Monde

Vancouver, cette ado [2/5]

Elisabeth Eaves, mis à jour le 08.02.2010 à 9 h 09

Avant les JO d'hiver, Elisabeth Eaves retourne sur les lieux de son enfance. [2/5]

J'associe Vancouver à l'adolescence. J'y ai passé la mienne, et cette ville m'évoque tout ce que je pouvais ressentir à l'époque: obéir à des règles qu'on n'a pas fixées, mais aussi ce sentiment que tout est encore possible, qu'on a la vie, et même plusieurs, devant nous. A mon âge, on a parfois envie de repartir de zéro, de tout recommencer. Et mon commencement à moi, c'est Vancouver.

Mais la ville elle-même a ce je-ne-sais-quoi d'adolescent. D'abord, elle n'est pas vieille. Incorporée en 1886, elle fût ravagée par les flammes la même année. Vancouver ne donne pas vraiment l'impression d'être une ville solide -un peu comme les camps Squamish et Musqueam construits plus bas dans la vallée- , on imagine qu'un tremblement de terre un peu plus puissant que d'habitude pourrait la faire glisser vers la mer, ou dans une crevasse, la rayant à tout jamais de la carte. Vancouver est une ville lumineuse et humide, où rien n'est ni ne paraît vieux aux yeux de ses habitants.

Dans son roman Spook Country, l'écrivain William Gibson compare les appartements translucides perchés sur les hauteurs à «une haie de verre couleur bouteille», et le fait que l'histoire se déroule dans un futur assez proche donne encore plus de crédibilité à sa description. On sait qu'à notre prochaine visite, certaines choses auront changé. Il y aura de nouveaux immeubles couleur aigue-marine ou étain, une nouvelle ligne de SkyTrain, et la banlieue aura empiété encore un peu plus sur la forêt.

La fièvre de la mondialisation

Vancouver, tout comme un adolescent, est en pleine crise identitaire, mais ouvert à toutes les expériences. Autrefois témoin d'une fantastique ruée vers l'or, la ville est aujourd'hui le théâtre d'une autre fièvre, celle de la mondialisation. Et ses habitants, qu'ils parlent anglais, punjabi ou cantonais, s'ignorent superbement alors qu'ils vivent dans le même immeuble. Pourtant, ils sont tous là pour réussir, que ce soit dans les jeux vidéo, les banques offshore, l'immobilier, mais aussi dans l'or, comme à l'époque.

L'industrie cinématographique florissante a fait de Vancouver un petit Hollywood, et on y vient pour filmer aussi bien une scène censée se dérouler en Virginie de l'Ouest  - plutôt crédible- que dans le Bronx -beaucoup moins crédible. En 2009, Vancouver se faisait passer pour la Péninsule Olympique de l'état de Washington pour le tournage de la saga Twilight. Il arrive rarement que Vancouver joue son propre rôle.

Ce sera pourtant le cas en février-mars, puisque la ville accueillera pendant 25 jours les Jeux olympiques et paralympiques d'hiver. Les organisateurs attendent plus de 2,3 millions de visiteurs, c'est-à-dire presqu'autant que le nombre d'habitants. Encore une fois donc, Vancouver se prépare, se transforme, excitée comme une starlette de télé-réalité. Les grues se sont mises au travail, et une odeur de béton flotte dans l'air.

False Creek, un petit bras de mer séparant le centre-ville du reste de Vancouver, était jusque dans les années 1980 le dépotoir post-industriel de la cité, où se côtoyaient scieries abandonnées et gares désaffectées. Relooking total à l'occasion de l'Expo '86, une exposition internationale à qui l'on doit  tous ces nouveaux condos, ces chemins aménagés en front de mer, et une espèce de fierté civique; le monde n'ignore plus Vancouver -et peut-être même que le monde l'apprécie.

