Société / Monde

Le lynchage de Waco, décrit dans «BlacKkKlansman», raconté dans la presse de l'époque

Temps de lecture : 22 min

Dans le film de Spike Lee, un protagoniste raconte un lynchage qui s’est tenu à Waco en 1916. À l’époque, le journal «The Crisis», militant pour les droits civiques des Noirs, en avait fait un récit circonstancié. Le voici en intégralité.

La foule rasemblée à Waco, Texas, le 15 mai 1916, pour regarder le lynchage de Jesse Washington. Photo Fred Gildersleeve, publiée dans «The Crisis», Library of Congress, domaine public.
La foule rasemblée à Waco, Texas, le 15 mai 1916, pour regarder le lynchage de Jesse Washington. Photo Fred Gildersleeve, publiée dans «The Crisis», Library of Congress, domaine public.

Le nouveau film de Spike Lee, BlacKkKlansman, sort en France ce mercredi 22 août. Si le film a modifié certains détails de l’enquête de Ron Stallworth, détective de Colorado Springs infiltré au sein du Ku Klux Klan à la fin des années 1970, son moment central —une séquence où un activiste incarné par Harry Belafonte raconte l’histoire de l’épouvantable lynchage de Jesse Washington, en 1916— est assez fidèle à la réalité.

Les activistes anti-lynchage se sont emparés des circonstances de la mort de Jesse Washington pour faire avancer leur cause, notamment grâce à un article rédigé par W.E.B. Du Bois et publié sous forme de supplément de huit pages de l’exemplaire de juillet 1916 du magazine The Crisis, organe mensuel de la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP, association nationale pour la promotion des gens de couleur en français). Du Bois s’était appuyé sur un reportage de la suffragette Elizabeth Freeman, uniquement identifiée dans le texte comme l’enquêtrice de la NAACP.

L’article était accompagné de clichés crus de la mort de Washington —que l’on voit également dans BlacKkKlansman— qui galvanisèrent le mouvement d'opposition au lynchage en montrant au public son abominable réalité. Il s’agit là d’un exemple de journalisme extraordinaire.

En commençant son article par une description austère de la ville de Waco, Du Bois inscrit le lynchage dans le paysage des petites villes américaines. Les images, elles aussi, avancent l’argument silencieux que le corps calciné de Washington est un élément de la culture américaine au même titre que les clichés des attractions locales de Waco.

L’article est publié dans son intégralité ci-dessous. Avertissement: il contient des photographies choquantes et la description d’un lynchage.

–Matthew Dessem

L’horreur de Waco

Un être humain a récemment été brûlé à Waco, au Texas. Voici le récit d’un témoin, une agente spéciale de la National Association for the Advancement of Colored People, 70 Fifth Avenue, New York City.

1.La ville

La ville de Waco, Texas, est le chef-lieu de McLennan County. Elle est située au bord de la rivière Brazos, environ à mi-chemin entre Dallas et Austin. C’est le point d’embranchement de sept voies ferrées. Installée dans une région agricole fertile produisant principalement des céréales et du coton, la ville compte presque deux cents usines représentant quelque soixante-dix industries différentes.

Sa population se montait à 14.445 habitants en 1890, chiffre passé à 20.686 en 1900 puis à 26.425 en 1910. Au cours de ces vingt années, la population blanche a presque exactement doublé. La population noire a augmenté, passant de 4.609 à 6.067, formant ainsi 23% du nombre total d’habitants. La majeure partie de la population est blanche, native et d’ascendants natifs, et il n’y a qu’un millier d’étrangers dans la ville.

En 1910, le comté de McLennan comptait en tout 73.250 habitants, dont 17.234 étaient noirs. Cette population a quasiment doublé au cours des vingt dernières années.

La ville de Waco est assez bien aménagée. Les rues sont larges, et plus d’une centaine de kilomètres sont pavés. Le réseau d’égouts, qui s’étend sur 160 km, y est excellent. On y trouve un système municipal de distribution d’eau qui fonctionne bien et des parcs sont aménagés dans les prairies environnantes.

