Boire & manger / Égalités

C'est ma femme qui goûte le vin, désolé

Temps de lecture : 8 min

Quant à l'assiette végétarienne, elle est pour moi, merci.

Pourquoi cette commande serait-elle plus destinée à des femmes qu'à des hommes? | Kate Townsend via Unsplash License by

Quitte à choquer l'assistance, je suis végétarien depuis le 16 février 2016. Je n'ai pas mangé le moindre morceau de viande depuis cette date, en tout cas pas volontairement –je suis encore meurtri par l'affaire du samoussa au poulet qui m'a été servi par erreur dans un restaurant de Rotterdam.

La femme dont je partage la vie, elle, vit très bien son statut de flexitarienne –un mot un peu nul. Il lui arrive de passer des semaines sans manger de viande, mais elle ne dit pas forcément non à une belle tranche de mortadelle ou à une proposition de plat carné qui lui fait de l'œil. Ce dont je ne lui tiens absolument pas rigueur.

Quand nous allons déjeuner ou dîner à l'extérieur, il est donc assez fréquent que notre commande soit composée d'un plat végétarien et d'un autre à base de viande. Et que croyez-vous qu'il se passe au moment où la serveuse ou le serveur nous apporte nos plats? L'assiette végétarienne finit presque systématiquement devant ma femme, et la viande devant moi.

La viande, c'est pour elle

Comme nous appartenons à ce genre de clientèle dont le but est de ne pas emmerder le personnel (je vis de plus en plus mal le fait de me faire servir, même par quelqu'un dont c'est le métier), nous attendons généralement que la personne ait tourné les talons pour échanger nos assiettes. Le problème réglé, nous nous plongeons dans nos plats.

La situation étant plus que récurrente, j'ai fini par dresser quelques statistiques –sur un échantillon certes peu représentatif, puisque composé de deux personnes. Sur les quinze derniers repas pris dans des restaurants en tout genret, on m'a attribué le plat de viande douze fois. Oui, 80% du temps. Fast-food avec service à table, brasserie familiale ou resto de hipster, ça ne rate quasiment jamais.

Comme je suis un très mauvais statisticien, j'ai oublié de prendre en note un autre paramètre important: l'identité de la personne qui énonce la commande. En fonction de l'humeur, de la simplicité des intitulés et de notre difficulté à nous décider, nous avons deux façons de commander: soit chaque membre du couple s'occupe de son propre menu, soit quelqu'un commande tout, permettant à l'autre de regarder ailleurs –c'est-à-dire son smartphone– ou d'aller se laver les mains.

Je n'ai donc pas de chiffres précis à vous fournir, mais sachez que même lorsque je commande mon plat sans animal et qu'elle demande une viande bien cuite, l'inversion se produit très souvent au moment où les assiettes arrivent. Lorsque c'est elle ou moi qui effectue toute la commande, je comprends un peu mieux l'erreur, même si cela ne coûterait rien de nous demander qui avait commandé quoi.

D'après un sondage réalisé en Suisse en 2017, 70% des personnes végétariennes sont des femmes. Je peux donc comprendre, même si cela m'agace, que les serveurs et serveuses m'attribuent le morceau de barbaque: statistiquement, s'il n'y avait que ce chiffre à prendre en compte, cela leur laisserait environ sept chances sur dix d'avoir raison.

Sauf que le même sondage indique que chez les vegans, catégorie à laquelle je n'appartiens pas, la tendance est quasiment inversée: 60% d'hommes, pour 40% de femmes. Il est donc de plus en plus «risqué» de tabler sur le fait que la viande est pour l'homme, et non pour la femme.

Le cocktail de fruits, c'est pour lui

Mais il n'y a pas que dans la dichotomie entre le végétarisme et le carnisme que les stéréotypes de genre semblent s'inviter à table. Il se produit la même chose au niveau des commandes de boissons, notamment lorsque celles-ci incluent de l'alcool.

Comme j'ai le permis de conduire mais pas ma femme, il arrive fréquemment que je choisisse de ne pas boire du tout avant de reprendre la route, une simple bière pouvant suffire à me rendre légèrement pompette –mot un peu nul– lorsque je suis trop fatigué. Quand nous avons le temps de boire un dernier verre ou de paresser en terrasse, nous commandons souvent un verre de blanc et une limonade. Faut-il vraiment que je vous explique à qui est attribué le vin et à qui échoit le soda avec paille?

