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«Sang juif», quand la race s'emmêle

Temps de lecture : 6 min

Selon une récente décision de justice américaine, les Juifs seraient une «race protégée». Un verdict où race et religion se confondent, suscitant plus de questions qu'il n'en résout.

Juifs orthodoxes en Israël | Shukilis via Wikimedia CC License by
Juifs orthodoxes en Israël | Shukilis via Wikimedia CC License by

Joshua Bonadona, a été élevé dans la foi juive avant de se convertir au christianisme lors de son passage au Louisiana College, une école privée baptiste située à Pineville en Louisiane. Diplômé en 2013, il était connu pour diriger les sessions de prières de l'équipe de football de l'établissement.

En mai 2017, Bonadona postule au poste d’entraîneur. Le président de l'université, Rick Brewer, et le chef des entraîneurs, lui font passer un entretien. Le patron des coachs lui expliquera peu après avoir été favorable à son embauche, à la différence de Brewer, qui aurait justifié son refus par le «sang juif» de Bonadona, (la mère de Bonadona est juive; son père est catholique).

Apprenant qu'il n'était pas retenu, Bonadona décide de poursuivre l'établissement... et gagne. Dans son verdict, du 13 juillet 2018, le juge estime que Bonadona a été victime d’une discrimination fondée sur ses origines juives, parce qu’il appartenait à une «race» protégée par le titre VII du Civil Rights Act de 1964.

Pour certains représentants de la communauté juive, cette décision de justice n’a rien d’une victoire. La branche locale de l’Anti-Defamation League (ADL) a publié un communiqué en février dernier, en plein procès: «L’ADL considère qu’il est choquant de qualifier les Juifs de "race", terme présent à la fois dans les propos attribués à l’université et dans les déclarations de la défense». Au lendemain du verdict, David Barkley (de l’ADL) a parlé de "décision à double tranchant"».

Pour la communauté juive, ce type de classifications raciales n’est pas sans rappeler les violences du passé. C’est l’idée selon laquelle les Juifs seraient biologiquement «différents» des Allemands –et plus précisément le concept nazi de race aryenne– qui sont à l’origine de la Shoah. Et il ne s’agit pas uniquement d’histoire ancienne: l’alt-right américaine véhicule aujourd’hui des arguments similaires.

«Il est choquant de qualifier les Juifs de "race", terme présent à la fois dans les propos attribués à l'université et dans les déclarations de la défense.»

Communiqué de l'Anti-Defamation League

Race et religion mêlées

Il convient toutefois de rappeler ici que race et religion n’ont jamais été des concepts entièrement distincts aux États-Unis. Ils se sont toujours chevauchés –et le cas Bonadona n’est que le dernier exemple en date. Sa conversion religieuse ne comptait visiblement pas aux yeux du Louisiana College, puisque le président le considérait comme Juif, faisant peu de cas de sa religion. Certains musulmans américains, blancs et noirs, rencontrent des situations similaires. J’ai interrogé vingt-huit d’entre eux dans le cadre d’une étude sociologique sur le positionnement racial de ces musulmans aux États-Unis. Si je me suis penché sur leur cas, c’est parce qu’ils ne correspondent pas à l’image que la majorité des Américains se font des musulmans. Mon étude a montré qu’ils étaient confrontés à une idée reçue –l’idée selon laquelle les musulmans sont étrangers, et selon laquelle les Américains blancs et noirs sont chrétiens ou non croyants (ou, à tout le moins, non musulmans). Certains musulmans blancs ont expliqué qu’ils étaient rarement considérés comme tels car il «ne ressemblaient pas à des musulmans», et ce quelles que soient leurs croyances.

La blanchité: condition d'appartenance à la religion chrétienne

Il convient également de souligner que ce n’est pas la première fois qu’une décision de justice aborde la classification raciale: ce phénomène n’est pas nouveau aux États-Unis –et il ne s’est jamais limité à la communauté juive. Au début du XXe siècle, à l’époque où seules les «personnes blanches et libres» pouvaient prétendre à la citoyenneté américaine, la religion était l’un des paramètres permettant de déterminer qui était «blanc» et qui ne l’était pas. Des Syriens ont demandé la citoyenneté, et l’ont obtenue, ayant fait valoir qu’ils étaient chrétiens –donc blancs. Conclusion: la blanchité et l’identité chrétienne sont des concepts imbriqués.

Plusieurs années plus tard, dans les années 1940, un musulman yéménite s’est vu refuser la citoyenneté américaine, non seulement en raison de sa «peau sombre» –qui l’empêchait manifestement de prétendre à cette blanchité– mais aussi parce qu’il était de confession musulmane. La race et la religion se chevauchent depuis longtemps dans les esprits. L’idée d’un sang juif différent du «sang européen» est ancré dans l’histoire du christianisme; cette idée a vite été adoptée dans les colonies américaines.

