Santé / Monde

Les féministes argentines ont perdu une bataille, mais elles pourraient bien gagner la guerre

Temps de lecture : 7 min

Le rejet par le Sénat argentin du projet de loi de légalisation de l’avortement ne sonne pas la fin du combat.

Des manifestantes pro-avortement déguisées en personnages de l'œuvre de Margaret Atwood "La servante écarlate", le 5 août 2018 à Buenos Aires, avant le vote au Sénat de la loi légalisant l'avortement. |  
Alejandro Pagni / AFP
Des manifestantes pro-avortement déguisées en personnages de l'œuvre de Margaret Atwood "La servante écarlate", le 5 août 2018 à Buenos Aires, avant le vote au Sénat de la loi légalisant l'avortement. | Alejandro Pagni / AFP

Mi-juin, les députés argentins adoptaient, après maints débats et à quatre voix près, un projet de loi légalisant l’avortement durant les quatorze premières semaines de grossesse. Une énorme victoire pour les mouvements féministes dans le pays du pape François, mais pas encore un succès, puisqu’il fallait aussi faire valider le texte par le Sénat.

Entre temps, le pape argentin, qui avait déjà appelé les catholiques du pays à se rassembler contre l’avortement, s’est impliqué de façon plus polémique en comparant, deux jours après le vote, l’interruption volontaire de grossesse à l’eugénisme nazi. «Au siècle passé, tout le monde se scandalisait de ce que faisaient les nazis pour purifier la race. Aujourd’hui, on fait la même chose, mais avec des gants blancs », a-t-il lancé devant des membres d’associations familiales qu’il recevait au Vatican.

Dans son sillage, l’Église catholique argentine et les églises évangéliques se sont elles aussi mobilisées contre la légalisation de l’IVG. Plus conservateur que l’Assemblée, le Sénat a finalement retoqué la loi le 9 août dernier, à 38 voix contre 31 (et 2 abstentions). En théorie, le sujet ne reviendra donc pas dans l’agenda parlementaire avant l’élection présidentielle de fin 2019, donc pas avant deux ans au moins.

Mobilisation massive et durable

Pourtant, si les féministes argentines ont perdu une bataille, elles n’ont pas perdu la guerre, au contraire. D’abord parce que leur mobilisation –massive– part de loin. C’est la «Campagne nationale pour le droit à l’avortement légal, sans risques et gratuit», partie dès 2005 des profondeurs de la société civile, qui est à l’origine du texte. Ce mouvement de femmes très déterminées, rejointes par de nombreux hommes, a grandi progressivement, nourri par d’autres mouvements féministes comme «Ni Una Menos» né en 2015 pour lutter contre les violences faites aux femmes, et qui a vite pris une ampleur spectaculaire, notamment chez les plus jeunes.

Les manifestations monstres qui ont ponctué les longs débats sur l’IVG en attestent: des dizaines de milliers de personnes ont défilé ces derniers mois dans les rues de Buenos Aires, et à proximité du Congrès, en portant ou brandissant le fameux foulard vert –le foulard étant une référence au fichu (blanc, lui) des Mères et Grands-mères de la place de Mai, autre infatigable mouvement de femmes réclamant des nouvelles de leurs enfants disparus pendant la dictature militaire, entre 1976 et 1983. Sur certains de ces foulards, il était écrit: «Éducation sexuelle pour décider, contraceptifs pour ne pas avorter, avortement légal pour ne pas mourir».

Possible dépénalisation

D’autre part, malgré la déception qu’a constitué le rejet du texte par le Sénat, malgré les démonstrations de force des anti-IVG, la mobilisation féministe ne faiblit nullement, d’autant que le contexte est moins défavorable qu’il n’en a l’air: le président Mauricio Macri, bien qu’officiellement opposé à la légalisation de l’IVG, doit envoyer le 21 août au Parlement une réforme du Code pénal (qui date de 1921) dans laquelle serait inscrite la dépénalisation de l’avortement.

Actuellement, une femme qui avorte clandestinement encourt jusqu’à 4 ans de prison (sauf si sa grossesse résulte d’un viol ou si sa santé est menacée) et ceux qui l’ont aidée risquent 6 ans. Une dépénalisation n’aurait certes pas la même portée et n’offrirait aucune aide publique aux femmes concernées, mais ce serait tout de même un pas important. D’autre part, un député du parti au pouvoir a proposé un référendum (le gouvernement s’y refuse pour le moment), prouvant à quel point le sujet divise, même au sein des partis politiques.

On peut d’ailleurs s’interroger sur cette ouverture de Mauricio Macri sur un tel dossier, et y voir une tentative de diversion cynique, alors que plusieurs de ses réformes, dont celle des retraites, ont été mal reçues, que l’inflation excède les 25%, que face à la dégringolade du peso, il a dû, en juin, appeler à l’aide le FMI (pourtant honni de la population depuis le défaut de 2002), sans parler du scandale de corruption visant l’ancienne présidente Cristina Kirchner et du risque de contagion de la crise financière turque...

Problème de santé publique

Mais on peut aussi l’interpréter comme une prise de conscience du problème majeur de santé publique que représente la criminalisation de l’IVG. Entre 300.000 et 500.000 avortements clandestins seraient pratiqués chaque année, dont une centaine de milliers sur des adolescentes, selon les autorités. Pour les plus aisées, dans certaines cliniques privées, mais, pour la plupart, dans une dangereuse précarité. Selon les chiffres officiels, cela reste la première cause de mortalité maternelle (43 femmes en sont mortes en 2016) .

