«Je suis aussi perdu que la Syrie»
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«Je suis aussi perdu que la Syrie»

Temps de lecture : 17 min
Eyad Awwadawnan Eyad Awwadawnan

Le récit d'un Syrien de 23 ans, qui depuis le début de la guerre a dû, avec sa famille, quitter sa ville natale, puis fuir en Turquie, avant de se réfugier en Grèce, où il est confronté à la violence du camp qui l'a accueilli.

Ce témoignage a été écrit par Eyad Awwadawnan, jeune Syrien de 23 ans ayant trouvé refuge dans un camp de l’île grecque de Samos. Étudiant en droit, Awwadawnan n’a jamais pu assister à un seul cours en classe en raison de la guerre civile, débutée en 2011. En juin dernier, il a partagé son témoignage, écrit à l’intérieur du camp de réfugiés, avec l’auteure Helen Benedict, qui l’a édité pour des questions de longueur et de clarté.

Ça a quelque chose d’ironique: après nous être tant battus pour survivre, beaucoup d’entre nous n’attendent désormais plus que la mort. Je me hâte de tuer le temps en dormant au lieu de vivre la plus belle période de ma vie, de prendre mon envol, de faire quelque chose de moi-même. Le sommeil est peut-être un peu comme la mort. Dans les deux cas, on ne devient rien. Je dors pour ne devenir rien. Je passe toutes mes journées dans ce lit, dans un camp de réfugiés à Samos, en Grèce, à repenser au périple qui m’a conduit ici et à la manière dont tout cela a commencé.

18 mars 2011: une date impossible à oublier. Une manifestation contre le gouvernement avait éclaté dans la province syrienne de Deraa. Six manifestants furent tués.

Assignés à résidence

Au début, les gens avaient pensé qu’il s’agissait d’un incident isolé, que personne d’autre ne serait tué. Les jours passaient et nous n’espérions retourner au cimetière que pour y apporter des fleurs et non de nouveaux corps à enterrer. Mais le vent de la colère ne faisait que croître et la panique gagnait de plus en plus les visages dans ma ville de Sbeineh, au sud de Damas. Des manifestations éclatèrent à travers tout le pays, suivies de répressions du gouvernement: raids, arrestations, exécutions. Quand cela ne donnait pas les résultats escomptés, l’armée et les milices de Bachar el-Assad adoptaient une politique de siège, avec bombardements aériens et tirs d’artillerie.

On aurait dit que ma ville était revenue au IIIe siècle: les rues jadis éclairées à l’électricité sombraient dans l’obscurité. Les écoles fermaient et les rayons des magasins se vidaient. Sauf ceux des livres scolaires. Dans ma famille, les visites hebdomadaires que nous rendions à nos proches furent reléguées au rang de souvenirs. Nous étions assignés à résidence.

Ma famille proche se compose de 11 personnes: mon père, sa femme, quatre frères, trois sœurs et ma grand-mère. Après la mort de ma mère, en 1999, ce fut ma grand-mère qui prit soin de nous. Elle a aujourd’hui 83 ans.

Beaucoup de mes amis sont morts en allant chercher du pain

En 2011, elle était déjà vieille et malade. C’était à moi, du haut de mes 16 ans, d’aller acheter le pain pour la famille. Cela me prenait deux heures parce que, même si la boulangerie était plutôt proche de chez moi, elle était située à côté d’une place gardée par un sniper de l’armée. Le gouvernement avait alors pris le contrôle de la ville et, afin d’empêcher tout mouvement de rébellion, ils tiraient sur toute personne se trouvant dans la rue. Il fallait donc que je fasse un grand détour, en me cachant aux endroits où le sniper ne pouvait pas me voir. J’ai vu plusieurs fois des balles me passer devant les yeux. Beaucoup de mes amis sont morts en allant chercher du pain. Le cadavre de l’un d’eux est resté trois jours au milieu de la rue. À cause du sniper, les gens n’osaient pas aller le chercher.

