Santé / Société

William Masters et Virginia Johnson: grandeurs et décadence des Masters of sex

Temps de lecture : 10 min

Ils furent les premiers scientifiques à observer des gens avoir des rapports sexuels. Et ça a tout changé.

Lizzy Caplan et Michael Sheen incarnent William Masters et Virginia Johnson dans la série Masters of Sex. | Images issues de la quatrième saison / Showtime

Tout l’été, nous vous proposerons des portraits d’hommes et de femmes qui, par leurs travaux ou leur engagement, ont contribué à libérer la sexualité du tabou et du sentiment de culpabilité qui l’enfermaient dans les sociétés occidentales il y a encore soixante-dix ans.

ÉPISODE 6 • William Masters et Virginia Johnson, obstétricien et psychologue américains qui, à partir des années 1960, ont dynamité les derniers tabous sexuels, et ont révolutionné la vie maritale en créant la thérapie de couple.

Elle n’était que son assistante, lui voulait gagner un prix Nobel. A eux deux, ils sont devenus les fondateurs de la sexologie contemporaine (1) en tant que discipline reconnue. En 1966, le gynécologue William Masters et la psychologue de formation Virginia Johnson font scandale aux États-Unis en publiant le fruit de neuf années de recherches et d’observations: une étude en laboratoire sur plusieurs centaines de couples et d'individus en plein acte sexuel. Ils explosent tous les mythes persistants. Non, la capacité sexuelle n’est pas liée à la taille du clitoris ou du pénis. Non, la femme n’a qu’un seul type d’orgasme possible. Non, les vieux n’ont pas abandonné leur sexualité. Non, les femmes ne jouissent pas moins que les hommes. Pour ne citer que ces mythes-là.

Masters (1915-2001) et Johnson (1925-2013) prennent la relève d’Alfred Kinsey. Ce scientifique américain a mené deux grandes études publiées en 1948 et 1953 sur le comportement sexuel des hommes et celui des femmes. Il avait envoyé valser tous les codes d’une Amérique puritaine: masturbation, infidélité, relation ante-mariage, orgasme féminin. Premier choc. Les deux sexologues le rejoignent sur la nécessité d’étudier scientifiquement le comportement sexuel humain. Alors que Kinsey avait choisi la méthode de l’interview –il a questionné avec son équipe des milliers de femmes et d'hommes, Masters et Johnson vont plus loin. Ils observent directement les parties de plaisir et sont les premiers à décrire le fonctionnement de l’orgasme dans le corps. Le message scientifique est clair: le sexe a une vie organique propre dont la mécanique première est le plaisir. Deuxième choc.

La psychologue Virginia Johnson et le gynécologue William Masters, mariés en 1957, le 7 mars 1987. | Mark Cardwell / AFP

Si la sexualité entre tout doucement dans les conversations dans cette Amérique puritaine, jamais ne sont évoqués les petits –et gros– problèmes au lit. Outre leurs diverses recherches –qui commencent dans les années 1950 et se poursuivent jusque dans les années 1990– le duo est surtout connu pour avoir mis au point une méthode pour accompagner les époux confrontés à des difficultés sexuelles. C'est ainsi que naît la thérapie de couple, entre ce scientifique un peu rustre et cette jeune femme qui bouffe la vie et aime le sexe. Masters n’aura jamais de prix Nobel. Mais, avec Johnson, il est considéré aujourd’hui, autant par le corps médical que l’opinion publique, comme l’un des inspirateurs de la révolution sexuelle à partir des années 1960. Leurs ouvrages se sont vendus à plusieurs millions d’exemplaires –inouï pour des livres scientifiques– et ont été traduits dans plus de trente langues. Ils sont devenus les références pour comprendre le fonctionnement du plaisir masculin, mais aussi féminin.

Virginia Johnson, l'atout sociabilité

Virginia Johnson arrive en 1956 à l’université de Washington, à Saint-Louis (Missouri), pour reprendre ses études de psychologie. Elle est mère de deux enfants, divorcée à deux reprises, et a besoin d’un job. Elle se fait embaucher en tant qu’assistante dans le cabinet du Dr Masters, éminent gynécologue-obstétricien lié à cette même université.

