Parents & enfants / Société

La honte de la mère célibataire

Temps de lecture : 5 min

J’ai choisi d'avoir des enfants toute seule. Alors pourquoi ce sentiment de honte?

La honte des mères célibataires se mesure à l'aune de la norme sociale dont elles s'écartent | Janko Ferlic via Unsplash CC License by
La honte des mères célibataires se mesure à l'aune de la norme sociale dont elles s'écartent | Janko Ferlic via Unsplash CC License by

Ma maman tenait beaucoup à me convaincre que la maternité n’est qu'une expérience parmi les autres qui donnent de la valeur à la vie d’une femme. Elle était comptable à mi-temps, ce qui lui permettait d’être à la maison quand je rentrais de l’école. Et, si elle espérait bien que j’aie des enfants un jour, elle était convaincue que les femmes devaient se réaliser d'abord autrement. Comme beaucoup de filles élevées dans les années 1980, à qui leurs mères ont donné une éducation qui semblait vouloir corriger la vie qu’elles avaient elles-mêmes vécue, j’ai été encouragée à penser que la question n’était pas «qui épouseras-tu?» mais «qui deviendras-tu?»

J'évoque tout cela parce que, arrivée à mi-chemin de la trentaine, il m’est arrivé quelque chose qui m’a ébranlée jusqu’au plus profond de mon être –et qui continue de le faire, à ce jour. Quelques années plus tôt, j’avais migré de Londres à New York et je vivais dans un agréable appartement à Brooklyn. J’avais de chouettes amis et un bon boulot. J’étais célibataire –ou plus ou moins célibataire–, tout allait bien pour moi.

Quand, soudain, tout est parti en vrille. Mon trente-septième anniversaire se dessinait à l’horizon et, à ma grande horreur, il se pointait main dans la main avec une panique qui se mit à tourbillonner autour de moi comme une jupe autour d’une danseuse de flamenco. C’est de bébé dont il était question, bien sûr, et la surprise qui m’a saisie à ce moment-là n’était pas liée à la découverte que j’en désirais un –j’avais toujours su que j’essaierais de fabriquer un moutard à un moment ou un autre–, mais au sentiment de honte qui s’est imposé à moi. De la honte! Moi qui croyais faire partie de la génération post-honte (vous avez le droit de ricaner), au sein de la communauté des femmes en général, et au sujet de ma situation en particulier.

Se battre contre son propre sentiment de honte

Voici les choses pour lesquelles ma mère, individu férocement intransigeant et doté d’un courage hors du commun, a néanmoins ressenti une profonde honte: m’avoir eue à 42 ans –un âge avancé, particulièrement en 1975, à l’ère d’avant les FIV. De n’avoir eu «qu’un seul» enfant. D’avoir eu 10 ans de plus que mon père –et que les autres mères qui attendaient à la sortie de l’école. Et, enfoui tout en dessous, la honte enracinée d’avoir subi des agressions sexuelles lorsqu’elle était enfant.

Chacune de ces choses était connectée, indirectement, à son sentiment que la valeur d’une femme est liée à son histoire sexuelle et à sa productivité maternelle: concept impossible à surmonter, quelles que soient les techniques d'autopersuasion, et sur lequel elle n’avait pas prise. En la regardant, enfant, voilà ce que j’ai su avant même de me rendre compte que je le savais: si je devais faire une chose, une seule, dans ma vie, ce serait de refuser la honte.

Voilà voilà. J’avais 37 ans et soudain, je baignais dedans. J’avais honte de mon envie d’enfant que je vivais comme un échec féministe. J’avais honte d’être horrifiée à l’idée d’envisager un avenir sans enfant. J’avais honte de ma conviction secrète selon laquelle avoir des enfants seule était préférable à en avoir avec la personne avec qui je sortais plus ou moins. Et, quand toute cette honte s’est avérée trop lourde à gérer, j’ai eu honte de la manière dont je me suis consolée: en cherchant autour de moi des gens dont la situation avait l’air pire que la mienne, pour me dire: «Ouf, au moins je n’en suis pas là.»