Une photo prise par l'agence syrienne SANA le 15 novembre 2013 à Sbeineh, au sud de Damas. | AFP / SANA

Le 9 février 2012, mon oncle Omar fut tué par une balle perdue. Il avait 23 ans et n’aspirait à rien d’autre qu’à fonder une petite famille et mener une vie simple. Malgré tout, alors que le niveau des violences augmentait de jour en jour, nous n’avions pas l’intention de partir de chez nous. Nous espérions que les choses finiraient par revenir à la normale. Ce qui est arrivé peu de temps après à mon ami Majd a toutefois rendu notre départ inéluctable.

Les cris de douleur de Majd et le départ

Majd avait 14 ans. Un jour, alors que nous traversions la rue, les mains posées sur la tête en guise de casques, j’ai entendu une balle filer et j’ai vu Majd s’effondrer à côté de moi. J’ai couru jusqu’à un mur pour me protéger du sniper et j’ai regardé derrière moi. Majd était couvert de sang. Juste au moment où j’étais en train de le porter dans un taxi, un tir de mortier a touché l’arrière du véhicule. Tous les sons ont disparu. Je n’entendais plus que les cris de douleur de mon ami.

Je suis rentré chez moi couvert de son sang. Ma grand-mère s’est mise à pleurer. Elle a dit à mon père: «Je ne te pardonnerai jamais s’il arrive quelque chose aux enfants. Dès que le siège sera fini, il faudra partir. On peut tout reconstruire, mais on ne pourra pas faire revenir les enfants s’ils sont tués». Mon père a été d’accord: «Nous partirons dès que le siège sera levé. En attendant, plus personne ne quitte la maison».

Voyant leurs yeux terrifiés, je leur ai dit que tout allait bien se passer (sauf pour mon ami Majd, qui passerait le reste de sa vie dans une chaise roulante). Durant les huit jours qui ont suivi, nous n’avons mangé que du riz. Puis, au printemps 2012, il a été possible de quitter Sbeineh en raison de l’arrivée de l’armée syrienne, qui voulait évacuer la ville. Nous nous sommes précipités dans notre petite voiture avec seulement nos vêtements sales, nos papiers et nos souvenirs.

Pas les bienvenus

Ma famille étant très nombreuse, nous avons dû nous diviser en quatre groupes, chacun rejoignant un cousin différent en Syrie, car personne ne pouvait se permettre de tous nous accueillir. Nos hôtes étaient polis devant nous, mais nous sentions qu’ils n’appréciaient pas notre présence. Cela nous gênait, nous avions honte. À chaque fois que mon père nous appelait, nous le suppliions: «S’il te plaît, fais nous partir de là, on n’est pas les bienvenus».

Plus tard, mon père a loué une maison dans la petite ville de Chahba, dans le sud de la Syrie, et je me souviens que notre première nuit sur place a été merveilleuse, car ma famille était réunie. Mes frères et moi acceptions tous les petits boulots que nous pouvions trouver (cueillir des pommes, pelleter du béton…), même si c’était dur, mal payé et parfois dangereux. Nous ne nous préoccupions que de la sécurité de notre famille.

Chahba était une ville calme, mais les rues étaient remplies de bandes, de drogués et de voleurs ravis de trouver de nouvelles proies. Une nuit, je me suis fait attaquer par trois d’entre eux, qui ont commencé à me frapper. Je me suis défendu en en giflant un, mais j’étais comme un petit bateau dans la tempête, secoué dans tous les sens.

Aujourd’hui, je me rends compte que ma patrie a disparu le jour où la première balle a été tirée

Des gens nous ont séparés et je suis parti en courant chez un ami. En me voyant couvert de sang, il a crié «Qu’est-ce qui s’est passé?!».

«J’ai l’impression d’être étranger dans mon propre pays, lui ai-je répondu. Avant, j’avais le sentiment que chaque village de Syrie était mon village, que tous les habitants faisaient partie de ma famille. Mais aujourd’hui, je me rends compte que ma patrie a disparu le jour où la première balle a été tirée. Et moi, je suis aussi perdu que mon pays.»