Il est alors «l’un des plus grands experts du pays dans le domaine de la fertilité, et dans l’accompagnement des couples mariés qui essaient d’avoir des enfants», explique Thomas Maier, auteur d’une biographie sur les deux sexologues, Masters of Sex: The Life and Times of William Masters and Virginia Johnson, the Couple Who Taught America How to Love, publiée en 2009. Son ouvrage inspirera en 2013 une série éponyme sur leur histoire diffusée sur la chaîne Showtime aux États-Unis et sur OCS City en France. Selon lui, Masters veut ensuite aller plus loin, et étudier la sexualité dans son ensemble: il «en vient à vouloir décrire les différents niveaux des réactions sexuelles comme jamais la médecine ne l’avait fait».

Pour cela, il a besoin de cobayes. Mais si Masters est un grand médecin, il n’a aucun talent pour les relations humaines –il n’entretient d’ailleurs pas de très bonnes relations avec sa femme et ses deux enfants. Il peine à trouver des volontaires pour ses recherches, qu’il initie en 1952. «Il se tourne vers des prostituées dont il filme l’excitation sexuelle et les orgasmes [lorsqu’elles se masturbent, ndlr] pour essayer de comprendre comment ce truc-là fonctionne», raconte Jacques Waynberg, cofondateur de la Société Française de Sexologie Clinique, qui a travaillé avec eux dans les années 1970. «Il les payait secrètement grâce à de l’argent qu’il avait mis de côté», précise Thomas Maier. Masters arrête vite. Il sait ses résultats biaisés: les prostituées ne peuvent avoir la même histoire sexuelle qu’une femme ordinaire. Ses travaux balbutient jusqu’à l’arrivée de Virginia Johnson.

L’éminent gynécologue prend conscience du génie de son assistante. «Elle avait une capacité à convaincre les gens», souligne Thomas Maier. Quand elle s’attaque au recrutement, elle persuade des volontaires des deux sexes, des infirmiers et infirmières, des étudiants, des femmes de professeurs à l’université… Volubile, sociable, elle sillonne le campus, de la cafétéria aux couloirs de l’université, à la recherche de candidats.

L'aventure intérieure de l'orgasme

Plus de 1.200 personnes défileront dans le laboratoire du duo en neuf ans. Tous passent un entretien qui porte sur leurs histoires socio-culturelles, leurs expériences, leur plaisir au lit. Tous sont observés. 10.000 actes sexuels (masturbation et accouplement) sont examinés à l’aide d’instruments. La masturbation manuelle, la masturbation mécanique (à l’aide d’un objet), les coïts (avec la femme couchée sur le dos, ou l’homme couché sur le dos) sont les pratiques et positions retenues. Les résultats de leurs expériences sur 382 hommes et 312 femmes synthétisent leurs longues années de recherches, dans leur ouvrage, Human Sexual Response, de 1966.

Le couple cherche à comprendre «comment la physiologie traduit l’excitation, les émotions, les sensations», explique Jacques Waynberg. Grosso modo, ils observent et décrivent le chemin parcouru de l’excitation à l’orgasme. C’est ce qu’ils appellent la sexual response, le cycle des réactions sexuelles.

Pour l’observer chez la femme, ils créent un objet unique, un «dispositif cylindrique en plexiglass», à l’allure de sextoys –type vibromasseur muni d’une caméra–, explique Thomas Maier, capable d’enregistrer l’orgasme de l’intérieur. Ils le baptisent Ulysse, une sorte d’hommage, assorti d’ironie et de sarcasmes, au cyclope du film de Mario Camerini avec Kirk Douglas en 1954 sur le héros de la mythologie grecque.

Masters perd alors sa réputation. Nous sommes au milieu des années 1950 et 1960, au coeur de l’Amérique puritaine. Saint-Louis est une ville catholique et conservatrice. «Avant qu’il arrive à montrer les bien-fondés de son étude, Masters prend de plein fouet la réprobation des milieux académiques, religieux, et politiques», explique Jacques Waynberg.

