Parents & enfants

Les conseils qu'on donne aux jeunes profs et qu'ils feraient mieux de ne pas écouter

Temps de lecture : 10 min

Comme si la rentrée n'était pas assez compliquée comme ça, il leur faut trier entre les remarques judicieuses et les énormités parfois bien cachées.

Chalk Corridor | fdecomite via Flickr CC License by
Chalk Corridor | fdecomite via Flickr CC License by

«Ne souris pas avant le mois de novembre». C'est le conseil le plus désarçonnant qu'il m'a été donné d'entendre au début de ma carrière de prof (putain, dix ans). Une recommandation d'autant plus déstabilisante qu'elle m'a été faite à plusieurs reprises, par des personnes différentes, dans des établissements différents.

Ce n'est pas simple, d'entrer dans une salle des professeurs pour la première fois. Il y a là plusieurs dizaines de collègues (au bas mot) dont il va falloir retenir en très peu de temps le patronyme, la discipline enseignée, les caractéristiques de chacun et chacune. Dès le jour de la pré-rentrée, les informations diverses et variées vont affluer, et il conviendra de les intégrer le plus rapidement possible afin d'avoir l'air sûr de soi devant les élèves dès la première heure de cours.

La pré-rentrée, c'est un mélange de discours lénifiants, de statistiques sur les résultats de l'année écoulée, de diaporamas visant à exposer les nouveautés de l'année à venir et de groupes de travail débouchant généralement sur du vide. Mais c'est aussi et surtout l'occasion de converser avec les profs déjà en fonction dans l'établissement depuis au moins un an. Cela permet de prendre le pouls du collège ou du lycée, de savoir à quelle sauce on va être mangé, pour reprendre une expression souvent entendue à ce stade de l'année.

Il n'y aura guère besoin de poser de questions: tout le monde va venir vous expliquer comment fonctionne l'établissement, à quel type d'élèves vous allez devoir faire face, voire même le sens de la vie. Lors de ma première année, j'ai le souvenir d'avoir eu le sentiment de me noyer dans un océan de bienveillance et de préconisations parfois contradictoires. Impossible de reprendre sa respiration: tout le monde a son petit avis à donner.

Conseil: n'écoutez pas les conseils

Aujourd'hui, du haut de ma petite expérience, j'observe les nouveaux et les nouvelles passer à la même moulinette sans trop savoir quoi faire pour les aider. Débarquer après ses collègues et dire «n'écoute pas forcément leurs conseils à la lettre» serait un conseil supplémentaire, et donc un conseil de trop.

C'est pourtant ce qu'il faudrait leur expliquer. De même qu'il n'y a pas un profil d'élèves, il n'y a pas une façon d'enseigner. Notre liberté pédagogique est relativement préservée, tout comme notre liberté d'être nous-mêmes. C'est ce qu'oublient trop souvent les spécialistes du conseil livré clé en main, qui voient leurs méthodes et leur personnalité comme la seule vraie bonne façon de procéder.

Un jour, alors que je m'apprêtais à entamer une année un peu impressionnante, à cheval sur deux collèges pas franchement tranquilles, on m'a donc conseillé de ne pas sourire aux élèves avant le mois de novembre. Attendez deux secondes. Ne pas. Sourire. Aux élèves. Avant. Le mois. De novembre. Je ne suis peut-être pas le type le plus enjoué du monde, mais là, c'était clairement trop demander. Je comprenais bien le principe: il s'agissait de ne pas montrer la moindre faille face à des collégiens et des collégiennes dont une partie n'attendait apparemment qu'un faux pas de ma part pour me sauter à la gorge. Mais se retenir de sourire, vraiment?

En diluant un peu cette phrase, on peut sans doute y trouver un peu de vrai. L'idée, c'est de ne pas jouer au grand frère ou à la grande sour avec ses élèves, et surtout pas au début de l'année, à un stade où une partie de ce jeune public va tester vos limites, vos exigences et votre aptitude à gérer d'éventuelles situations de crise. Mais moi, jeune enseignant influençable n'ayant alors jamais croisé d'élèves de ZEP, je me suis dit qu'il fallait prendre cette recommandation au pied de la lettre, et j'ai essayé de ne pas sourire jusqu'au mois de novembre.

Résultat: les premiers jours, je me suis tellement concentré là-dessus que j'ai perdu une partie de ma diction, mon peu de souplesse, et tout mon esprit, arme pourtant très pratique lorsqu'il s'agit d'apaiser certaines tensions ou de rabaisser le caquet des plus velléitaires. Une catastrophe. J'ai fini par comprendre que j'avais tout intérêt à retrouver un peu de naturel, et à me fier à mon intuition plutôt qu'à des conseils impersonnels. Les erreurs furent nombreuses, le tâtonnement permanent, mais c'est comme cela que je suis finalement arrivé à trouver le ton juste (en tout cas celui qui me convient) et les méthodes qui vont avec.