Université de Baylor, Waco. Photo The Crisis.

À Waco, on trouve trente-neuf églises pour les blancs et vingt-quatre églises pour les noirs. Voici la répartition des églises blanches, par dénomination: 14 baptistes; 9 méthodistes; 4 chrétiennes; 3 presbytériennes; 2 juives; 2 épiscopales; 1 évangélique,1 catholique, 1 science chrétienne, 1 Armée du salut.

Les universités sont: Baylor University, Baylor Academy, le Catholic College, la Independent Biblical and Industrial School, toutes blanches; le Central Texas College et Paul Quinn, université noires. Il y a également le A. & M. College, la Gurley School, le Waco Business College, le Provident Sanitarium et la Training School.

La Baylor University, fondée en 1854, compte entre 1.200 et 1.300 étudiants. Elle est mixte. Son président est candidat au Sénat des États-Unis.

Deux lycées sont ouverts à destination de la population blanche et noire, et on compte sept banques dont quatre nationales.

En d’autres termes, Waco est une ville typique du Sud, alerte, dynamique et riche.

Riggins Hotel, Waco. Photo The Crisis.

2.Le crime

Près de la ville rurale de Robinson, à une dizaine de kilomètres de Waco, vivait une famille blanche, les Fryar, composée de quatre personnes, propriétaire d’une petite ferme. Ils cultivaient leur exploitation eux-mêmes avec l’aide d’un journalier, un garçon noir de dix-sept ans appelé Jesse Washington.

Jesse était un grand gaillard bien musclé mais ignorant, qui ne savait ni lire ni écrire. Il semblait renfrogné de nature, peut-être mentalement déficient, et de caractère fort et hardi. On raconte que le samedi prédédant le crime, il s’était battu avec un voisin blanc et que l’homme avait menacé de le tuer.

La première église baptiste de Waco. Photo The Crisis.

Le lundi 8 mai, tandis que M. Fryar, son fils de quatorze ans et sa fille de vingt-trois ans sarclaient un champ de coton de leur exploitation, le jeune homme, Jesse, labourait avec ses mules et plantait des semences de coton près de la maison où Mme Fryar se trouvait seule. Il se rendit dans la maison pour s’approvisionner en graines de coton. Tout en lui donnant des semences qu’elle prélevait dans le sac qu’elle tenait, Mme Fryar le réprimanda pour avoir battu les mules. Il la frappa avec un marteau de forge, elle tomba à terre et, comme il l’avoua plus tard, il l’assaillit de façon criminelle avant de la tuer avec le marteau. Le jeune homme retourna ensuite dans le champ, termina son travail et rentra dans la case où il habitait avec son père, sa mère et plusieurs frères et sœurs.

Lorsque la femme assassinée fut découverte, les soupçons se tournèrent vers Jesse Washington, que l’on trouva assis dans son jardin, en train de tailler un bâton. Il fut arrêté et immédiatement emmené à la prison de Waco. Mardi, une foule se rendit à la prison. Des gens s’y rendirent dans une trentaine d’automobiles qui contenaient autant de personnes qu’il était possible d’y mettre. Il n’y avait aucun bruit, pas de coups de klaxon, les feux des voitures n’étaient pas allumés au maximum, certains étaient même éteints. Tous étaient des habitants de Robinson. Ils cherchaient le jeune homme mais ne purent le trouver car il avait été emmené dans un comté voisin où le shérif avait obtenu ses aveux. Une autre foule se rendit dans ce comté pour se saisir du jeune homme, mais il fut de nouveau déplacé et emmené à Dallas. Finalement, les habitants de Robinson promirent de ne pas le lyncher si les autorités agissaient prestement, et si le garçon renonçait à ses droits.

Tribunal de Waco. Photo The Crisis.

