Politique / Monde

Comment étouffer un scandale impliquant le président?

Temps de lecture : 8 min

Les Républicains ont déjà, dans les années 1980, réussi à désamorcer l'affaire Iran-Contra. Y parviendront-ils avec le Russiagate de Trump?

Le président des États-Unis Donald Trump et son homologue russe, le 11 novembre 2017 | JORGE SILVA / POOL / AFP
Le président des États-Unis Donald Trump et son homologue russe, le 11 novembre 2017 | JORGE SILVA / POOL / AFP

Une mystérieuse intrusion au Comité national démocrate, un président barricadé et entravant le cours de la justice, la peur d'une crise constitutionnelle. Facile d'établir des parallèles entre le Watergate et le scandale russe de Trump.

Ce n'est pas vraiment surprenant. Pendant des décennies, le Watergate aura été la pierre de Rosette des scandales à Washington. Il y a eu le Chinagate et le Plamegate, le Bridgegate et l'Emailgate –entre de nombreux autres. Sauf que ces comparaisons pèchent par excès ces derniers temps. Des historiens de l'ère Nixon et des protagonistes du Watergate squattent de nouveau les plateaux de télévision. On parle d'une possible procédure de destitution, si jamais les Démocrates reprenaient la Chambre des représentants en novembre, ce qui fait inévitablement penser aux ultimes et pauvres heures de l'administration Nixon.

Un Watergate peut cacher un Irangate

Reste que les enseignements du Watergate, quoique réels, sont surestimés. Et leur persistance dans notre imagination collective révèle une tendance par trop américaine: notre indécrottable optimisme et –même en cette époque riche en cynisme– notre confiance éperdue dans la force de péréquation de nos institutions politiques. Lors du Watergate, pour reprendre la célèbre formule de Carl Bernstein, «le système américain a marché». Face au péril de leur démocratie, les Américains n'ont pas courbé l'échine et sont ressortis vainqueurs.

Un scénario bien trop optimiste. En réalité, l'autre grand scandale de la seconde moitié du XXe siècle –les divers et complexes méfaits rassemblés sous l'étiquette «Iran-Contra»– ressemble bien davantage à la collusion présumée entre Donald Trump et la Russie pour remporter l'élection présidentielle de 2016. Une affaire qui nous offre une tout autre perspective sur notre scandale contemporain et sa possible résolution. Et si les leçons de l'Irangate ont été bizarrement oubliées, à nous de nous demander pourquoi. Peut-être parce qu'ici, les crapules s'en sont sorties sans le moindre bobo.

«Globalement», me dit au téléphone James Brosnahan, l'un des procureurs dans l'enquête indépendante sur le scandale politico-militaire, «on peut résumer l'affaire Iran-Contra à “parfois, le camouflage fonctionne”. Raison pour laquelle nous devrions nous en faire aujourd'hui».

Russiagate-Irangate: le jeu des sept ressemblances

Dans l'affaire Iran-Contra, les mauvais coups ont été légion. Au départ, il y a eu l'approvisionnement illégal en armement des guérillas anti-communistes nicaraguayennes –les Contras– par l'administration Reagan. Parallèlement, deux hauts responsables du gouvernement américain ordonnaient la vente illégale de missiles anti-chars et de missiles anti-aériens à l'Iran dans une série d'échanges (infructueux) visant à libérer des ressortissants américains pris en otages au Liban par des groupes terroristes liés à l'Iran. Des dignitaires américains, menés par Oliver North, attaché militaire au Conseil de sécurité nationale, piocheront ensuite illégalement dans les profits des transactions iraniennes pour fournir encore plus d'armes aux Contras. Enfin, des officiels falsifieront une directive présidentielle ordonnant la vente d'armes iranienne, avant que le cabinet et d'autres grosses légumes –histoire de couvrir les forfaits précédents– ne fassent obstruction à l'enquête et mentent délibérément au Congrès et aux procureurs par la même occasion.

Le scandale aurait pu faire tomber la présidence. Lorsque les détails de l'affaire éclatèrent au grand jour, en 1986, même le propre chef de cabinet de Ronald Reagan, et d'autres membres de son gouvernement, redoutèrent une destitution imminente.

