Sports

La victoire des Bleus était une chance que le foot français n’a pas (encore) su saisir

Temps de lecture : 5 min

Après plusieurs semaines d’attente, le championnat de France de football a repris ce week-end avec un nouveau statut. Dorénavant, il faudra présenter cette ligue comme le championnat du pays champion du monde. Hourra!

Alphonse Areola, Kylian Mbappé et Presnel Kimpembe posent avec le trophée de la Coupe du monde 2018 avant le match de Ligue 1 entre le PSG et Caen, le 12 août 2018 au Parc des Princes, à Paris. | Gérard Julien / AFP
Alphonse Areola, Kylian Mbappé et Presnel Kimpembe posent avec le trophée de la Coupe du monde 2018 avant le match de Ligue 1 entre le PSG et Caen, le 12 août 2018 au Parc des Princes, à Paris. | Gérard Julien / AFP

Avec la victoire des Bleus à la Coupe du monde, on va sûrement assister à une augmentation considérable de l’affluence dans les stades et des recettes de billetterie. À titre d’exemple, en 1998, après le premier succès international de l’équipe de France, le nombre de spectateurs en Ligue 1 avait augmenté de 30%, passant de 15.187 en moyenne à 19.720. Sur toute la période 1998-2001, la hausse totale a été de 50%, chose extraordinaire et jamais vue dans l’histoire du football hexagonal.

Pourrait-on s’attendre à la même chose en 2018? Les premiers résultats de la 1ère journée semblent confirmer la tendance: l’affluence moyenne a augmenté de 20% par rapport à l’année dernière et la majorité des stades, malgré l’été et le mois d’août, ont affiché complet. À Marseille, vendredi 10 août, lors du match contre le Toulouse FC, le capitaine Dimitri Payet n’a pas manqué de le remarquer, à la fin de la rencontre, et de se féliciter de l’engouement mondial: «Le Vélodrome est rempli en plein août. Cela ne s’est jamais vu depuis de nombreuses années ici. C’est très bien et c’est très positif pour le club, pour la Ligue 1 française».

Affluences dans le vert

C’est l’effet de mode qui explique ce phénomène: un événement prisé et médiatisé, qui a marqué les esprits sur la durée et s’est conclu sur un immense succès populaire, provoquerait forcément un ruissellement vers d’autres secteurs liés. En 2014, les économistes Bastien Drut et Stefan Szymanski ont étudié cet «effet de mode» à partir des affluences moyennes pendant cinq ans des stades qui ont accueilli un grand événement sportif, type Coupe d’Europe et Coupe du monde.

Qu’ont-ils constaté? Que suite à une grande compétition internationale, les supporters et les spectateurs continuaient à affluer en masse, jusqu’à cinq ans après. En moyenne, la hausse était comprise entre 15 et 25%. Seulement, les Bleus ont remporté le mondial, ils n’ont pas organisé l’événement. C’est lors de l’Euro 2016, qui était à domicile, que ces hausses auraient dû être observées.

Impact de l'organisation d'un grand événement sur l'affluence aux matchs de championnats nationaux. | Stefan Szymanski et Bastien Drut sur Soccernomics Agency

Mais elles n’eurent pas lieu puisque l’affluence ne crût que de 1.5% entre avant et après l’Euro, de 20.894 spectateurs en moyenne à 21.208. Et ceci, malgré des stades neufs ou rénovés et une amélioration considérable de l’accueil. Peut-être que ces investissements structurels de 2016 couplés à la victoire à la Coupe du monde, deux ans plus tard, vont booster l’affluence de cette saison et la réputation du foot français.

De plus, d’après Christophe Pérignon, Jean Marc Falter et Olivier Vercruysse, tous trois membres du laboratoire de recherche en gestion à HEC, un succès lors d’un mondial booste forcément la popularité du sport et amène de nouveaux fans et un nouveau public. En 1998, la victoire des Bleus d’Aimé Jacquet a, toutes choses égales par ailleurs, tiré vers le haut l’affluence moyenne dans des proportions supérieures à tous les autres pays ayant organisé un événement sportif. C’est parce que la France a gagné qu’on a commencé à s’intéresser au foot et à aller au stade.

Bonification médiatique

Mais ce n’est pas tout. L’effet de mode devrait aussi s’observer à la télévision et profiter aux nombreux diffuseurs. Après le match d’ouverture de la 1ère journée, le directeur général du groupe Canal+ Maxime Saada annonçait une hausse de 24% des audiences par rapport à l’année dernière et y voyait le signe clair d’un effet mondial.

La finale de la Coupe du monde a été vue, en France, par 26 millions de téléspectateurs. Il serait donc logique que, sur ces 26 millions de personnes, une partie, qui a découvert les joies du ballon rond pendant l’aventure russe, se soit prise de passion pour ce sport et ait décidé de continuer à le suivre à la télévision. Qui dit effet de mode dit aussi amélioration des audiences et intérêt du public. Tout cela au bénéfice des chaînes et, indirectement, des clubs vivant en grande partie sur cette exposition médiatique.

Enfin, cet engouement footballistique s’est aussi exporté vers d’autres catégories, comme sur le foot féminin. En effet, actuellement a lieu la Coupe du monde féminine des moins de 20 ans, en Bretagne. Et de Saint-Malo à Vannes, quasiment tous les matchs affichent complet. Certes dans des toutes petites enceintes, mais l’effet est là et se maintient. Tout le monde veut voir, profiter et jouer au foot.

Comme en 1998, les clubs amateurs devraient s’attendre à une croissance exceptionnelle du nombre de licenciés et licenciées, où la hausse avait été de 10% en quelques mois. Les structures avaient vu débarquer 200.000 personnes de plus. La croissance devrait être sensiblement la même cette année, voire plus importante, avec l’arrivée continue et croissante des filles pratiquantes. Chose qui n’était pas encore totalement installée il y a vingt ans.

Absence politique

Néanmoins, le gouvernement de l’époque avait anticipé ces retombées positives et avait tout fait pour préparer au mieux les clubs et les instances. Par l’intermédiaire de la ministre des Sports Marie-George Buffet, un plan d’investissement de 44,2 millions d’euros avait été mis en place, entre 1998 et 2001, permettant de financer plus de 2.000 projets locaux liés au football.

Qu’en est-il aujourd’hui? Très certainement, la victoire des Bleus va améliorer l’affluence dans les stades, booster la popularité du football à la télévision, soutenir le nombre de licenciés et licenciées, comme en 1998. Mais mettra-t-on autant de moyens pour pérenniser et fructifier ces tendances? Va-t-on soutenir de la même manière le secteur amateur et tirer vers le haut les compétences et les capacités des districts, des bénévoles et des acteurs et actrices du sport local?

À première vue, ce n’est pas ce qui semble apparaître. Aucun plan d’investissement n’a été annoncé par l’actuelle ministre des Sports Laura Flessel, les subventions et les dotations publiques continuent de diminuer, le budget du Centre national pour le développement du sport (CNDS) a encore été raboté en 2018 et les contrats aidés, source essentielle au bon fonctionnement des clubs amateurs, ont été supprimés sans aucune concertation ni compensation.

Espérons tout de même que le football s’en sorte et parvienne à s’adapter à ces nouvelles contraintes nationales. Parce qu’après la parenthèse enchantée du mondial, il ne faudrait pas voir débarquer le cauchemar durable d’un marasme budgétaire...

Pierre Rondeau Professeur d'économie à la Sports Management School

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