De seconds aveux, où le jeune homme renonçait à ses droits légaux, furent obtenus à la prison de Dallas. Le grand jury l’inculpa le jeudi et il fut convenu que le procès aurait lieu le lundi 15 mai.

Le dimanche soir, à minuit, Jesse Washington fut conduit de Dallas à Waco et caché dans le bureau du juge. Il n’y avait pas le moindre doute qu’il serait jugé et pendu le lendemain, si la justice suivait son cours.

S’il existait des doutes sur sa culpabilité, ils étaient fort minces. Naturellement, ses aveux avaient été obtenus sous la contrainte et ils étaient peut-être un peu trop clairs pour être honnêtes, et le jeune homme n’en était peut-être pas intégralement l’auteur. Il semble cependant probable qu’il ait été coupable de meurtre, et possiblement de viol avec préméditation.

L’hôtel de ville (le jeune homme a été brûlé derrière ce bâtiment). Photo The Crisis.

3.La politique à Waco

La rumeur court que les nécessités de la politique de Waco exigeaient un lynchage. Voici ce que dit notre enquêtrice:

«Ils ramenèrent le jeune homme à Waco parce qu’un lynchage aurait eu une utilité politique pour les représentants du comté qui se présentent à des fonctions électives. Chaque homme à qui j’ai parlé a dit que toute cette affaire était éminemment politique. Tous ceux qui ont pris part au lynchage allaient voter pour le shérif. Le juge a une valeur pour les partisans du shérif, parce qu’il nomme trois membres du jury, et que ces membres choisissent le grand jury.

Le juge de la cour d’assises de district s’appelle R.I. Munroe, il a été nommé par le gouverneur Campbell. C’est un politicien de seconde zone et le produit d’une machine loyale. Il a une réputation de mauvaise moralité, et sa pratique au barreau a largement servi des intérêts néfastes.

Le shérif du comté, S.S. Fleming, est candidat à la réélection et il a tiré un profit politique conséquent de ce lynchage. Voilà ce qu’il déclare dans une publicité publiée dans le Semi-Weekly Tribune de Waco:

«Mr. Fleming est atteint de philanthropie galopante. Il croit en l’égalité des hommes. Il ne montre, dans l’exercice quotidien de son autorité, rien de «l’arrogance héraldique et [de] la pompe du pouvoir”. Il est tout aussi courtois, aussi obligeant, aussi conciliant en tant que shérif qu’il l’était lorsqu’il vendait des buggies et des motoculteurs pour la quincaillerie. Il présente à l’approbation des électeurs les résultats qu’il a obtenus, avec l’aide de son équipe d’excellents adjoints.»

Voilà ce que dit notre enquêtrice:

«Lorsque j’ai vu le shérif (Fleming), il avait une magnifique histoire à raconter. Il avait arrangé son récit de façon à ce que toute la responsabilité repose sur le juge. Le juge a admis qu’il aurait pu changer de lieu, mais il a dit que quel qu’eût été l’endroit choisi, la foule aurait fait la même chose.»

Il a demandé : “Vous voulez répandre du sang d’innocents pour un nègre?”

Quoi qu’il en soit, l’information avait circulé:

«La foule commença à se déverser en ville la veille, jusqu’à très tôt le lundi matin. La salle d’audience était pleine à craquer et 2.000 personnes se pressaient dehors. Les jurés pouvaient à peine bouger de leurs chaises. J’ai demandé au juge s’il n’aurait pas pu faire évacuer la salle, et il a répondu que je ne connaissais pas le Sud. J’ai dit: “Quand une personne a assez d’envergure, elle peut s’opposer et arrêter la plus imposante des foules.” Il a demandé : “Vous voulez répandre du sang d’innocents pour un nègre?”

«Quelqu’un avait fait en sorte qu’on puisse aisément évacuer le jeune homme de la salle d’audience. Une porte qui se manœuvrait grâce à un dispositif particulier avait été arrangée pour pouvoir s’ouvrir. Un des jurés était un meurtrier condamné à une peine avec sursis.