Aujourd'hui, le toit blanc comme neige du BC Place Stadium de False Creek se refait une beauté pour accueillir les cérémonies d'ouverture, de clôture et de remise des prix des Jeux. Un peu plus loin, la General Motors Place, une salle omnisports qui accueille les matchs à domicile des Canucks, l'équipe de hockey de Vancouver, a été rebaptisée Canada Hockey Place pour toute la durée de JO (les autochtones, eux, l'appellent le «garage»). Le village sportif encore en construction deviendra par la suite des immeubles en copropriété -quelle surprise. (Encore quelque chose qui aura changé quand je reviendrai.)

«Lotus Land»

Un troisième complexe olympique se trouve lui au centre-ville, c'est le crucial «media center» -il ne faudrait pas que les gens oublient de regarder les JO quand même. Des journalistes du monde entier pourront donc s'empiffrer au Canada Place, un superbe embarcadère accueillant un centre des congrès, un hôtel de luxe, ainsi qu'un terminal maritime. Sur le toit du centre des congrès, cinq immenses voiles en fibres de verre donnent au bâtiment des allures de bateau futuriste, proue pointée vers le nord. A quelques pas il y a la mer, mais aussi Stanley Park, îlot de verdure au milieu des nombreuses plages. Un peu plus loin, une rue pavée, parmi les dernières de la ville, où les envoyés spéciaux pourront faire leur shopping souvenir et repartir avec des t-shirts aux couleurs des Indiens du nord-ouest.

Dans l'ouest du Canada -à Toronto et Ottawa- ils appellent Vancouver «Lotus Land». Ça m'étonnerait que le ciel soit dégagé pendant les JO, mais si c'est le cas, les touristes comprendront alors pourquoi la ville est surnommée ainsi. Vancouver est capable d'une beauté indécente; une seule journée ensoleillée suffit à vous faire oublier le béton, les désastres architecturaux, et le brouillard et la pluie quasi omniprésents le reste de l'année. Et alors que la moitié des habitants sont prêts à prendre un aller simple pour échapper à tout ça, le brouillard se retire, révélant tours de verre, sommets enneigés et ciel bleu, et voilà comment les amoureux du lotus décident de rester encore une année.

Ce surnom de Lotus Land est encore une preuve du caractère adolescent de cette ville. C'est très bien de descendre les pistes ou d'aller à la plage tous les jours, mais on ne peut pas vivre dans ce genre de paradis et comprendre les responsabilités d'une vie d'adulte. Dans le même genre, j'avais une collègue de Toronto -on travaillait dans la même boîte à Londres- qui appelait Vancouver «Vangroovy», un nom que je n'avais même jamais entendu là-bas.

En 1989, pour fêter le bac, mon lycée avait organisé une soirée au Pan Pacific Hotel, Place du Canada, juste sous les voiles. Le bâtiment, blanc et argent, plutôt élégant, avait été construit quelques années auparavant pour l'Expo '86, et à l'époque je ne pouvais imaginer endroit plus classe. Que ma propre école y organise un bal de promo m'a d'abord surprise, puis m'a redonné espoir; après tout, nous n'étions peut-être pas aussi insignifiants qu'on avait essayé de nous le faire croire.

Mais de cette soirée, mes souvenirs les plus nets sont ceux que j'ai pris en photos. Je me rappelle vaguement le hall, mais je me souviens précisément de l'heure que nous avons passée dehors, assis sur les balustrades, sous un ciel presque dégagé, à la lueur d'un soleil hésitant. Malgré nos robes de soirée et nos smokings, nous n'arrivions pas à la cheville du décor. Nous étions des ardoises blanches, presque vierges, avec toute la vie devant nous pour trouver qui nous étions vraiment. Mais ce soir-là, on découvrait une liberté toute nouvelle. Pour la première fois, on portait des robes sans bretelles, on pouvait faire la fête toute la nuit, et surtout, on avait le sentiment de ne faire plus qu'un avec cette ville.

Elisabeth Eaves

Traduit par Nora Bouazzouni

Image de une: Vintage Vancouver / Lili Vieira de Carvalho CC Flickr

(A suivre: Vancouver et l'Asie)

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