Économie

Samir Amin, économiste star de l'altermondialisme, est mort

Temps de lecture : 5 min

L'économiste franco-égyptien était partisan d'un «développement marxiste» pour mettre à bas le capitalisme, «considéré comme un système obsolète».

L'économiste Samir Amin au forum social mondial de Bombay, le 19 janvier 2004. | Photo Indranil Mukherjee / AFP
L'économiste Samir Amin au forum social mondial de Bombay, le 19 janvier 2004. | Photo Indranil Mukherjee / AFP

L’économiste franco-égyptien Samir Amin, précurseur de l’altermondialisme et du néo-marxisme, spécialiste des économies du Sud et fervent opposant à l’impérialisme occidental, s'est éteint le 12 août à l'âge de 87 ans.

Après des études, à Paris, dans les années 1950, en sciences politiques, statistiques et économie, il obtient l’agrégation de sciences économiques en 1957 et devient militant de la nouvelle gauche, proche des courants maoïstes et tiers-mondistes. Très rapidement, il élabore une théorie en opposition frontale au capitalisme moderne, en mettant en avant l’accaparement par les pays du Nord des richesses des pays du Sud sous couvert d’un «développement indifférencié».

Critique de la division internationale du travail

C’est l’idée du centre contre sa périphérie, des pays développés opposés aux pays sous-développés. Amir considère, dans une logique très marxiste, que le centre a monopolisé les moyens et les facteurs de production, et lui oppose ainsi à la périphérie ses directives et ses ordres. Un nouvel ordre mondial transparaît, au profit de quelques rares élus qui n’avancent que pour s’accorder et s’offrir la plus grande part de créations de richesse, sans solution d’amélioration et de retour sur les nombreux pays du Sud.

C’est une critique claire de la division internationale du travail théorisée par les économistes classiques, une critique reprise par l’économiste brésilien Celso Furtado. Selon la théorie classique, pour maximiser le système productif, il convient de confier à chaque pays la production de l’objet dans lequel il est plus doué, où il dispose du meilleur savoir et de la meilleure productivité. Chaque nation se spécialiserait dans sa production et, par répétition, optimiserait le système productif global.

Dans un sens positiviste, ce mécanisme permettrait d’apporter les meilleurs gains de productivité et intensifierait le processus productif des nations, jusqu’à une convergence économique globale. Les pays du Sud verraient leur savoir-faire s’améliorer, leur croissance augmenter et leur développement s’intensifier. Ce sont d’ailleurs les principaux arguments mis en avant par les organisations internationales, comme le FMI, pour justifier la mondialisation.

«Développement marxiste»

Seulement, cette division internationale du travail est trompeuse et ne fait que renforcer les inégalités et les différences entre les pays, estime Samir Amin. La spécialisation renforce la dépendance et la hiérarchie des nations. Elle confirme «l’ordre mondial» et renforce les positions inégales entre le centre et la périphérie.

«La forme actuelle de la mondialisation a peu à offrir à la grande majorité des peuples du Sud: profitable pour une minorité de personnes, elle exige en contrepartie la paupérisation des autres, en particulier des sociétés paysannes, qui rassemblent près de la moitié de l’humanité», écrivait-il dans le Monde diplomatique en janvier 2007.

D’après le théoricien de l’altermondialisme, il faudrait, au contraire, prôner un «développement marxiste» et mettre à bas le capitalisme, «considéré comme un système obsolète». La croissance devrait être inclusive et intégrer, sur le même plan, les gains économiques et les améliorations «politiques, sociales, écologiques et familiales» pour «des progrès bénéficiant à tous les citoyens, en commençant par les plus démunis».