«Lee Jenkins est le meilleur des shérifs adjoints, mais il est sous les ordres de Fleming. Barney Goldberg, l’autre shérif adjoint, a dit : “S’il n’en eût tenu qu’à Lee Jenkins, cela ne se serait jamais produit, mais nous travaillons pour l’homme au-dessus de lui et c’est lui qui nous donne des ordres.” Barney Goldberg sait pertinemment que si Fleming n’est pas réélu, et que l’autre candidat le supplante, il perdra sa place. Il paraît que l’autre candidat au poste de shérif, Buchanan, ne sait ni lire ni écrire, mais qu’il aurait trois “nègres” morts à son “actif.”

«On demanda au jeune homme, Jesse Washington, ce qu’il pensait de la foule venue pour le chercher. Il répondit: “Ils ont promis de ne pas le faire si je leur disais tout.” Il semblait ne pas s’en soucier, et être totalement indifférent.

Le procès fut expédié à la hâte. Dans le Semi-Weekly Tribune de Waco du 17 mai, on peut lire: “Le jury est revenu dans la salle d’audience à 11h22 et a rendu son verdict: “Nous, le jury, reconnaissons l’accusé coupable de meurtre comme il est précisé dans l’acte d’accusation et le condamnons à la peine de mort.” Déclaration signée par W.B. Brazelton, président du jury.”

“Est-ce votre verdict, Messieurs?” a demandé le juge Munroe.

«Ils ont répondu “oui”. »

La foule attendant le verdict. Fred Guildersleeve / The Crisis.

«Le juge Munroe se mit à écrire dans le registre de la cour. Il écrivit: “15 mai 1916, verdict du jury: coupable” et pendant qu’il rédigeait, la salle d’audience devint soudain silencieuse. Il y eut un moment d’hésitation, mais qui ne dura pas. Soudain, un homme plus grand que les autres commença à parler, au-dessus de la foule. Fred H. Kingsbury, qui se tenait à côté du juge Munroe, dit: “Ils viennent le chercher” et lorsque le juge leva les yeux, il vit le public se précipiter en avant.» La salle d’audience peut accueillir 500 personnes, mais le juge avait permis que 1.500 personnes s’y entassent.

Notre enquêtrice poursuit:

«Le sténographe m’a raconté qu’il y avait eu une pause pendant toute une minute. Il a dit que la foule se rassemblait autour de lui et qu’il savait très bien ce qui allait se passer, il s’est donc faufilé par la porte située derrière le shérif avec ses dossiers, et le shérif Fleming s’est lui aussi glissé dehors.

«Fleming revendique que la seule chose qui avait été exigée de lui en termes de sécurité du jeune homme avait été de le faire venir jusqu’au tribunal.

«Un grand type au fond de la salle d’audience se mit à crier: “attrapez le nègre!” Barney Goldberg, un des adjoints du shérif, m’a dit qu’il ignorait que Fleming avait glissé l’ordre de les laisser attraper le noir, et qu'il avait sorti son revolver. Après-coup, il a fait jurer sous serment à ses amis qu’il n’était pas présent. Fleming dit qu’il a fait prêter serment à cinquante adjoints. Je lui ai demandé où ils étaient. Il a demandé : “Vous voudriez protéger le nègre?” Le juge n’a pas fait la moindre tentative pour arrêter la foule alors qu’il avait des armes à feu dans son bureau.

4.Le bûcher

«Ils traînèrent le jeune homme dans les escaliers, ils l'enchaînèrent et l'attachèrent à une automobile. La chaîne se rompit. Le grand type prit la chaîne à laquelle était accroché le Noir, au milieu de la foule, et il l’enroula autour de son poignet à lui, de sorte que lorsque la foule tirait sur la chaîne, elle tirait sur le poignet de l’homme et lui, il tenait le garçon. Celui-ci hurlait et se débattait.

