Monde / Économie

La Turquie détonateur d’une nouvelle crise financière?

Temps de lecture : 4 min

Le ton monte entre Washington et Ankara. Au risque de perturber fortement et durablement l'économie mondiale.

Donald Trump et Recep Tayyip Erdogan dans la tourmente de la guerre commerciale | Tatyana Zenkovich / Pool / AFP
Donald Trump et Recep Tayyip Erdogan dans la tourmente de la guerre commerciale | Tatyana Zenkovich / Pool / AFP

Août, le mois de tous les dangers. Les marchés financiers le redoutent tous les étés depuis que le vendredi 13 août 1971, le président Nixon décida brutalement de suspendre la convertibilité du dollar en or. Fin des accords dits de Bretton Woods, fin de la stabilité des monnaies, début des risques monétaires, jour du lancement du grand yoyo financier que nous connaissons depuis. Pour les moneytraders sur leurs yachts à 100.000 dollars la semaine, les vacances ne sont jamais complètement tranquilles. La chute de 18% de la monnaie en Turquie vendredi 10 août laisse présager que l’année 2018 pourrait alimenter cette chronique des violentes crises aoûtiennes.

La guerre commerciale a déjà lieu

La Turquie, moyen pays? Sans doute. Mais le hic est que voilà des mois que cela sent le roussi dans toute la finance mondiale. La cause première des tracas est la croissance. La réforme fiscale de Donald Trump a pu accélérer provisoirement le PIB américain (4,1% au deuxième trimestre) mais ce cadeau gonfle la dette, c’est-à-dire qu’il dégrade les conditions de la croissance future.

Les marchés financiers, qui se sont frottés les mains pendant la première année Trump, ont retourné leur veste au début de 2018. L’avenir ne leur parait plus si rose. Ces préoccupations se renforcent car elles sont générales. En Europe, le vent a faibli. En Chine aussi. «L’expansion devient moins égale et les risques entourant les perspectives augmentent», concluait le FMI dans ses «Perspectives» de juillet.

Sur ce substrat économique devenu friable, les risques géopolitiques ont considérablement grossi. La guerre commerciale, qui n’était en 2017 qu’une hypothèse –alors écartée, est devenue une réalité. Encore limitée, certes, mais l’escalade est aujourd’hui possible. L’arme des sanctions commerciales est accrochée à toutes les ceintures. Chine, Russie, Iran, Turquie sont tour à tour punies par l’Amérique de Trump.

Pékin, une bombe à retardement?

Sur les yachts, les traders sont rentrés ce week-end précipitamment dans leur cabine. Ils recalculent dare-dare leurs positions. Le doute s’est installé et il se nourrit facilement. Les dettes mondiales, hier de peu de souci, sont examinées avec effroi. De nombreux pays peuvent exploser, à commencer par la Chine. Ses plans de relance de 2008, dans la crise financière, ont servi à maintenir l’économie sur son rythme très élevé de 9% ou 7%. Mais au prix d’un endettement des régions et des grandes entreprises publiques qui n’a pas été résorbé depuis.

Or la Chine est sanctionnée par Trump au moment où elle traverse un cap périlleux de transformation de son modèle (passer du moteur de l’exportation à celui de la consommation intérieure). Cette mue n’est pas finie. Pékin le sait et, pour maintenir coûte que coûte sa croissance au-dessus de 6% malgré Trump, les autorités n’ont pas d’autre moyen que de tirer encore sur les crédits. La communauté financière regarde cela avec une peur à la mesure du géant. Mais d’autres pays peuvent exploser: l’Argentine, l’Italie, le Sri Lanka, l’Indonésie, Oman, la Pakistan. Les bombes sont disséminées, de tailles différentes, mais toutes aussi dangereuses.

C’est dans ce contexte que la situation en Turquie est regardée comme un potentiel détonateur. Entre Washington et Ankara, le motif du conflit est le jugement d’un pasteur américain enfermé pour «espionnage», menacé de 35 ans de prison, et dont la diplomatie américaine demande la libération. Donald Trump, avec sa finesse habituelle, a décidé de mettre la Turquie dans la liste des pays qui devront payer des surtaxes sur leurs exportations d’acier aux États-Unis.

Tout cela ne pèse rien en dollars mais cause l’énervement réciproque des deux dirigeants sur le registre du drame antique: Trump hausse son menton. Erdogan répond que «les Américains ont le dollar» mais que, lui, a «le peuple et l’appui d’Allah» et qu'il «ne cèdera pas face au complot des tueurs à gages économiques».

«Les Américains ont le dollar mais j'ai le peuple et l’appui d’Allah»

Recep Tayyip Erdogan

Les guerres sont toujours déclarées pour des motifs mineurs allumant le feu à des combustibles longtemps accumulés. Nous y sommes exactement pour la Turquie qui présente tous les symptômes d’une crise financière. L’économie va plutôt bien (5,1% de croissance cette année, selon l’OCDE), la productivité progresse, des entreprises se créent, elles s’endettent. Depuis le coup d’État de 2016, le gouvernement investit dans les zones pauvres à force, là encore, d’endettement. Le pays, avec un déficit commercial de près de 6% du PIB, vit déjà au-dessus de ses moyens. L’épargne est trop faible. L’argent appelé de l’extérieur est placé à court terme, ce système est classiquement très fragile.

Erdogan dénonce un «complot» de la finance

L’inflation dépasse 15%. «Surchauffe», dit le FMI, il faudrait ralentir. Mais Erdogan s’y refuse. La communauté financière internationale se remémore la crise de 2001 qui avait vu la livre décrocher du dollar, calcule ses pertes avec une livre tombée de 40% depuis le début de l’année et perd confiance. Les traders attendent qu’au minimum la banque centrale relève les taux pour que leur argent soit rémunéré à hauteur du risque, mais elle n’en fait rien sur l’insistance du président.

Erdogan a nommé son gendre au ministère des finances, il éructe tous les matins contre le «complot» de la finance. Le pays n’a plus de crédibilité. La crise empire. La Turquie doit trouver 24 milliards à court terme pour couvrir ses échéances d’emprunts. Les investisseurs alarmés font surgir l’hypothèse d’un défaut. La Turquie est dans la nasse.

Conséquences: les autres monnaies faibles sont attaquées à leur tour, rand sud-africain, roupie indonésienne, real brésilien. Les banques européennes engagées à Istanbul ont vu reculer leurs titres en bourse.

Un «complot»? Des «tueurs à gage»? Le président Erdogan s’en prend à la communauté de la finance, non sans arguments de son point de vue: l’économie turque croît vite, le pays n’est pas si endetté (28% du PIB), la politique sociale menée est légitime. Son tort est d’avoir besoin d’une finance internationale qui réclame de la transparence, de la crédibilité monétaire et de suivre des principes de rigueur élémentaire, c’est-à-dire exactement l’inverse de la façon dont il gouverne.

Comme tous les populistes, il pense que l’économie doit se plier à la politique. Les 80 millions de Turcs sont en train d’apprendre durement que sur terre, entre Allah et le dollar, le plus fort n’est pas le premier. Un choc dont les effets mondiaux sont, en ce mois d’août 2018, redoutables.

Eric Le Boucher Cofondateur de Slate.fr

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