«C'est comme si ma copine n'avait pas le droit de boire une pinte et moi un jus bien frais.»

Brice

Brice, 29 ans, ne boit pas d'alcool. Lui aussi a remarqué qu'on lui attribuait presque systématiquement la boisson alcoolisée, tandis que le cocktail de fruits était attribué à sa compagne ou à l'une de ses amies.

«Cela n'a rien de vexant, mais je trouve ça incompréhensible. C'est comme si ma copine n'avait pas le droit de boire une pinte et moi un jus bien frais. Je fais toujours remarquer à voix haute, mais gentiment, que non, c'est le contraire, et que cette grosse bière n'est pas pour moi. Je me dis que ça peut finir par entrer dans la tête des serveurs et des serveuses qui font ça.»

Même dans les couples où tout le monde boit de l'alcool, il n'est pas rare que ce genre de méprise survienne. Un ami me confiait récemment que lorsque sa femme et lui commandent un verre de vin blanc et un verre de rouge, les serveurs et serveuses qui posent les verres sans s'interroger se trompent presque toujours. C'est lui qui aime le blanc, c'est elle qui aime le rouge, mais c'est pourtant dans le sens inverse que les verres leurs sont servis.

La bière? Une boisson d'hommes. Le rouge? Pareil. Le blanc et les cocktails, alcoolisés ou non? Des trucs de gonzesses. Rien de bien grave dans cette affaire, mais cela permet de constater une nouvelle fois que les stéréotypes de genre sont partout.

La plupart du temps, c'est ma femme qui choisit le vin et le goûte, parce que je n'ai aucune mémoire des appellations –et aussi parce que son palais est mille fois plus fin que le mien. Souvent, la personne chargée de servir le vin prend le soin de demander à qui elle doit le faire goûter. Et là, on apprécie. Le reste du temps, c'est vers mon verre que serveurs et serveuses se précipitent.

C'est pourtant simple

Experte en étiquette, en protocole et en savoir-vivre, Anne Debard fixe une règle aussi simple que logique.

À la tête de AD Excellence et EAF - Étiquette à la française, elle travaille principalement pour des établissements de prestige, mais ce qu'elle enseigne à ses élèves pourrait s'appliquer partout: «On fait déguster à la personne qui a commandé le vin. Tout simplement.»

«Ce qu'il y a de vraiment énervant dans tout cela, c'est l'infantilisation. On s'étonne que je puisse m'y connaître en vin, que j'aie “une bonne descente”.»

Nora Bouazzouni, journaliste at autrice

C'est hélas loin d'être le cas dans bon nombre de restaurants, ce qui a le don d'agacer Nora Bouazzouni. L'autrice de l'essai Faiminisme et co-présentatrice du podcast «Plan Culinaire» est généralement celle qui commande le vin, mais elle peut régulièrement constater que c'est à son compagnon qu'on le fait spontanément goûter. Idem pour l'addition, qui est très fréquemment présentée à monsieur.

«Ce qu'il y a de vraiment énervant dans tout cela, c'est l'infantilisation. Si les serveurs s'adressent simplement à la mauvaise personne, ce n'est pas bien grave. Le problème, c'est que cela s'accompagne trop souvent de remarques désobligeantes à mon encontre. On s'étonne que je puisse m'y connaître en vin, que j'aie “une bonne descente”. On me met en garde contre les excès si je re-commande de l'alcool ou une portion de frites. Cela n'arrive jamais à mon mec.»

Le problème n'est pas si évident à régler, confie Anne Debard: si elle observe une évolution naturelle vers moins de misogynie («l'effet “génération Y”», résume-t-elle), elle pointe du doigt le manque de formation d'une partie du personnel et le turnover excessif pour les équipes qui opèrent en salles.

«Beaucoup de jeunes gens démarrent le service sans avoir été formés, puis quittent la restauration ou aspirent à d'autres types de postes, ce qui oblige à recommencer sans cesse le travail de formation.» Dans ces conditions, difficile de s'assurer que le personnel soit bien en place sur tous les détails liés au protocole et à la bienséance.