«La foule arracha les vêtements du jeune homme, les découpa en morceaux et découpa même le jeune homme lui-même. Quelqu’un lui coupa l’oreille; quelqu’un d’autre lui trancha le sexe. Une petite fille qui travaillait pour la compagnie Goldstein and Mingle m’a raconté l’avoir vu de ses yeux.

«J’ai parcouru le chemin sur lequel le jeune homme avait été emmené et j’ai constaté qu’ils l’avaient traîné entre 400 et 800m depuis le tribunal jusqu’au pont, et ensuite sur la longueur de deux pâtés de maisons, puis encore un autre jusqu’à l’Hôtel de ville. Lorsqu’ils arrivèrent au niveau du pont, quelqu’un dit qu’un bûcher avait déjà été allumé à l’Hôtel de ville, alors ils rebroussèrent chemin. Plusieurs personnes ont affirmé que le bûcher n’avait en réalité pas été allumé, mais la photographie montre bien que si. Ils avaient fait allumer le feu par un petit garçon.

«Pendant qu’un bûcher était en train d’être préparé au moyen de boîtes en bois, le jeune homme nu recevait des coups de couteau. La chaîne fut passée dans l’arbre. Il essaya de se libérer mais sans succès. Il se saisit de la chaîne, et ils lui coupèrent les doigts. Le grand homme frappa le jeune garçon sur la nuque avec un couteau au moment où ils le hissaient dans l’arbre. M. Lester estime que ce coup fut quasiment mortel. Il fut plusieurs fois descendu dans le feu, grâce à la chaîne passée autour de son cou. Quelqu’un a dit qu’ils estimeraient, plus tard, que le garçon avait reçu vingt-cinq coups de couteau, dont aucun n’avait été mortel.

«À une heure et quart un monstre s’empara du torse, il accrocha une corde au pommeau d’une selle et il le traîna dans les rues de Waco.

«Les gens ont très peu bu.

«L’arbre où le lynchage a eu lieu se dressait juste sous la fenêtre du maire. Le maire Dollins était debout à la fenêtre, non pas inquiet de ce qu’ils faisaient au jeune homme mais à l’idée que l’arbre allait être détruit. Le chef de la police a également été témoin du lynchage. Les noms de cinq des meneurs de l'émeute sont connus de cette Association, et peuvent être obtenus sur demande par des personnes responsables.

«Des femmes et des enfants ont vu le lynchage. Un homme tenait son garçonnet au-dessus de la foule pour qu’il puisse bien voir, et il y avait un petit garçon tout en haut de l’arbre où le jeune Noir a été pendu, et où il est resté jusqu’à ce qu’il ait trop chaud, à cause du feu.»

La foule. Photo Fred Gildersleeve / The Crisis

Voici une autre version des faits, publiée dans le Times Herald de Waco, lundi soir:

«D’immenses vagues humaines se pressèrent dans les rues de la ville avec toute la célérité possible afin d’être présentes au pont lorsque la pendaison aurait lieu, mais lorsqu’il fut connu que le Noir était conduit à la place de l’Hôtel de ville, des masses d’hommes, de femmes et d’enfants rebroussèrent chemin pour se diriger vers la place.

«Sur le chemin du bûcher, de toutes parts des personnes intervinrent pour faire montre de leur sentiment dans cette affaire en frappant le Noir avec tout ce qui leur tombait sous la main: certains le tapaient avec des pelles, des briques et des bâtons, d’autres lui donnaient des coups de couteau et lui infligeaient des coupures de sorte que lorsqu’il fut pendu, son corps était rouge vif, à cause du sang des nombreuses blessures qui lui avaient été infligées et dont il était couvert de la tête aux pieds.

«Des boîtes en bois et toutes sortes de matériaux inflammables furent rassemblés, et il ne fallut qu’un instant pour les convertir en flammes ardentes. Lorsque le Noir fut hissé dans les airs pour la première fois, sa langue sortit de sa bouche et son visage était taché de sang.