Rejoindre un groupe armé

Mon ami m’a réconforté: «Les choses vont revenir à la normale, sois juste un peu patient.»

J’ai ri: «T’es naïf. Rien ne va redevenir normal. Je pense que je vais rejoindre un groupe armé important afin de retrouver mes droits, d’être fort.»

Il s’est mis en colère et a crié: «Reprendre tes droits à qui?! À un petit garçon ou à un vieil homme? Mon ami, tu vas devenir un de ces hommes qui t’ont battu, un démon possédé par le pouvoir des armes.»

Furieux, je suis parti me cacher dans une grotte. Je voulais rester seul. Je suis resté assis presque deux heures. Par instants, je m’ordonnais d’éteindre la lumière en moi et de devenir impitoyable, mais à d’autres moments, je me demandais à qui, comme me l’avait dit mon ami, j’allais bien pouvoir reprendre mes droits. À des gens qui n’aspiraient qu’à vivre en paix? Alors, quelle différence y aurait-il eu entre moi et cette folie?

Fin 2015, deux de mes cousins ont trouvé la mort en même temps. Leurs corps ont été déchiquetés par des missiles du gouvernement tombés près de leur maison, dans la ville de Deraa. Quand nous avons appris la nouvelle, mes frères et moi sommes tous partis chacun de notre côté pour pleurer et hurler sans que personne ne puisse nous entendre. Lorsque je suis rentré chez nous, mon père était parti à Deraa pour soutenir mon oncle qui venait de perdre ses deux fils.

«Je sais que tu aurais voulu venir avec moi, m’a-t-il dit à son retour, mais tu as l’âge de faire ton service militaire et il y a plus de vingt checkpoints militaires sur la route qui mène à Deraa. Ils t’auraient mis en prison, car ils considèrent que Deraa est contrôlée par les terroristes, et ils ne se seraient pas gênés pour te torturer et t’humilier.»

Quitter la Syrie, réaliser ses rêves

Quelques jours plus tard, mon père nous annonçait à tous qu’il avait vendu notre voiture et que nous allions quitter la Syrie. «Chacun d’entre vous pourra terminer ses études et réaliser ses rêves», nous dit-il.

Sa déclaration fut accueillie par un silence de mort. On se serait cru à un enterrement. «Les enfants, ne cherchez pas de miel dans un pays qui tue ses abeilles», nous déclara-t-il.

«Les enfants, ne cherchez pas de miel dans un pays qui tue ses abeilles»

Le 28 février 2016, nous avons quitté notre nouvelle ville avec nos souvenirs pour seuls bagages: les pommes, les pierres noires de la ville, les bruits des animaux qui animaient les nuits. Nous avions des larmes plein les yeux, sans doute parce que nous réalisions que c’était la fin du pays qui nous avait donné l’élixir de vie, le fleuve de papyrus et les vergers d’abricotiers.

Photo prise par l'agence syrienne SANA en novembre 2015, montrant un parc de loisirs abandonné à Sbeineh, au sud de Damas. | AFP / SANA

Nous avons vécu en Turquie pendant un an et demi, dans un petit appartement d’Antakya. Nous étions comme des animaux: nos vies se limitaient à travailler, manger et dormir, rien de plus. Pendant quelques temps, j’ai réparé des camions, puis j’ai travaillé dans une usine de chaussures. Les employeurs refusaient souvent de nous verser notre salaire, et si nous le demandions, nous étions renvoyés. Nous nous faisions insulter par les habitants, les policiers, les militaires. Ils nous disaient: «Vous êtes des traîtres. Vous avez fui votre pays et vous êtes venus ici pour vous cacher derrière nous, comme des femmelettes».