Le fléau de la perfection

Aujourd'hui encore, rien n'est parfait, loin de là. Mais je me sens bien dans mes baskets de prof, et je crois que c'est essentiel. C'est d'ailleurs l'une des choses que j'aurais aimé qu'on me dise: ne cherche pas à être parfait. Détends-toi. Une heure de cours ratée parce que tu t'y es mal pris? Une tâche qui a pris beaucoup plus de temps que prévu et t'a empêché de boucler ta séance comme prévu? Une digression ou un imprévu qui t'ont totalement fait dévier? Et alors. Une année scolaire, c'est trente-six semaines de cours. Lorsque j'ai arrêté de vouloir en rentabiliser chaque minute, j'ai perdu en crispation ce que j'ai gagné en souplesse et en adaptabilité. Et là encore, c'est assez épanouissant.

«La chose la plus importante qu'on m'ait dite en début de carrière, explique Agnès, prof de français depuis 2002, c'est "N'aie pas peur de te planter". Il faut dédramatiser ça. On n'est pas des machines, et d'ailleurs les élèves non plus. On n'arrête pas de leur répéter que c'est vachement important de faire des erreurs, qu'il faut les utiliser pour gagner en expérience. Mais quand on est une jeune prof, on oublie souvent d'adapter ce précepte à soi-même. Les premières semaines, j'avais la nausée et les larmes aux yeux dès qu'une heure de cours n'avait pas été idéale. C'était invivable.»

Depuis, comme beaucoup, Agnès s'est détendue. «Ça ne veut pas dire qu'on n'en a plus rien à faire, mais disons qu'on place le curseur ailleurs. Je m'autorise un peu de souplesse et d'humanité. Ça rend les journées plus plaisantes pour tout le monde».

Le pire conseil qu'on lui ait donné, Agnès n'a jamais essayé de le suivre. «Une collègue très expérimentée m'a suggéré de faire comme elle: donner tous les devoirs de l'année, exercice par exercice, dès la rentrée de septembre. Elle disait que ça assommait les élèves d'entrée, que ça leur montrait qu'il n'allait pas falloir se tourner les pouces ou faire ralentir le cours, sous prétexte de mettre en péril toute cette organisation si minutée. Apparemment, pour elle, ça a toujours fonctionné comme elle le souhaitait. Tant mieux. Mais ce n'est pas de ça que je veux. À quoi ça sert d'être une prof robot, un agrégateur de contenus sur pattes? Ce n'est clairement pas pour ça que j'ai voulu faire ce métier. Quand elle m'a donné ce conseil, j'ai hoché la tête par politesse et puis je l'ai mis mentalement à la corbeille.»

Pas là pour être aimé, mais...

Patrice, professeur de technologie en collège, se souvient lui aussi d'un conseil très simple, mais qu'il a eu besoin d'entendre clairement pour ne pas faire fausse route.

«J'ai préparé ma première rentrée en mode "militaire": j'avais décidé ne de rien céder à personne, que les sanctions tomberaient les unes après les autres jusqu'à ce que l'ensemble des élèves comprenne qui était le chef. J'étais fier d'avoir rapidement réussi à museler la plupart de mes collégiens et collégiennes, mais quelques fortes têtes faisaient de la résistance en m'accusant de les "punir pour rien".

L'autre revers de la médaille, c'est que le calme que je désirais tant dans ma salle de classe a fini par céder la place à une sorte de morosité, parce que beaucoup d'élèves venaient dans mon cours avec pour principal objectif de ne pas finir avec une heure de colle. Avec le recul, je réalise bien à quel point c'était idiot. Mais j'avais toujours gardé en tête cette phrase qui reste très vraie, à condition de bien l'interpréter: "Tu n'es pas là pour être aimé".

Le conseil qui m'a sauvé, agrémenté d'une discussion posée et bienveillante, c'est ma collègue Sophie qui me l'a apporté. Elle m'a juste dit qu'effectivement, je n'étais pas là pour jouer au grand frère ou au copain avec mes élèves, mais que je n'étais pas là non plus pour être détesté. Elle a ajouté que malgré les râleries traditionnelles, les classes aimaient bien être cadrées, mais qu'en revanche les élèves détestaient l'injustice, et que ça pouvait soit les éteindre soit faire ressortir toute leur colère.»

Depuis, Patrice a appris à déplacer le curseur en fonction des situations et des profils d'élèves. Comme la majeure partie des profs, il commet encore des erreurs de jugement ou d'appréciation («C'est ça le conseil que je voudrais donner: arrêtez de penser que vous pouvez être parfaits. C'est bien d'essayer, mais ne vous jetez pas sous un camion si vous prenez la mauvaise décision de temps en temps.») Mais il se sent mieux, et ses élèves aussi.