Lorsque le Noir fut hissé dans les airs pour la première fois, sa langue sortit de sa bouche et son visage était taché de sang.

«Toute vie n’était pas éteinte dans le corps du Noir, mais presque, lorsqu’une autre chaîne fut placée autour de son cou et jetée par-dessus la branche d’un arbre sur la place, chacun essayant alors de le toucher et de prendre part à son trépas. La foule furieuse appuya le Noir, à moitié vif et à moitié mort, contre l’arbre, et il lui restait juste assez de forces dans les membres pour se tenir debout. Le Noir fut alors très brusquement soulevé dans les airs et un cri jailli d’un millier de gorges éclata dans l’air matinal; des boîtes, des copeaux, du bois et tout autre objet susceptible de brûler apparurent comme par magie à la vue de tous. Une immense boîte d’épicerie fut alors produite et remplie à ras-bord de tous les matériaux obtenus. Le corps du Noir se balançait dans les airs, des milliers de voix se faisaient entendre sans discontinuer, et le corps du Noir fut descendu dans la boîte.

«À peine son corps eut-il touché la boîte que la foule se pressa en avant, chacun désireux d’être le premier à allumer le feu. On plaça des allumettes sur les matières inflammables et de la fumée ne tarda pas à s’élever dans les airs; jamais on n’avait entendu parler d’une telle manifestation de folie collective. Chacun poussait les autres pour se rapprocher de la scène et se procurer un souvenir de cette histoire. Lorsqu’ils en eurent fini avec lui, son corps était mutilé.

«Doigts, oreilles, bouts de vêtements, orteils et d’autres parties du corps du noir furent découpées par les participants rassemblés sur les lieux comme par magie lorsque l’annonce que la foule s’était emparée du noir avait fait le tour de la ville. Tandis que la fumée montait jusqu’aux cieux, la foule, qui devait compter 10.000 personnes rassemblées sur la pelouse de l’Hôtel de ville et débordant de la place, accrochées aux fenêtre des bâtiments, contemplant le spectacle depuis les toits des immeubles et le sommet des arbres, émit un cri qui résonna à plusieurs rues alentour.

«Les curieux étaient accrochés au rebord des fenêtres de la mairie et de tous les autres édifices d’où l’on pouvait voir le bûcher, et lorsque le corps du Noir commença à brûler, des cris de joie s’élevèrent de milliers de bouches et, apparemment, tout le monde manifesta sa satisfaction d’une manière ou d’une autre devant la rétribution infligée à l’auteur d’un crime aussi atroce, le pire jamais relevé dans les annales de l’histoire du comté de McLennan.

«Le corps du Noir fut carbonisé, et ce qui en restait fut laissé quelque temps dans les dernières braises. Les femmes et les enfants qui désiraient voir la scène furent autorisés à le faire, et la foule s’écarta pour leur permettre de la contempler. Au bout d’un moment, le corps du noir fut soulevé dans les airs où tout le monde put voir sa dépouille, et un cri formidable s’éleva dans les airs.

Le photographe Gildersleeve prit plusieurs clichés du corps ainsi que de l’immense foule de badauds rassembléé sur les lieux.»

Le photographe savait où le lynchage devait avoir lieu, et il avait pris soin d’entreposer son équipement photographique dans l’Hôtel de ville. Il avait été appelé par téléphone au moment opportun. Voici ce qu’il nous écrit:

«Nous avons cessé de vendre les photos de la foule, cette démarche fut entreprise car nos «pères de la Ville» s’y opposaient au motif que cela lui faisait de la «mauvaise publicité», et comme notre intention n’était pas de l’entraver mais de la soutenir, nous avons accepté de cesser toutes les ventes.
«F.A. Gildersleeve.»

Notre enquêtrice poursuit:

«Lorsque que le torse du jeune homme fut traîné dans les rues derrière le cheval, ses membres se détachèrent et la tête fut placée sur le perron de la maison d’une femme de mauvaise vie dans le quartier du vice. Des petits garçons lui arrachèrent les dents qu’ils vendirent à des hommes cinq dollars pièce. La chaîne fut vendue vingt-cinq cents le maillon.