Nos rêves n’étaient plus que des cendres éparpillées par le vent

Au début, j’essayais de leur expliquer notre histoire par rapport à la guerre, mais à la fin, je me suis rendu compte qu’ils ne comprendraient jamais. Nous nous asseyions souvent avec mes frères pour parler des rêves que nous avions lorsque nous étions enfants. À présent, nos rêves n’étaient plus que des cendres éparpillées par le vent, au milieu des balles et des cadavres.

Au début du mois de juin 2017, mon père a décidé que nous n’avions aucun avenir en Turquie. Bien que nous ayons travaillé sur place pendant un an et demi, nous n’avions jamais été payés suffisamment pour mettre quoi que ce soit de côté. Nous avons dû emprunter de l’argent pour partir.

Selon l’accord que nous avions conclu avec un passeur, nous devions lui payer 500 dollars par personne pour notre passage en Grèce à bord d’un petit canot pneumatique ne pouvant contenir plus de trente-trois passagers. La traversée ne devait pas durer plus d’une heure. On nous a amenés dans un petit hôtel d’Izmir, sur la côte méditerranéenne, dont les lits étaient infestés de punaises et sentaient l’urine.

Notre première tentative s’est soldée par un échec et nous avons été arrêtés —un événement que je ne pourrais jamais effacer de ma mémoire. Lors de la seconde tentative, nous étions soixante-sept: des grands et des petits, en bonne santé ou blessés. Nous sommes restés entassés dans un van fermé, debout, comme des animaux, durant deux heures. L’atmosphère était étouffante, les enfants et les femmes enceintes pleuraient. Tous les hommes juraient.

Cruauté des passeurs

La femme de mon père s’est évanouie. Nous avons crié et tapé sur le toit du van. Le chauffeur s’est arrêté et a ouvert la portière. Nous pensions qu’il allait nous aider, mais il s’est contenté de hurler «Sortez! Bande de crétins, je risque de me retrouver en prison à cause de vous!». Il a jeté nos bagages par terre et nous a crié d’aller au diable.

De là, nous avons marché pendant une demi-heure jusqu’à ce que nous retrouvions les passeurs turcs sur la plage. Ils nous ont obligés à porter le canot et à le gonfler.

Au lieu d’une heure, nous avons passé trois heures serrés dans un bateau qui ne faisait que 7,50 mètres de long. La plupart d’entre nous n’avions pas de gilet de sauvetage, même si nous ne savions pas nager. Le pilote n’avait pas plus de 16 ans, et il ne possédait pas de boussole pour nous faire traverser la mer Égée et rejoindre une île grecque. À chaque vague, le canot était ballotté dans une nouvelle direction. Nos bagages étaient couverts de vomi. Nous étions tellement entassés qu’une vieille dame était assise sur mes pieds. Je n’avais plus aucune sensation.

Trois heures plus tard, nous avons vu un bateau s’approcher. Tout le monde était terrorisé. Nous avons tous crié au pilote: «Pour l’amour de Dieu, éloigne-nous de ce bateau!»

Tous les passagers ont soulevé leurs enfants au-dessus de leur tête

Il a paniqué et le moteur a calé. «Si nous tentons de fuir, je vous jure qu’ils vont couler notre canot, a-t-il prévenu. Les garde-côtes turcs se foutent que les gens restent en vie ou non.» Sur le coup, je n’ai pas compris ce qu’il voulait dire, mais plus tard j’ai entendu des histoires à propos de ces gardes-côtes, qui empêcheraient les bateaux de repartir en leur tirant dessus à balles réelles pour les faire couler.

Quand ils sont arrivés vers nous, nous avons vu une bannière sur laquelle était écrit «Frontex» [l’Agence européenne des gardes-frontières et gardes-côtes]. Tous les passagers ont soulevé leurs enfants au-dessus de leur tête: nous avions entendu dire que même les gardes-côtes européens pouvaient renvoyer les bateaux en Turquie s’ils ne voyaient pas de jeunes enfants à bord.

On nous a conduits sur l’île de Samos, où nous avons passé notre première nuit sur le sol du poste de police d’un camp de réfugiés.