Le cap de la quarantaine

Avec un peu de chance, me disais-je, j’allais réussir à avoir un bébé juste avant mes quarante ans (un bon point). Mais j’étais célibataire (un mauvais point). J’étais plus ou moins avec quelqu’un (un bon point). Mais nous n’avions pas envie d’avoir un enfant ensemble (bizarre). Et puis c’était une relation homosexuelle (compliqué). D’un autre côté, avoir un enfant avec don de sperme était plus «naturel» qu’avec un don d’ovocytes; ce qui était plus «naturel» qu’avoir recours à une mère porteuse; ce qui était plus «naturel» que l’adoption; ce qui était plus «naturel» que pas d’enfant du tout: effet domino qui venait s’achever au pied d’une immense pierre tombale noire où serait gravés les mots: «vieille fille sans enfant».

Je savais que ces mécanismes de pensée étaient négatifs, mais je n’arrivais pas à les empêcher. Finalement, j’ai décidé de faire un enfant seule, ou plutôt deux enfants, des jumelles —ce n’était pas ce qui était prévu!— mais la honte a bien failli faire dérailler ce projet. Et si je n’avais pas réussi à tomber enceinte, la honte aurait aggravé ma douleur.

La persistance des normes

Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire? Sérieusement, qu’est-ce qui se passe, là? Lorsque j’étais plongée dans les affres de la panique maternelle, je faisais le tour de mon propre horizon: j’étais diplômée, solvable, capable, aimée; mais défaillante, défaillante, défaillante. Aujourd'hui encore, il arrive qu'un seul regard à mes bébés me fasse sentir comme Boadicée dirigeant une charge contre les Romains, je ne suis toujours pas immunisée. Une femme, venue me voir après un événement littéraire, m’a confié qu’elle se demandait si elle n’allait pas faire un bébé toute seule, mais qu’elle gardait espoir: «Évidemment, je préfèrerais avoir un bébé avec un homme que j’aimerais», m’a-t-elle dit. J’ai souri et j’ai répondu «oui mais...» et, très vite, je me suis retrouvée à court. Elle était là, ma conviction tenace d'un choix qui ne se faisait pas nécessairement par défaut.

«J’ai décidé de faire un enfant seule, mais la honte a bien failli faire dérailler ce projet.»

Dans ce genre de circonstances, j’ai remarqué qu’il existait comme une force gravitationnelle qui me poussait à parler d’enfants dans des termes auxquels je ne crois pas vraiment. Je m’entends parler de la famille nucléaire «idéale», de la nécesssité de faire la paix avec soi-même lorsque ça ne marche pas. C’est complètement dingue! Le style d'une famille ne se mesure pas à l'aune de sa définition idéale. Consoler des femmes de 37 ans d'un «hé les filles, tous les couples ne durent pas alors ce n’est pas grave si vous vous plantez aussi!» n'arrange rien à l'affaire. Déconstruisons la valeur intrinsèque accordée à la manière dont nous faisons des enfants. Nos choix personnels — avec qui nous sortons ou nous nous reproduisons—, ne sont pas forcément les indicateurs de circonstances individuelles. Tous les aspects de la vie des femmes sont toujours mesurés à l’aune d’une espèce d’idéal global: c’est complètement bidon, nuisible et triste.

La femme que j’ai rencontrée lors de cet événement littéraire avait le droit de regretter que les choses ne se soient pas passées comme elle l’avait prévu. Mais on peut se demander quelles ont été les forces et les pressions qui l’ont poussée à envisager son projet. Quand on nous martèle qu’il existe une version standardisée de la vie idéale, tous les écarts à la norme se chargent de honte. Parfois, je regarde mes filles, et je n’arrive pas à croire que j’ai failli ne pas les avoir à cause de l’opinion des autres.

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