«À en juger d’après les photographies, le jeune homme était apparemment un garçon merveilleusement constitué. Le torse fut emmené à Robinson, pendu à un arbre, et laissé là pendant un moment jusqu’à ce qu’il soit de nouveau décroché et de nouveau traîné jusqu’à la ville, et remis sur le bûcher à cinq heures.»

5. Les suites

«J’ai essayé de parler au juge. Je l’ai rencontré dans la rue et je lui ai dit: “Je veux vous parler de quelque chose de très important.” Il a demandé: “De quelle nature?” J’ai répondu: “Je veux connaître votre opinion sur le lynchage.” Il a répondu: “Non, je refuse de parler de cela avec vous. À quoi cela vous servirait-il?” J’ai dit: “Si vous refusez de me parler, alors il est inutile que je vous dise ce que j’en ferais.”

«Lorsque je l’ai rencontré pour la deuxième fois, je portais d’autres vêtements et il ne m’a pas reconnue. J’ai pris un fort accent anglais et j’ai dit que j’étais intéressée par des extraits de journaux de New York qui montraient que Waco s’était fait une réputation déplorable, et que je voulais revenir montrer aux Nordistes que Waco n’était pas aussi horrible que ce que les journaux en avaient dit. Alors il m’a donné les minutes du tribunal.»

Notre enquêtrice poursuit: «Je me suis rendue aux bureaux du journal. Tous étaient d’accord pour dire que le mieux était d’étouffer l’affaire. Le Dallas News n’a rien publié sur le sujet parce qu’il n’y a pas très longtemps, ils avaient fait quelque chose d’aussi affreux et le garçon n’était pas coupable.

La victime. Photo Fred Gildersleeve / The Crisis.

«À l’exception de la Tribune, tous les journaux ont considéré l'information comme négligeable et l’ont abandonnée. La Tribune appartient au juge McCullum, qui dit ce qu’il veut. Il est presque aveugle. Lorsque je lui ai lu l’article, j’ai dit: “J’aimerais vous demander quelque chose, si cela avait été une femme noire et un jeune homme blanc, auriez-vous protégé cette femme?” Il a répondu: “Non.” “Si cela avait été un jeune homme noir et une femme noire?” “Non.” “Nous n’aurions pas empêché les nègres de faire ce qu’ils auraient voulu faire.” “Vous croyez qu’ils auraient fait ça?” “Non.” “Alors, ils prouvent qu’ils appartiennent à une civilisation supérieure.” À ce moment-là, il a commencé à me dire qu’il savait tout ce qu’il y avait à savoir sur les nègres et que nous, les Nordistes, nous n’y connaissions rien. Il a dit qu’en tant que vieux Sudiste, il savait parfaitement comment gérer la population noire. Il m’a expliqué comment il avait été élevé à leurs côtés, qu’il avait eu une nounou noire, qu’elle l’avait allaité, etc.

La torture (Notez la foule «déchaînée»). Photo Fred Gildersleeve / The Crisis.

«Il y a un paquet de gens à Waco qui meurent d’envie que quelqu’un prenne la parole pour protester, mais personne à Waco ne veut le faire. L’ancien maire Mackaye et le colonel Hamilton ont tous les deux déclaré: “Nous ne savons pas quoi faire. Nous ne sommes pas organisés pour le faire. C’est une affaire de race et de politique.”

«J’ai envoyé un grand nombre de télégrammes pour trouver un avocat prêt à s’emparer de l’affaire, mais aucun être humain à Waco ne voulait s’y coller. J’ai écrit à un ami à Austin et à un autre à Houston, et mon ami d’Austin m’a télégraphié pour me dire qu’il me préviendrait dès qu’il aurait trouvé quelqu’un. J’ai reçu une lettre de mon ami de Houston qui me donnait le nom de trois avocats, mais je ne suis pas sûre qu’ils accepteraient de prendre une affaire de ce genre. Tous doutent de pouvoir porter l’affaire devant un tribunal.