Le jour suivant, on nous a fait sortir du poste de police. Nous avons pensé qu’ils allaient nous installer dans un conteneur ou sous une tente, mais le responsable du camp a montré du doigt un espace vide, par terre, et a dit «Trouvez-vous un coin et installez-vous». J’ai demandé à un responsable s’il était possible qu’ils nous donnent une petite tente, afin de protéger ma petite sœur de neuf mois des insectes, mais la réponse est tombée, choquante: «Je suis désolé, ce n’est pas de mon ressort. Bonne chance.» Comme pour dire: «Pour qui tu te prends, à vouloir une tente?»

Un Syrien dort à côté de la tente de sa famille, dans le camp de réfugiés surpeuplé de l'île de Samos, le 13 octobre 2017. | Louisa Gouliamaki LOUISA GOULIAMAKI / AFP

Nous avons trouvé un espace libre dans le camp, sans tente. L’endroit était très sale. Un Syrien que je ne connaissais pas m’a dit: «Mon ami, il vaut mieux oublier ce coin et en trouver un autre ailleurs. Ici, il y a beaucoup d’ivrognes qui cherchent des gens à tabasser pour s’amuser. Ils peuvent vous tomber dessus pendant que vous dormez, comme ça, juste parce qu’ils sont ivres».

Ivrognes et punaises de lit

Je suis parti à la recherche d’un autre emplacement, et j’en ai trouvé un dans les bois, en dehors du camp. Nous y avons passé 17 jours. Le ciel était notre toit, les arbres nos murs et le sol notre lit. Nous jetions un peu de notre nourriture à l’écart de l’endroit où nous dormions afin d’éloigner les insectes. L’endroit était plein d’insectes et de détritus.

Au bout d’un moment, la police nous a expulsés et nous a reconduits dans l’enceinte en grillage du camp. Il n’y avait aucune place libre, mais ils se sont contentés de répéter: «Trouvez-vous un coin et installez-vous». Nous avons cherché pendant trois jours un emplacement disponible, jusqu’à ce que finalement, un ami nous offre sa tente, parce que nous étions une famille et que lui était seul. Il nous a donné sa petite tente pour abriter ma petite sœur, et nous avons déchiré une couverture pour fabriquer un autre abri pour le reste de la famille. Il n’était pas rare que nous nous réveillions pour voir la pluie former une rivière et inonder notre coin. Nous nous levions tôt, pour aller nous installer dans la file d’attente et récupérer un croissant et une petite brique de jus de fruits.

J’ai entendu beaucoup d’histoires tristes dans le camp. La chaleur sous les tentes de nylon était parfois si intenable que beaucoup de gens avaient commencé à fabriquer des abris, des pare-soleil, afin de protéger les enfants en les mettant à l’ombre. Mais la police est venue et les a détruits en prétextant qu’ils bouchaient la vue aux caméras de surveillance. Un jour, un policier a commencé à frapper une femme enceinte. Un homme syrien s’est interposé pour la défendre. Ils l’ont battu à son tour et l’ont mis en prison jusqu’à ce qu’il n’en puisse plus. À la fin, il a dit vouloir retourner en Turquie, parce qu’il n’y avait pas de droits et pas de vie en Grèce.

S'éloigner du grabuge

Maintenant, quand nous allons sur la plage pour nager ou marcher un peu, il arrive que la police nous arrête pour vérifier nos cartes d’identité et nous ordonne de retourner au camp. Aussi obéissants que des chiens, nous retournons sur nos pas. C’est leur pays, leurs lois et nous ne sommes que des réfugiés qui n’avons pas le droit de ne pas être d’accord. Je vois souvent des femmes attendre des heures devant la clinique du camp avant de s’évanouir, quand leur corps n’en peut plus. Les infirmières disent: «Que pouvons-nous faire, avec seulement trois infirmières et un seul médecin?».