En ce qui concerne les plats végétariens attribués aux femmes, Anne Debard reconnaît que les stéréotypes sont omniprésents dans bon nombre de restaurants. Elle précise cependant que cela n'est pas supposé arriver dans le type d'établissement dont elle s'occupe: «On n'est pas dans la restauration, mais dans la dégustation. Il faut accorder une place toute particulière au bien-être de la clientèle. Cela inclut de faire preuve de vigilance sur l'identité de la personne qui a réservé la table, de celle qui a choisi le vin, de celle qui a commandé tel ou tel plat.»

Tout le monde peut se tromper

Dans les établissements moins tirés à quatre épingles, s'il nous est permis, clientes et clients, de donner un conseil au personnel qui nous sert: «DE. MAN. DEZ, résume Nora Bouazzouni. On ne vous en voudra pas d'avoir oublié qui avait commandé quoi, ou de ne pas savoir avec certitude qui doit déguster le vin. Et en cas d'erreur, pas de problème. Simplement, on ne veut pas de remarque moqueuse, de misogynie, de classisme. Je ne suis pas venue au restaurant pour souffrir, okay?»

Le sexisme ne s'arrête pas aux tables des restaurants. Caviste, mais aussi journaliste et présidente de Women Do Wine (Association internationale de femmes liées par la passion du vin), Sandrine Goeyvaerts voit rarement passer une journée sans avoir lu ou entendu des remarques saugrenues ou carrément déplacées.

«On me réclame très souvent “un vin de femme”, ou en me précise en rigolant: “Attention, y aura des nanas”. Sous-entendu: donnez-moi quelque chose de léger, doux, pas trop fort. Le blanc est souvent considéré comme une boison plus légère que le rouge, mais cela n'est qu'une perception, qui repose sur des clichés. On a beaucoup catégorisé les vins en “féminins” et “masculins”, soit “léger, subtil, délicat” et “fort, puissant, charpenté, viril”.»

Mais Sandrine Goeyvaerts voit une autre explication à cet empilement de stéréotypes. «On a tendance à proposer aux petites filles plus de bonbons, à valoriser leur appétit du sucre, tout en les éduquant très tôt à faire attention. À l'âge adulte, on continue sur la même lignée: je suis une fille, donc je dois aimer le sucre tout en culpabilisant de peut-être grossir, donc je privilégie des boissons plus “light”, d'où le succès des rosés et des blancs chez les femmes. Chez les hommes, on privilégie les goûts forts, puissants (viande, fromage, gras en général), parce qu'un homme qui se nourrit de protéines est considéré comme viril. De même, l'acide et l'amer sont des saveurs plus associées au masculin: la bière en est un exemple.»

En matière de gastronomie comme ailleurs, l'éducation est fondamentale. Ce qui n'empêche pas de manier l'humour, notamment avec les adultes: «Quand un homme me demande un vin “pour femmes”, j'ai tendance à répondre: “Vous voulez dire un vin qui fait tomber les pénis ou un vin dans lequel on a fait macérer des ovaires?”», raconte Sandrine Goeyvaerts.

«Plus on montrera de femmes qui s'y connaissent en vin, plus ça rejaillira sur les mentalités.»

Sandrine Goeyvaerts, journaliste et caviste

Malheureusement, la pédagogie ne fait pas tout: il suffit de regarder «Top Chef» chaque année pour constater que, même chez les grands noms de la cuisine, une cuisine légère, colorée ou fleurie est considérée comme «féminine», tandis que l'appellation «masculine» est très peu employée, puisque considérée comme le genre par défaut.

«Ce qu'il faut améliorer, c'est la visibilité, conclut la spécialiste du vin. Plus on montrera de femmes qui s'y connaissent en vin, plus ça rejaillira sur les mentalités, et plus on trouvera normal de proposer la carte ou de faire goûter à l'homme ou la femme, indifféremment de leur genre.»

Un principe qui s'applique également aux hommes végétariens: plus on en verra au quotidien, moins on oubliera leur existence. En attendant, je continuerai à échanger l'assiette qui m'a été servie avec celle attribuée à ma femme, et nous vivrons très bien comme ça.

Thomas Messias Prof de maths et journaliste

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