«Je n’ai pas osé demander plus de renseignements sur les avocats.

Fred Gildersleeve / The Crisis.

«Conséquence du lynchage, une Convention de l’école du dimanche, composée de 15.000 délégués, qui devait se tenir ici, a été annulée.

«W.A. Brazelton, le président du jury, a été très véhément sur toute cette affaire et il rejette la responsabilité sur les édiles. Il estime qu’en tant que président du jury, il ne pouvait prendre la tête d’un mouvement de protestation, mais il pense qu’il faut protester d’une manière ou d’une autre.

«M. Ainsworth, l’un des hommes du journal, semble être le seul à vouloir lancer un mouvement de protestation.

«Le colonel Hamilton, homme de grande réputation, Nordiste et magnat des chemins de fer en son temps, a fait part avec ardeur de son indignation face à cette affaire, mais il a dit que s’il prenait la tête d’un mouvement de protestation, ils lui feraient subir le même sort. Il a dit qu’il ne déclarerait plus jamais en s’inscrivant à l’hôtel qu’il venait de Waco. Deux habitants de Waco n’ont pas [voulu déclarer non plus] qu’ils venaient de Waco.

«Allan Stanford, ex-maire de Waco, avait vu le shérif et le juge avant le procès et avait reçu l’assurance qu’il n’y aurait pas de lynchage. Ils avaient réduit au silence les meilleurs éléments [de la ville] en leur disant que les habitants de Robinson avaient promis de ne pas le faire. Ils avaient obtenu la parole des gens de Robinson qu’ils ne toucheraient pas au jeune homme pendant le procès, mais ils n’avaient pas eu la promesse de la bande peu recommandable de Waco qu’ils ne lanceraient pas le mouvement [de lynchage].

«Le juge Spell a déclaré que cette histoire était déplorable, mais que le mieux était de l’oublier.

«Lorsque je me suis présentée comme journaliste, j’ai demandé: “Que vais-je dire aux gens, dans le Nord?” L’ex-maire Mackaye a répondu: “Faites du mieux que vous pouvez pour préserver l’image de Waco, et faites-leur comprendre que les meilleurs hommes et femmes de Waco n’étaient pas impliqués.” J’ai répondu: “Mais certains des meilleurs éléments de la ville y étaient.” Si toute cette histoire a des relents aussi pourris c’est parce que les meilleurs éléments n’ont pas essayé de s’y opposer. Vos églises n’ont pas dit un mot. Le Dr Caldwell a été le seul homme à émettre la moindre protestation.»

6.Un lynchage parmi d’autres

Ceci est le récit d’un seul lynchage. Il est atroce, mais égalé en atrocité par des centaines d’autres qui ont eu lieu au cours des trente dernières années, et dans sa nature d’acte raciste, illégal et ouvertement contraire à la loi, il est égalé par 2.842 autres lynchages qui se sont déroulés entre le 1er janvier 1885 et le 1er juin 1916. En voici la liste:

The Crisis

Sachant cela, qu’allons-nous faire? C’est la civilisation américaine qui est en jeu. C’est un défi pour la sincérité du christianisme. La National Association for the Advancement of Colored People propose dans l’immédiat de lever un fonds d’au moins 10.000 dollars pour lancer une croisade contre cette barbarie moderne. Elle a déjà reçu 2.000 dollars de promesse de dons, sous condition de notre capacité à lever la somme dans son intégralité.

Les personnes intéressées peuvent écrire à Roy Nash, secrétaire, 70 Fifth Avenue, New York City.

W.E.B. Du Bois W.E.B. Du Bois était un activiste du mouvement pour les droits civiques, sociologue, historien, auteur de The Souls of Black Folk and Black Reconstruction in America. Il est mort en 1963.

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