«Le corps médical ne cesse de répéter: la sexualité n’est pas un sujet de recherche approprié», détaille Thomas Maier. Sous pression, l’université de Washington leur demande de quitter les lieux au début des années 1960. En réaction, ils fondent le Reproductive Biology Research Foundation en 1964 (devenu le Masters and Johnson Institute en 1978 qui fermera en 1994), toujours à Saint-Louis.

Jusque-là, leurs études étaient financées par les économies de Masters, et les fonds du département d’obstétrique et de gynécologie cliniques où il exerce –avec l’autorisation du doyen. Des financeurs privés arrivent à la rescousse, notamment «un riche fabricant de parfum qui souhaiterait des recherches sur la place de l’odeur dans l’attraction entre deux personnes, mais aussi Hugh Hefner, le patron du magazine Playboy qui comptait sur les deux chercheurs pour trouver des réponses aux questions de lecteurs curieux», détaille Jacques Waynberg.

Les quatre phases de l'orgasme

À la fin de leur étude, l’obstétricien et la psychologue –fonction qu’occupe Virginia Johnson dans sa carrière sans jamais avoir eu son diplôme– en arrivent à une conclusion: les stades qui conduisent à l’orgasme sont les mêmes chez l’homme et la femme. Ils en dénombrent quatre: la phase d’excitation par un stimulus physique ou psychique, la phase dite de plateau où l’excitation s’amplifie, la phase de l'orgasme, celle où le plaisir, à son zénith, déclenche les spasmes de la jouissance, puis la phase de résolution: le calme physiologique revient.

«Alors que les hommes étaien considérés comme le sexe fort, leur recherche a montré que les femmes avaient une plus grande capacité sexuelle», détaille Thomas Maier. En d’autres termes, elles sont capables de multiplier et enchaîner les actes sexuels davantage que les hommes. Elle montre également que le «mâle» est rarement capable de plus d'un orgasme sans phase réfractaire, donc sans marquer une pause -contrairement à la femme qui peut en avoir plusieurs simultanés ou consécutifs; ou encore que la masturbation n'entraîne pas l'hypertrophie du clitoris. Le livre, que le duo a voulu le plus pédagogique possible, est un best-seller aux États-Unis et en Europe. Il reste dans le top des ventes pendant six mois après sa sortie, bien que les critiques ne faiblissent pas.

«Alors que les hommes étaienT considérés comme le sexe fort, leur recherche a montré que les femmes avaient une plus grande capacité sexuelle.»

Thomas Maier

Le comble, «c’est que les deux chercheurs ne sont pas devenus mondialement connus pour leurs trouvailles sur les réactions sexuelles, mais surtout pour leur traitement des problèmes sexuels des patients», explique Thomas Maier. Malgré les sarcasmes persistants de leurs pairs, le duo décide d’appliquer ses découvertes pour mettre au point une méthode de thérapies des dysfonctionnements sexuels.

La relation interpersonnelle au cœur de la thérapie

Entre 1958 et 1969, ils traitent près de 800 hommes et femmes. La Reproductive Biology Research Foundation accueille pour une période de deux semaines des couples en difficulté sexuelle. La sélection est stricte: sur un double critère médical et social. Il faut être recommandé par le spécialiste traitant notamment en raison du coût du traitement élevé: 3.000 dollars –l’équivalent de 20.000 dollars en valeur constante.

Controversé pour leurs seuls intérêts scientifique et anatomique de leur première étude, les deux sexologues décident ici de mettre la relation interpersonnelle au cœur de leur thérapie. Ils centrent leur méthode sur la communication à établir ou réétablir dans le couple. Ils décommandent de viser la performance sexuelle.

La thérapie se fonde sur deux principes. Petit un : «Il ne peut pas y avoir de partenaire non impliqué dans un mariage qui souffre d’inadéquation sexuelle”, peut-on lire dans les pages de Human Sexual Inadequacy, publié en 1970, qui présente leur étude sur les dysfonctionnements sexuels et les postulats de leur méthode. Les deux partenaires sont soignés ensemble, par un duo de médecins de sexe opposé, pour cerner au mieux tous les problèmes.