Aujourd’hui, les pro IVG avertissent: les 40 sénateurs qui ont voté contre ou se sont abstenus seront montrés du doigt à chaque nouveau décès (tel celui d’une femme de 34 ans, le 15 août dernier dans la province de Buenos Aires) et ce, tout particulièrement à l'approche des prochaines échéances électorales. Un climat qui fait dire à beaucoup que la société civile est mûre et que la légalisation de l’IVG en Argentine n’est plus qu’une question de temps.

Evangélisme, catholicisme, conservatisme…

Même si elle n’a pas encore abouti, la constance de la mobilisation en Argentine et son retentissement sur la scène internationale devraient constituer un puissant facteur d’entraînement sur le sous-continent latino-américain, où seuls Cuba (en 1965), le Guyana (en 2006) et l’Uruguay (en 2012), ont légalisé l’avortement (ainsi que, depuis 2007, la ville de Mexico). El Pais évoque le chiffre officieux de 2 millions d’avortements illégaux par an en Amérique latine, dont la moitié au Brésil.

Les résistances de la société sont énormes, notamment en raison du conservatisme ambiant, de l’influence encore grande de l’Église catholique et, de plus en plus, de celle des évangélistes (en plein essor dans la région). Le cas du Chili est éloquent: après avoir été autorisé en 1931, l’avortement est redevenu criminel en 1989, sous la dictature de Pinochet et ce, en toutes circonstances. Michelle Bachelet, présidente de centre gauche à deux reprises (2006-2010 et 2014-2018), pédiatre de formation, féministe convaincue, ex-première directrice d’ONU Femmes –et torturée, comme son père et sa mère, pendant la dictature– avait fait de la légalisation de l’IVG l’un de ses grands objectifs. Elle n’est parvenue, à la toute fin de son deuxième mandat, qu’à faire voter une loi ne dépénalisant l’avortement que dans trois cas précis: le viol, un risque vital pour la mère ou un fœtus non viable (trois exceptions retenues d’ailleurs par la plupart des pays sud-américains).

Bien que très restrictive, cette loi a aussitôt été battue en brèche par son successeur de droite , Sebastian Piñera, qui en a modifié les décrets d’application pour permettre aux médecins de se déclarer objecteurs de conscience jusqu’à la dernière minute.

Malgré tout, le sujet travaille bon nombre de pays, entre repli conservateur et montée des revendications féministes. Au Brésil où les évangélistes ont, en quelques décennies, conquis environ 30% de la population et une partie significative du Congrès, une commission parlementaire tente depuis la fin 2017 d’interdire totalement l’avortement (même en cas de viol ou de risque mortel). Mais le débat prend de l’ampleur dans le pays, des femmes montent au créneau; la Cour suprême a même organisé début août des audiences autour de la dépénalisation.

Au Mexique, le débat refait régulièrement surface bien que, pour le moment, seule la capitale Mexico ait légalisé l’IVG (jusqu’à 12 semaines de grossesse). L’arrivée au pouvoir d’un président de gauche, Andres Manuel Lopez Obrador, qui prendra ses fonctions en décembre prochain, pourrait changer les choses. Au Pérou, les anti IVG sont si crispés qu’ils organisent chaque année une marche antiavortement, à l’appel d’un cardinal. Plusieurs pays d’Amérique centrale et des Caraïbes –Nicaragua, Honduras, Salvador, Haïti, République dominicaine– criminalisent quant à eux tous les avortements sans aucune exception, avec parfois de lourdes peines de prison.

… mais surtout machisme

Au-delà du poids de la religion et du retour des forces conservatrices, la résistance latino-américaine à évoluer sur l’IVG résulte d’abord des traditions patriarcales, profondément ancrées dans beaucoup de pays. C’est bien la culture machiste qui freine l’adoption de la loi de légalisation en Argentine, pays pourtant moins imprégné de religiosité que d’autres et beaucoup plus ouvert aux réformes progressistes, comme en témoigne l’adoption, pendant l'ère de Cristina Kirchner, du mariage gay en 2010 ou de la PMA gratuite pour toutes en 2013.

Ce sont donc bien les luttes féministes pour les droits des femmes –et d’abord des plus jeunes– qui peuvent, peu à peu, faire bouger les lignes, comme on le voit en Argentine, où la mobilisation des femmes est large et ancienne. S’ils sont assez puissants, ces mouvements féministes peuvent peser face à l’influence écrasante des églises au seins de la société, à condition que les chefs d'État en place (soucieux de la santé publique mais aussi, parfois, d'afficher leur modernisme) les soutiennent un tant soit peu.

C’est ce qui se passe en Bolivie où le gouvernement du président de gauche, Evo Morales, a lancé l’an dernier un nouveau projet de réforme du code pénal permettant d'élargir la dépénalisation de l’avortement aux étudiantes, aux femmes vivant dans la rue, aux mères démunies de trois enfants, etc. Parlant carrément de «colonisation idéologique étrangère», l'Église catholique bolivienne est vent debout contre le projet, néanmoins le rapport de forces s’infléchit. Une lutte de longue haleine sur tout le sous-continent, qui progressera de façon cruciale lorsque les féministes d'Argentine, troisième puissance de la région, finiront par l'emporter.

Anne Denis Journaliste, éditrice du site Latina-eco.com

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