Les premières lois du nouveau monde firent de la blanchité un gage de liberté –un statut assorti d’un corollaire violent: les personnes noires étaient désormais qualifiées d’esclaves. Lorsque les lois ne parlaient pas encore de «blancs», elles parlaient des chrétiens pour définir la population «libre». Quant à l’appellation «juif», elle a évolué en fonction de ces considérations raciales, entre le statut blanc et le statut noir.

Un héritage de la «science raciale» du XVIIIe siècle

Au XXe siècle, les université américaines ont adopté un système d’admission par parrainage afin de faire barrage aux étudiants juifs. La Shoah, la création d’Israël et les programmes de logement de l’après Seconde Guerre mondiale ont modifié la perception des juifs européens aux États-Unis: ils sont passés dans la catégorie des «blancs». Certains juifs européens (mais pas les juifs de couleur) ont alors pu accéder à une partie de la sécurité et du confort que confère la blanchité: les banlieues riches, la mobilité sociale, la «liberté». Pour certaines personnes blanches, ce partage de la blanchité avec les juifs est intolérable, car il pourrait mettre à mal la pureté du groupe: elles rejettent donc violemment cette idée.

Lorsqu’il a décidé d’avoir recours à la justice, Joshua Bonadona a été amené à se pencher –comme tant d’autres avant lui– sur les subtilités du concept de «race». Il estimait que l’université avait fait preuve de discrimination à l’égard de la sienne (il se dit «juif caucasien»). Le terme «caucasien» provient du mot «caucasoïde», hérité des premiers systèmes de classification de la «science» raciale de la fin du XVIIIe siècle. Aux États-Unis, «caucasien» est souvent utilisé en guise d’euphémisme (apparemment) poli et (faussement) scientifique pour dire «blanc». La seconde moitié de l’identité autoproclamée de Bonadona (juif) complique le tout: s’agit-il d’une race ou d’une religion? Les deux? Aucun des deux? Bonadona est-il multiracial, dans le sens où il s’identifie à deux groupes raciaux, la judéité et la blanchité? Ou ces deux mots sont-ils simplement le reflet des identités les plus saillantes de ses deux parents?

Une décision qui ajoute encore plus de flou

Loin de résoudre ces questions, la décision judiciaire le concernant s’est elle aussi empêtrée dans ce marasme. Le titre VII du Civil Rights Act de 1964 interdit la discrimination liée à la race, à la couleur de peau, à la religion, au sexe ou au pays d’origine. La cour a souligné que la conception de la race variait en fonction des époques et des affaires judiciaires, mais elle a fait valoir que les juifs pouvaient être considérés comme appartenant à une race dans la mesure où ils étaient parfois «traités» comme les personnes que cette loi était «censée protéger». Le verdict est toutefois vite devenu des plus flous en tentant de déterminer ce qui fait d’une race… une race. Et ce flou engendrera certainement large éventail de jurisprudences et d’erreurs d’interprétation.

Une autre question se pose: si les juifs sont une «race» protégée, à quelle race appartiennent-ils? Quid des juifs de couleur? L’idée d’après-guerre (encore débattue, mais généralement acceptée) selon laquelle les Juifs européens seraient blancs est-elle remise en cause par la loi? Le verdict ne le dit pas: il se contente d’affirmer que les Juifs sont un groupe racial parfois victime de discrimination. Mais s’ils sont –et restent– blancs, cette décision déforme-t-elle le Civil Rights Act, conçu pour protéger les personnes de couleur contre le suprémacisme blanc? Si tel est le cas, l’affaire ne serait pas sans faire songer à l’arrêt de la Cour suprême Ricci v. DeStefano (2009); la cour avait alors estimé que des pompiers blancs de la ville de New Haven (Connecticut) avaient fait l’objet d’une discrimination en termes d’évolution de carrière.

Quelle que soit la réponse, force est de constater que la plupart des gens voient la race et la religion comme des concepts liés –et qu’ils se comportent en conséquence. Lorsque nous en aurons pris conscience, nous pourrons approfondir la question, et examiner les utilisations concrètes de ce lien race-religion –un lien qui sert généralement les intérêts des personnes blanches (groupe qui peut –ou non– inclure les juifs) au détriment des personnes de couleur. L’affaire Bonadona met en lumière une caractéristique importante de la société américaine: le racisme systémique n’a jamais considéré la religion comme un élément secondaire; il en a fait un marqueur racial, une arme –et il l’utilise pour maintenir la domination blanche.

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