Dans l'affaire Iran-Contra, des responsables du gouvernement Reagan ont illégalement conspiré avec plusieurs régimes étrangers pour modifier la politique étrangère américaine. S'il y a eu scandale, c'est en partie à cause des tractations inappropriées –et souvent illégales– entre des dignitaires américains et une puissance étrangère hostile, expansionniste, déstabilisatrice dans sa région et soutien du terrorisme. Dans l'affaire Iran-Contra, de puissantes personnalités politiques ont menti à des enquêteurs fédéraux sur leurs liens avec des dignitaires de ce pays hostile. Cela vous rappelle quelque chose, peut-être?

Le président Ronald Reagan avec Caspar Weinberger, George Shultz, Ed Meese et Donald Regan discutant de l'affaire Iran-Contra dans le bureau ovale, le 25 novembre 1986 | Service de presse de la Maison-Blanche, propriété de la bibliothèque Ronald Regan via Wikimedia CC

Mais les parallèles avec le Russiagate ne s'arrêtent pas là. Dans l'affaire Iran-Contra, le magistrat indépendant en charge de l'enquête, Lawrence Walsh, était un ténor du barreau au pedigree républicain plus que reluisant. Ce qui ne l'empêcha pas de se faire agonir de critiques dans son propre parti, à l'instar du conseiller spécial Robert Mueller dans son enquête sur Trump et son premier cercle. Au Congrès, des Républicains accusèrent Walsh et son équipe de biais partisans, en appelèrent à la démission de ses principaux enquêteurs et dénoncèrent la corruption et les gâchis supposés de l'enquête. Ils exigèrent même l'ouverture d'une enquête sur les manquements (fantasmés) de Walsh.

«La plus grande chasse aux sorcières depuis Salem»

Selon Bob Dole, à l'époque leader de la minorité républicaine au Sénat, l'équipe de Walsh était un «repaire d'avocats démocrates militants», comme il ne cessera de tempêter durant toutes les années de l'enquête. Selon Walsh, Dole a beaucoup fait pour saper la confiance de l'opinion envers le bureau du conseiller spécial et pour discréditer ses activités. Aujourd'hui, des acolytes de Trump comme Devin Nunes et Jim Jordan jouent un rôle similaire.

Dans l'affaire Iran-Contra, les enquêteurs ne furent que des «tueurs à gage grassement payés», affirmera Dole. Ce fut la «plus grande chasse aux sorcières depuis Salem», pouvait-on lire sur des banderoles lors de la Convention nationale républicaine de 1992 –une formule qu'adore aussi Donald Trump lorsqu'il fait référence à l'enquête de Mueller.

Le procureur Robert Mueller est particulièrement contesté par une partie du camp républicain, comme le fut Lawrence Walsh dans les mêmes fonctions dans l'affaire Iran-Contra. | FBI, 11 mars 2011 via Wikimedia CC

Un avis que partageait l'homme le plus puissant du monde. Toute cette affaire n'était qu'une «énorme chasse aux sorcières», dira le président de l'époque, George H.W. Bush, sérieusement mis en cause –en risquant même, selon Walsh, une responsabilité pénale– pour ses propres agissements au moment des faits, alors qu'il était vice-président de Reagan.

Walsh, le Mueller d'antan, allait passer sept ans à creuser ce qui fut, fondamentalement, un complot pour escroquer les États-Unis. Pour ne finir par voir que de puissants intérêts politiques, dont la fortune était pour certains suspendue à la mort de l'enquête, réussir à s'extraire au bulldozer d'une potentielle crise constitutionnelle.

Un précédent: le déni de justice

Onze personnes furent jugées coupables dans l'affaire Iran-Contra, mais toutes en sortirent indemnes. La condamnation de John Poindexter, conseiller à la sécurité nationale de l'ère Reagan, fut révoquée en appel en 1991. Idem pour celle d'Oliver North (un juge statua que l'immunité accordée par le Congrès à Poindexter et North en échange de leur témoignage les protégeait de poursuites ultérieures; Reagan avait lui-même encouragé les deux hommes à demander l'immunité, probablement à cette fin). Un ancien officier de la CIA impliqué dans le scandale verra son dossier classé sans suite lorsqu'un procureur général de Bush, dans une manœuvre hautement inhabituelle, refusera de déclassifier les documents nécessaire à la défense selon le juge du procès.

