’abord, ces deux silhouettes qui marchent dans le désert. Deux hommes noirs. Ils ne parlent pas. Les plans, immédiatement d’une grande puissance plastique, s’inscrivent d’emblée dans deux univers visuels.

D’une part l'ensemble, désormais imposant –et comment ne le serait-il pas?–, des évocations à l’écran des migrants, en particuliers venus de l’Afrique subsaharienne, enjeu majeur de notre époque. D’autre part un cinéma d’immensités vides, cinéma très graphique, proche de l’abstraction, où la sensation visuelle est le principal enjeu.

Une attaque violente, une fuite dans la nuit, un des deux se retrouve seul, arrive dans une grande ville, près de la mer. Toujours pas un mot.

C’est une aventure, il faut affronter la faim et le froid, inventer des stratagèmes, réussir des exploits physiques. Version minimaliste, mais très intense, d’un cinéma d’action, transformation d’une «figure» en personnage, qui se charge peu à peu de fiction. Jusqu’à la traversée de la mer, quasiment homérique.

Là où il arrive, une forêt. Il fait froid. Il est piégé, blessé, sauvé. Il y a un autre homme, plus vieux. Un homme des bois, un peu animal, un peu végétal. La vie à deux, près du feu, à la chasse, sans parole. Il est devenu le Vendredi de ce vieux Robinson sylvestre.

Une manière d’exister avec le monde semble pour la première fois possible –ce n’était le cas ni dans le désert, ni dans la ville, ni sur la mer, ni certainement dans le lieu d’où il était parti.

Un hymne âpre et sensuel

Ce n’est pas fini, pas du tout. Mais peut-être cela ne finira-t-il pas, comme un chant à bouche fermée qui aurait été repris par le vent dans les arbres, la rivière, les animaux sauvages.

Jawhar Soudani, Ulysse et Vendredi d'un voyage sans fin | (©Potemkine Films)

Lumière magique ou hallucination chemine aux cotés de cette balade très incarnée, très physique, qui peu à peu dépasse, sans les nier, les enjeux esthétiques ou de société, pour un hymne rude et puissant. Un hymne sans parole, mais ô combien éloquent à un rapport au monde où fusionnent nature et culture.

De Lisandro Alonso à Apichatpong Weerasethakul, de Gus van Sant à Tariq Teguia, on pourra songer à bien des cousinages avec la proposition du réalisateur tunisien Ala Eddine Slim, découvert il y a six ans comme co-réalisateur de Babylon, documentaire inspiré réalisé dans un camp de réfugiés à la frontière lybienne.

Mais, comme le suggère son titre, c’est surtout du côté de Sharunas Bartas qu’on peut chercher une parenté artistique, le début évoquant Freedom, et la deuxième partie l’inoubliable Few of Us.

Libres enfants de La Belle

D’où une improbable transition avec le troisième film, lituanien, donc, comme Bartas. En fait, pas grand rapport, sinon que c’est, lui aussi, un film qui vient de loin.

Pas tellement de la distance qui nous sépare des pays baltes, mais de l’Union soviétique de la fin des années 1960. On ne saura pas pourquoi il aboutit sur nos écrans cinquante ans après sa réalisation et, bientôt, cela n’aura plus d’importance.

L’important, ce sont ces gosses dans les rues de la ville, c’est le visage de la petite fille lorsque le garçon d’à-côté lui dit qu’elle est moche, c’est le chien en arrêt au bord du lac où s’est noyé son maître.

L’important, ce sont les comptines et la matérialité de la cour, c’est la lumière de la bougie en mémoire de cette pauvre madame Bonacieux, c’est le sourire de la mère et la mélancolie du vieux voisin.

Avec son noir et blanc qui rappelle les photos de Doisneau et de Ronis, La Belle raconte une histoire, ou plusieurs. Mais, surtout, ne cesse de capter une vie qui s’invente, des émotions qui passent, des sourires qui s’envolent comme les pigeons, des inquiétudes qui rôdent comme les chats dans les ruelles.

Ce réalisateur, Arunas Zebriunas, –qui fit partie d’un groupe de jeunes cinéastes lituaniens eux-mêmes partie prenante de ce mouvement d’inventivité qui parcourut les écrans soviétiques dans les années 1960, à l’ère du «dégel»–, ce réalisateur témoigne d’une sensibilité de chaque instant.

"La belle" (Inga Mickyté) et un de ses copains et soupirants (Arvidas Samukas) | ©ED Distribution

Avec ce film qui ne cesse de gagner en profondeur et en finesse, Zebriunas s’inscrit dans l’héritage des cinéastes qui ont su filmer les enfants en leur laissant assez de liberté pour être autre chose que les mignons interprètes de narrations préconçues. Inga, Viktoras et les autres sont les cousins baltes des gamins d'Aniki-Bobo de Manoel de Oliveira, du Petit Fugitif de Morris Engel et Ruth Orkin, de La Récréation d’Abbas Kiarostami, de Bouge pas, meurs, ressuscite de Vitaly Kanievski ou de Ponette de Jacques Doillon.

Emporté par un mouvement à la fois lyrique et affectueux qui a été lancé par le jeu qui donne son titre au film, La Belle tresse disputes de gosses et quête de la beauté, jalousie de cour d’immeuble et élan vital.

Grâce aussi à ses jeunes acteurs filmés sans mièvrerie ni surcharge, il se révèle une très heureuse surprise de cinéma, d’aujourd’hui comme d’il y a un demi-siècle, pour ici comme pour la Lituanie ou partout ailleurs.

Caniba

de Verenna Paravel et Lucien Castaing-Taylor

Durée: 1h30. Sortie le 22 août 2018

The Last of Us

d'Ala Eddine Slim, avec Jawhar Soudani, Fathi Akkari.

Durée: 1h34. Sortie: 22 août 2018

La Belle

d'Arunas Zebriunas, avec Inga Mickyté, Lilija Zadeikyté, Arvidas Samukas, Tauras Ragalevicius

Durée: 1h06. Sortie le 22 août 2018

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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