Culture

Le voguing, grand absent de la série «Pose»

Temps de lecture : 5 min

En dépit de son succès critique, la série diffusée actuellement sur Canal+ passe à côté de son sujet.

Les personnages de la série sont hauts en couleurs, loin de la mode qui agitait le milieu dont elle raconte l'histoire | Visuel de la série «Pose» / FX
Les personnages de la série sont hauts en couleurs, loin de la mode qui agitait le milieu dont elle raconte l'histoire | Visuel de la série «Pose» / FX

Depuis le début de sa programmation sur Canal, Pose a récolté des critiques élogieuses. La première saison de quatre épisodes aborde la culture du voguing sur un modèle assez proche de The Get Down sur Netflix, avec une trame romantique qui rassemble des personnages représentatifs de la scène ballroom de la fin des années 1980. Nous sommes en 1987, quand le phénomène underground prend de l'ampleur à New York et attire le soutien des médias, du clubbing et de la mode.

Pose est surtout réussi dans son portrait de la communauté noire, gay et trans, narrant les parcours humains difficiles de jeunes souvent à la rue après le rejet de leurs familles. Plusieurs actrices transsexuelles jouent des rôles sincères où le thème de la transition est habilement travaillé. La fragilité de la communauté noire et latine face à l'épidémie du sida est aussi parfaitement réussie. La rivalité entre les différentes houses (maisons) est véridique, peut-être légèrement adoucie, mais elle donne une idée assez proche de l'ambiance des balls et des compétitions. Sans chipoter, il reste néanmoins quelques angles morts qui desservent cette série qui aurait été sans faute si elle avait été produite par HBO au lieu de FX. La chronologie s'avère parfois hasardeuse, particulièrement au sujet de la musique.

Bémol sur la B.O.

Dès les premières secondes du premier épisode, on entend «Heartbeat» de Taana Gardber et on se dit que ça promet d'être un florilège des meilleurs hits de New York de cette époque. Mmm... déception. Le New York Times a beau saluer la série pour l'utilisation érudite du «Running Up That Hill» de Kate Bush et «I'm Not In Love» de 10cc, ces disques n'ont jamais vraiment été des classiques de voguing. Pire, plusieurs compétitions de Pose ont pour fond des morceaux de Hi-NRG, ce qui est assez improbable car ce genre musical est trop marqué par la culture gay blanche du milieu des années 1980.

Au fur et à mesure que la série avance, on finit par réaliser en se tirant les cheveux que la grande majorité des disques identitaires de la culture Voguing ne figurent pas dans la bande originale, comme «Love Is The Message» de MFSB qui est pourtant LE disque fondamental de ce mouvement. C'est comme si vous regardiez une série sur le début du hip-hop sans le moindre hit de Grand Master Flash and The Furious Five, Afrika Bambaata ou Curtis Blow.

Quand on a les moyens de se payer les droits de Kate Bush, on peut se permettre de payer pour un vieux Fast Eddie. Pour référence, on peut consulter la piste de MikeQ's Top 10 Vogue Ball Anthems of All Time, même si certains de ces classiques sont postérieurs à la fin des années 1980.

Ici donc, Pose fait beaucoup moins bien que The Get Down, dont la B.O. est un élément dynamique, qui fait battre le cœur ou donne carrément la chair de poule. Pose ne reflète pas la musique du New York de la fin des années 1980, à l'exception du très joli «Let's Wait Awhile» de Janet Jackson.

Une absence de costumes blancs qui fait tâche

Alors là, j'ai vraiment été déçu. Étant le seul gay encore vivant pour avoir découvert le New York des clubs afro-américains de 1987, les folles ne s'habillaient pas du tout comme ça. Tous les personnages ou presque sont sur leur trente-et-un, avec des vêtements bien au-dessus de leur niveau social et, même si beaucoup de vogueurs volaient leurs vêtements dans les boutiques ou se prostituaient pour avoir accès aux tenues haute couture de leurs défilés, très peu d'entre eux s'habillaient comme ça dans la vie réelle. Le blanc, qui était la mode visuelle de certaines maisons, n'habille quasiment aucun personnage de la série.

Les kids noirs portaient beaucoup de Gap, ce que j'ai rappelé dans l'introduction du livre de photographies de Chantal Regnault, Strike a Pose (1989-1992). Il suffit de tourner les pages de ce livre pour comprendre que Pose a exagéré le luxe de ses personnages et que l'éventail des couleurs n'est pas du tout raccord avec l'époque. Il faut se rappeler que New York était alors pauvre. Sur Lafayette Sreet ou Midtown, il y avait d'énormes blocks sans immeubles, des terrains vagues, beaucoup de SDF, la ville était encore sale et sentait mauvais. Les gens, et surtout les Afro-américains aussi étaient précaires. C'est d'ailleurs pourquoi ils rejoignaient les houses: la vie d'alors était difficile.

Pour résumer, si une série sur le voguing de la belle époque ne parvient pas à être «on point» sur la musique et la mode, il y a un petit problème historique.

À la recherche du voguing introuvable

Dernière critique, mais non la moindre: pour une série sur le voguing, on voit finalement très peu de voguing, point à la ligne. Une scène unique montre une vraie battle, sur les quais en bas de Christopher Street, avec des jeunes habillés comme il faut qui enchaînent les figures classiques du genre. La très grande majorité de ce que l'on voit sur le runway des compétitions de la série, c'est surtout de la pose, ce qui est bien sûr très important dans le voguing. Mais quand on pense que cette série est supposée montrer un moment historique du genre, avec des mouvements acrobatiques très complexes en terme de chorégraphie, qui sont depuis adaptés et repensés par les nouvelles générations de vogueurs, c'est un angle mort décidément triste.

Alors que la série privilégie de longues séquences absolument boring à l'école de danse où s'entraîne l'un des acteurs principaux, le voguing en tant que tel est sacrifié sur l'autel de Pose. C'est une série sur le voguing: on veut voir des vrais vogueurs danser! Le voguing n'était pas seulement un système de compétitions visant à accumuler des trophées, c'était aussi et surtout un phénomène urbain de danse, ce qui a d'ailleurs été le motif de la réappropriation du genre par Madonna en 1990 avec «Vogue».

Tous les grands vogueurs de la fin des années 1980 comme Willi Ninja ont inventé des gestes et des acrobaties qui étaient admirés par l'ensemble de la ball culture. Et ces chorégraphies étaient souvent impossibles à imiter pour nous, pauvres blancs, c'était comme le break dance du début du hip-hop, une sorte de frontière culturelle et ethnique qui demandait un savoir faire absolument pas à la portée de tout le monde. C'est quelque chose que Pose aurait dû mieux décrire.

Pose est une série généreuse, romantique (un peu trop mais bon), et c'est surtout la première à aborder un sujet que finalement très peu de personnes connaissent. Mais la somme d'archives désormais disponibles sur ce genre rend les erreurs factuelles assez incompréhensibles. Espérons que la deuxième saison reflètera mieux son époque.

En savoir plus:

Didier Lestrade Journaliste et écrivain

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