Je vois souvent des femmes attendre des heures devant la clinique du camp avant de s’évanouir, quand leur corps n’en peut plus

Nous essayons de nous tenir éloignés du grabuge qu’il peut y avoir dans le camp, comme quand il y a des bagarres pour les toilettes… Un jour, un homme s’est tailladé les bras avec une lame de rasoir devant des policiers, pas inquiétés que des enfants soient en train d'observer la scène. La vue du sang m’a ramené en Syrie et à Majd.

Le 4 septembre 2017, les services d’asile grecs ont accordé un permis de quitter l’île à toute ma famille, à l’exception de moi-même et de mes frères Ayham et Ehab. Ayant plus de 18 ans, nous faisions l’objet de dossiers séparés. Nous étions néanmoins heureux de voir notre famille partir vers un endroit meilleur. Nous étions aussi certains qu’ils finiraient par nous donner l’autorisation de rejoindre le reste de notre famille à Athènes.

Dix mois d'attente pour mon frère

Mon frère le plus âgé a reçu un permis pour rejoindre notre famille trois mois après. J’en ai également reçu un deux mois après lui. Mais la demande d’asile de mon plus jeune frère a été refusée. Ils nous ont dit que tous les membres de notre famille pouvaient rester en Grèce, mais que lui devait retourner en Turquie. D’après eux, la Turquie était une destination sûre pour lui. Comment pouvaient-ils dire cela, alors que les gardes turcs l’avaient renvoyé trois fois en Syrie lorsqu’il avait tenté de passer la frontière avec deux de nos plus jeunes sœurs, qu’ils l’avaient amené au poste, arrosé au jet d’eau et forcé à ramasser des mégots cigarettes sur le sol alors qu’ils le battaient? Ils ne nous ont pas dit pourquoi ils estimaient que c’était un endroit sûr pour lui, mais pas pour nous.

Lorsque ma grand-mère a appris que sa demande d’asile avait été rejetée, elle est allée se cacher pour pleurer.

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Désormais, je ne peux plus quitter cette île, car, en attendant la décision de la cour d’appel, je ne veux pas laisser mon frère seul. Cela fait maintenant dix mois que j’attends. Et que je ne dors que cinq heures par jour. La nuit, je suis attaqué par les punaises de lit. Pour les repousser, je me frictionne au détergent ou à l’eau de javel, mais c’est totalement inefficace: ce sont elles les autochtones de mon nouveau pays. Je reste éveillé à repenser à ma vie, en fumant cigarette sur cigarette jusqu’à ce que le soleil se lève à nouveau.

À ce jour, nous ne savons pas si notre famille pourra rester unie ou sera séparée. Je ne me soucie plus de mon avenir, je veux juste que ma famille reste unie.

Il est maintenant minuit. Après avoir écrasé une énième cigarette et vidé ma dernière tasse de café, je me dis qu’il est temps de dormir. Après dix minutes, je me le répète: il est l’heure de dormir. Je me lève et je titube, comme si j’étais ivre, à la recherche d’une bougie avant d’allonger mon corps fatigué sur le lit. Mais il est plein de punaises. Et comme toutes les nuits, elles viennent s’offrir un festin.

Converser avec les morts

Il est désormais une heure du matin. Ma dernière cigarette a été suivie de dix autres. Je regarde ma tasse de café, surpris de ne pas l’avoir finie. M’en serais-je fait une autre sans m’en rendre compte? J’ai dans la tête des tonnes de pensées qui me font aller d’un endroit à l’autre comme un bateau sans amarres. Je converse mentalement avec des personnes qui ne sont aujourd’hui plus que des souvenirs pour moi, en espérant que cela m’aidera à dormir.

Il est deux heures du matin. Je décide d’arrêter de parler aux morts. Ils ne peuvent pas m’aider. Mieux vaut m’allumer une nouvelle cigarette et les laisser dormir paisiblement dans leur tombe.

Postscriptum: Depuis qu’il a écrit ce témoignage, Awwadawnan a rejoint sa famille à Athènes avec son frère, qui a reçu l’autorisation de quitter le camp. Leurs demandes d’asile n’ont toutefois pas encore été réglées.

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