Gentil, pas gentil du tout, pas gentille du tout du tout du tout

Dans les films qui se déroulent sur une année scolaire (pas très original mais efficace), comme Entre les murs ou Les grands esprits, on trouve généralement en préambule une séquence dans laquelle les collègues se présentent aux nouveaux et aux nouvelles. À en croire ces deux films, il convient de donner trois informations: son prénom, sa discipline, puis, au choix, son nombre d'années d'expérience dans l'établissement, ou bien sa provenance si on vient de poser ses valises. Dans chacun des deux films et dans tellement d'autres, la scène suivante montre comment les anciennes et (surtout) les anciens se ruent sur la chair fraîche pour prodiguer des conseils à vitesse grand V.

J'ai effectivement vécu plus d'une fois l'équivalent de cette scène d'Entre les murs où un «ancien» inspecte la liste des élèves d'un "nouveau" et lui balance ce genre de commentaire au visage: «Gentil - gentil - pas gentil - pas gentil du tout - gentil (...) - pas gentille du tout, du tout, du tout». Personnellement, je n'ai jamais franchement retenu ce genre de caractéristiques, parce que j'ai une mémoire déplorable. Et quand bien même. Merci aux profs faisant partie des meubles de vouloir mettre en garde les autres sur la potentielle nocivité de tel ou telle élève, mais est-ce vraiment comme cela que l'on veut commencer l'année?

Cela fera sans doute bien rigoler celles et ceux que le mot «bienveillance» fait pisser de rire, mais je ne suis pas certain qu'il soit hyper judicieux faire de petites croix rouges à côté des élèves qui ont donné des difficultés à vos collègues au cours de l'année précédente. S'il est normal d'être un peu sur ses gardes à la rentrée, procéder à une sorte de fichage préventif au lieu de donner sa chance à tout le monde ne semble pas constituer la meilleure méthode pour démarrer l'année sur des bases saines. Mais faites comme vous le sentez.

Dans Les grands esprits, on ne détaille pas les noms des élèves, mais on préfère prévenir le prof un peu guindé joué par Denis Podalydès: «Je peux te donner un petit conseil? [Est-il vraiment possible de répondre "non" à ce genre de question? nda] «Avec les élèves, fais-toi respecter tout de suite, sinon ils vont te manger tout cru. C'est des carnivores».

Envie d'imiter Bigard

Ce genre de recommandation, que l'on entend partout et tout le temps, m'a toujours fait penser à l'un des plus célèbres sketches de quelqu'un qui n'est pas exactement mon comique préféré, mais dont le sens de l'observation peut néanmoins faire mouche: un certain Jean-Marie Bigard. Rappelez-vous de son sketch sur les expressions à la con («C'est pour dîner? Non, c'est pour faire un tennis, connard»). Lorsque des profs conseillent à d'autres de se faire «respecter tout de suite», je me dis qu'ils mériteraient de figurer dans le sketch, et que Bigard (lui-même ex prof d'EPS) aurait pu leur répondre quelque chose comme «Heureusement que t'es là, parce que j'avais prévu de me faire marcher sur la gueule pendant une semaine ou deux avant de commencer à me faire respecter.»

Prof de sciences économiques et sociales et ancien président des Cahiers pédagogiques, Philippe Watrelot a écrit sur son blog de nombreux billets consacrés à la rentrée et aux premiers pas dans le métier. En 2016, il livrait (sans les imposer) ses conseils de (vieux) prof. L'avantage des recommandations écrites, c'est qu'elles sont beaucoup moins étouffantes pour les profs qui débutent.

Le pire conseil que Philippe Watrelot se souvienne avoir reçu concernait son apparence: «J'ai commencé à enseigner en 1981. J'avais 22 ans et je paraissais très jeune. Mon conseiller pédagogique m'a dit en substance: "Il faut vous vieillir et mettre un costume." Sûrement pour "habiter la fonction". Tu parles! Je me sentais engoncé, déguisé, et donc encore plus mal. Il m'a fallu un mois pour me rendre compte que pour avoir de l'autorité, il fallait que je sois moi, que j'assume ma jeunesse et mon allure».

Lors de mon année de stage, j'ai moi-même porté des vestes et des chemises pour faire oublier que je n'avais que 5 ans de plus que mon élève le plus âgé. Après avoir crevé de chaud pendant près d'un an, j'ai fini par tomber la veste et renouer avec ma garde-robe «normale». Ironiquement, j'aurais bien aimé que quelqu'un me donne ce conseil un peu plus tôt dans l'année. Ça m'aurait évité des mois de front qui brille et d'auréoles dans le dos.

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