Petit deux: le trouble sexuel est souvent causé par la culture acquise et ne pas lié à la nature même de l'individu. Ils proposent alors un ensemble de techniques qui visent à rompre les inhibitions, la peur du corps, le sien ou celui de sa ou son partenaire. L’un des principaux problèmes traités est l’impuissance, ou tout du moins la difficulté à avoir une érection. Il propose parfois d'avoir recours, pour un petit coup de pouce, à des surrowgates (substituts), se plaçant ainsi «à l'avant-garde des médicaments qu'on pouvait donner aux patients», souligne Thomas Maier.

Les quinze jours sont calibrés. Jour 1: rencontre du couple avec les médecins. Jour 2: conversation séparée des deux partenaires avec le médecin du même sexe selon un ordre pré-établi. Jour 3: première «table ronde» à quatre, le couple et les médecins. Le reste se déroule autour de séances pour analyser les troubles, de propositions des médecins pour arriver à une reconnexion du couple et de l’analyse des résultats. Le couple doit comprendre et avancer à partir de ce postulat: les dysfonctions sexuelles ne sont –souvent–pas une maladie mais un souci dans l’interaction de couple. L’institut comptabilise 80% de réussites.

Masters et Johnson sont à l’apogée de leur carrière dans les années 1980. Ils forment désormais un couple. Tout commence dans les années 1960, quand Masters suggère à Johnson qu'ils couchent ensemble, «défendant l’idée que comme ça, ils auront conscience de la complexité de l’être humain et prendront en compte ses spécificités pour leur étude», détaille Thomas Maier. Avec le sexe, viennent les sentiments : ils finissent par se marier en 1971 bien que, selon leur biographe, «ils étaient surtout mariés à leur travail».

Homosexualité, VIH : quand le duo va trop loin

Mais tout part en vrille quand le gynécologue s'attaque à l'homosexualité. «Masters pensait que ses thérapies sexuelles étaient assez puissantes pour qu'une personne homo puisse se convertir à l'hétérosexualité», raconte Thomas Maier. Mais il ne peut apporter aucune preuve. Johnson est affligée par ces «études». «Masters a réagi comme tout Américain moyen à ce moment-là, en prenant l'homosexualité comme une maladie, déplore Jacques Waynberg. Il a ainsi déconsidéré l'ensemble de son œuvre.»

La chute du duo de génie continue lorsqu’ils étudient le virus du sida. En 1988, ils publient une étude (des deux côtés de l'Atlantique) sur la contamination aux États-Unis. L’étude gêne. D’abord, parce que l’échantillon est jugé trop restreint par le corps médical (2). Ensuite, les chiffres explosent toutes les estimations. Masters et Johnson évaluent que trois millions de citoyens américains sont déjà contaminés par le VIH. L’Organisation mondiale de la Santé n’a recensé que 130.000 cas dans le monde cette même année, un résultat qu’elle sait en partie faussé car limité aux seules contaminations comptabilisés au sein des structures médicales. Masters et Johnson ont tout faux: les autorités américaines estimeront plus tard qu’entre 800.000 et 900.000 personnes étaient devenues séropositives entre 1981 et 2000.

Les sexologues insistent également sur le risque de transmission hétérosexuelle, et non seulement homosexuelle. Ils ont scientifiquement raison, mais l’argument est difficile à entendre alors qu’aux États-Unis, le premier nom donné à ce virus est Gay Related Immune Deficiency, soit «immunodéficience liée à l'homosexualité». Ce sera la dernière étude remarquée du duo… qui se sépare dans les années qui suivent.

L’un et l’autre finiront leurs jours auprès de leur premier amour de jeunesse. Le duo déchu n’a pas idée que son travail sur la dysfonction sexuelle n’était qu’un début. Bientôt une petite pilule, mise au point par l’un des plus grands laboratoires mondiaux, Pfizer, détruira dans les annés 1990 encore un peu plus les tabous sur les petits et gros problèmes au lit. Avec une armada de scientifiques, dont un Français, le laboratoire mettra au point le Viagra. Masters et Johnson verront de leur vivant l’arrivée de ce phénoménal surrowgate.

Clémentine Billé

Hugo Wintrebert

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