Contre l'économie «pure»

Avec cette philosophie, foncièrement de gauche, Samir Amin construit une critique de l’économie pure orthodoxe, capable de tout théoriser, tout schématiser et tout expliquer. Il s’oppose à la vision économiste des sociétés contemporaines faisant de cette discipline la pensée centrale de toutes les décisions politiques. Il s’oppose, par exemple, au discours d'Emmanuel Macron qui, lorsqu’il était ministre, pensait pouvoir expliquer les attentats terroristes par des raccourcis économiques.

«L’économie doit construire son modèle, non pas à partir des exigences d’une rationalité simpliste et immédiate […] mais d’une rationalité médiatisant les anticipations des réactions des autres.»

Cette économie pure serait, dit-il, «l’habillage de l’ultralibéralisme», un moyen de légitimer et de justifier les choix sociaux et la hiérarchie des nations, sous un précepte scientifique fallacieux. Elle considère un individu représentatif, parfaitement rationnel et autonome, qui agirait seul en fonction de son propre intérêt particulier. L’optimum serait ensuite atteint par la somme des intérêts particuliers des 7 milliards d’habitants sur Terre. Tout serait ainsi justifié et légitimé sous le prisme de la logique économique, sans prise en compte des aléas, des complexités sociales, de l’histoire, de la culture, etc.

«[L’économie pure] choisit ainsi d’ignorer que la société réelle est une construction infiniment plus complexe, dans laquelle s’affrontent groupes sociaux, nations, États, grandes firmes, projets de société, forces politiques, religieuses et idéologiques, etc.», écrivait-il en août 1997 dans le Monde diplomatique.

Respect de la souveraineté des États

Dans cette orthodoxie économique, le monde deviendrait un village constitué d’individus rationnels et indépendants cherchant seulement à maximiser leur intérêt personnel, sans se figurer d’une quelconque influence extérieure. C’est précisément pour cette raison, d’après Amin, que le système mondial actuel ne peut pas fonctionner s’il se base uniquement sur ce truisme, quand bien même la science dure et les mathématiques ont voulu justifier et légitimer cette vision dogmatique. «L’économie doit construire son modèle, non pas à partir des exigences d’une rationalité simpliste et immédiate […] mais d’une rationalité médiatisant les anticipations des réactions des autres», écrivait-il encore.

Chaque acteur devient selon lui le sujet principal de son histoire, il ne peut pas décider et choisir sans influence ni emprise sur autrui. Par le laisser-faire libéral, la réussite de l’un devient l’échec de l’autre, les inégalités se maintiennent et se fructifient. En conséquence, la mondialisation capitaliste ne peut pas fonctionner durablement, la division internationale du travail se fourvoie dans un faux jeu à somme positive, dans une vision éhontée, supposant des individus égoïstes, rationnels et maximisateurs.

C’est, dit-il, nier les préférences et les influences sociales, les éducations différenciées, l’importance de la spiritualité, de l’origine culturelle. Chaque être humain est différent et ne peut fonctionner selon un même idéal libéral.

Pour revenir à une vision plus humaniste et bouleverser cet ordre mondial, avec un centre riche opposé à une périphérie pauvre, Amin militait pour le «respect de la souveraineté des États, des nations et des peuples, et la construction d’un système international polycentrique afin de substituer aux rapports de forces l’obligation de la négociation». Autrement dit, une déconstruction des institutions internationales actuelles, telles que l’OMC, l’Otan, le FMI, la Banque Mondiale, voire l’Union Européenne. L’intellectuel n’avait d’ailleurs pas de mots assez durs contre l’impérialisme occidental, notamment côté américain. Il souhaitait une dislocation de sa suprématie et une redistribution des cartes en faveur des peuples du Sud.

Adoré par de nombreux militants de l’extrême-gauche, auteur favori de Thomas Guénolé, responsable de la formation à la France Insoumise, Samir Amin a marqué son époque, déconstruit la théorie économique mainstream et grandement influencé la pensée hétérodoxe. Il laisse une œuvre riche et extrêmement importante, souvent caricaturée, parfois oubliée, mais régulièrement citée comme référence au nouvel internationalisme.

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