Mais le véritable coup de grâce à l'enquête surviendra le 24 décembre 1992, lorsque Bush graciera cinq responsables liés à cette affaire, dont Robert McFarlane, un autre conseiller à la sécurité nationale de l'ère Reagan. Néanmoins, la grâce la plus choquante fut celle accordée par Bush au Secrétaire à la Défense de l'époque Reagan, Caspar Weinberger, dont le procès n'avait même pas encore débuté. Selon Walsh, Weinberger avait dissimulé aux enquêteurs des documents gravement compromettants pendant des années, ce qui prouvait qu'en très haut-lieu –et peut-être même dans le bureau de Reagan– on avait sciemment enfreint la loi et ainsi empêché la procédure de destitution.

Comme l'écrit Walsh dans son livre Firewall, sa version de l'affaire Iran-Contra, les poursuites contre Weinberger allaient se révéler un «véritable test de l'applicabilité de l’État de droit au gratin politique». Il n'y avait, à l'époque de la décision de Bush, «aucun précédent d'une grâce visant à bloquer le procès d'une personne mise en accusation –et encore moins le procès d'un collègue du président ou un procès dans lequel le président aurait pu être appelé à la barre». Ce qui n'est plus le cas aujourd'hui.

L'affaire Iran-Contra est un cadeau pour l'administration Trump. Elle offre à ses responsables un précédent normatif, juridique et politique de ce que Trump laisse entendre depuis des mois –qu'il graciera ses alliés attrapés dans les filets de Mueller.

Et pourquoi se gênerait-il? Pour les individus impliqués dans l'affaire Iran-Contra, les conséquences ont été pathétiquement minimes. George H.W. Bush, Bob Dole et Ed Meese, le procureur général de l'ère Reagan, sont tous aujourd'hui de vénérables Républicains. À Cleveland, lors de la Convention nationale républicaine de 2016, Dole était le plus âgé des dignitaires présents. Et cet «architecte de l'opération de camouflage», selon les mots de Walsh, vient encore d'être récemment célébré lors de l'annonce, par Trump, de la prochaine nomination à la Cour suprême de Brett Kavanaugh.

Les coupables font toujours carrière

Elliott Abrams, qui a avoué avoir menti devant le Congrès lors de l'enquête sur l'affaire Iran-Contra, a œuvré au sein de l'administration George W. Bush et a longtemps été pressenti au poste de Secrétaire d'État adjoint dans celle de Trump. Poindexter s'est trouvé un boulot au département de la Défense sous George W. Bush. Début de 2017, McFarlane aurait travaillé avec Michael Flynn, à l'époque conseiller à la sécurité nationale, sur une proposition de financement fumeuse de centrales nucléaires au Moyen-Orient. Oliver North –qui a failli faire fructifier sa «célébrité» dans l'affaire Iran-Contra auprès de l'extrême-droite en manquant gagner un siège de sénateur en Virginie en 1994– est aujourd'hui président de la National Rifle Association.

Pour les individus impliqués dans l'affaire Iran-Contra, les conséquences ont été pathétiquement minimes.

Si le système ne fonctionne pas lors de l'enquête sur le Russiagate, ce ne sera certainement pas de la seule faute de Mueller. L'affaire Iran-Contra nous montre pourquoi. La pourriture n'est pas nouvelle et précède, de loin, l'arrivée de Trump aux manettes.

En 1992, le soir des grâces de George H.W. Bush, Walsh allait organiser une conférence de presse au débotté dans son bastion d’Oklahoma City. La décision de Bush, déclara Walsh, «démontre que des personnes puissantes avec des alliés puissants peuvent commettre des crimes graves en abusant délibérément de la confiance du public–et ce sans conséquences».

Comme s'en souvient Walsh, «vers la fin [de la conférence de presse] un journaliste avait demandé: “Le message qu'il faut en retenir, c'est ce qui si vous travaillez pour le gouvernement, vous êtes au-dessus des lois”?»

«Ça», avait répondu Walsh, «cela dépend pour quel président vous travaillez».

Zach Dorfman Journaliste

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