Médias / Culture

Va-t-on laisser mourir Interview, le magazine d'Andy Warhol?

Temps de lecture : 4 min

Endettée, la revue culte lancée en 1969 a cessé sa publication en mai. On ne saura que fin août si le projet de la relancer en septembre verra effectivement le jour.

Unes d'Interview au musée Andy Warhol de Pittsburgh (États-Unis), le 6 août 2003 | Archie Carpenter / Getty Images North America / AFP
Unes d'Interview au musée Andy Warhol de Pittsburgh (États-Unis), le 6 août 2003 | Archie Carpenter / Getty Images North America / AFP

En mai, un article des Inrocks signalait l'arrêt de la publication du magazine d'Andy Warhol, Interview. Une astuce légale et financière pourrait permettre de le relancer prochainement, mais il faut admettre que depuis une décennie, le magazine a beaucoup perdu de son prestige.

Bizarrement, très peu d'articles sur internet ont rendu hommage à cette revue prestigieuse, lancée au départ comme un fanzine, qui allait ensuite devenir la publication de l'underground new-yorkais dans les années 1970 et finir par rassembler, au cours des années 1980, le Who's Who des riches et célèbres.

Joaquin Phoenix en une du numéro Printemps 2018 d'Interview

Talisman

Interview mériterait l'un de ces énormes volumes à la Tashen –comme l'édition collector du Stanley Kubrick's Napoleon mise en page par les designers M/M. En un demi-siècle, une grande portion de la culture moderne est passée par ses pages. Surtout, pour une partie de ma génération, Interview nous avait appris à écrire.

J'ai déjà écrit dans la préface de Kinsey 6 (Denoël, 2002) qu'à 17 ans, je prenais sans payer le train de nuit qui partait d'Agen pour Paris. Mon but était d'arriver à l'ouverture du magasin Givaudan, boulevard Saint-Germain –un concept store avant l'heure.

Au sous-sol, il y avait des piles d'Interview sous cellophane, une année entière. Selon mes moyens, je prenais trois années, disons 1972, 1973, 1974, et je les ramenais précieusement chez moi, comme s'il s'agissait d'un talisman ou un totem. C'est aussi dans cette boutique que j'ai trouvé le tout premier numéro datant de 1969, quelque chose que je trouvais, en 1975, absolument irréel.

Le premier numéro d'Interview, paru en novembre 1969

C'est grâce à ces fugues que le magazine créé par Warhol est entré dans ma vie. J'ai appris l'anglais en lisant l'intégralité d'Interview et de Playgirl, l'autre magazine américain des années 1970 qui a eu un impact majeur sur mon identité et ma sexualité.

Je lisais tout, de l'ours aux minuscules détails des publicités. Interview était le seul miroir de la Factory d'Andy Warhol, du monde du Velvet Underground puis de la scène punk du CBGB, du premier album de Patti Smith et bientôt de celui des Ramones –1975 fut une année pivotale pour le rock de cette décennie.

Les premiers numéros étaient rudimentaires: il s'agissait d'un fanzine avec peu de pages, papier cheap et impression en noir et blanc. Cela ressemblait à un bulletin interne de la Factory, et c'est ce qui rendait cette petite chose si «valuable».

Retranscriptions intégrales

Très vite, Interview adapte son premier format américain, plié en deux, avec une couverture en quadrichromie. Les couvertures sont déclinées sur le même concept, toutes photographiées par le génie Francesco Scavullo. L'intérieur est chic et sobre, avec des publicités marquant l'actualité de l'époque, comme l'affiche de la tournée de Ziggy Stardust.

C'est à ce moment que les interviews, qui donnent leur titre conceptuel au magazine, deviennent une forme d'art. Retranscrites la majeure partie du temps par Brigid Polk, fan et esclave de Warhol, ces discussions interminables sont intégralement respectées: tous les éléments extérieurs sont divulgués –«Andy demande au serveur un autre banana split». L'absence d'editing rendait ces interviews tellement plus véridiques.

Warhol a imposé à tous ses collaborateurs et collaboratrices cette ligne de maintien. Interview était comme ses œuvres: répétitives, explorant la célébrité, la société de consommation et le privilège de la beauté, même s'il fallait accepter sa sempiternelle manière de ponctuer chaque échange par un «Oh, you're so great» mi mondain, mi cliché.

Cette prouesse journalistique, si rare à cette époque, culmine en quelque sorte avec les interviews-fleuves de Norman Mailer et Jack Nickolson, remplissant chacune six pages de grand format, si longues qu'elles ont été menées dans plusieurs endroits sur plusieurs jours –restaurant, hôtel, whatever.

Vers la fin des années 1970, Interview était au carrefour de la jet set internationale, du Studio 54 de New York au Palace de Fabrice Emaer. Le format est alors passé à un grand magazine rectangulaire au papier magnifique, légèrement beige mais à l'impression de très grande qualité, avec une hallucinante série de couvertures signées par Richard Bernstein. Chaque numéro présentait en une une explosion de couleurs, presque sans titraille, le visage de la célébrité faisant tout le reste.

Madonna par Richard Bernstein, en couverture du numéro d'Interview de décembre 1985

Interview était alors aussi formidable pour ses textes, son design, son iconographie et ses potins que pour les publicités qui ornaient le dos de la couverture (Missoni, mais surtout les sacs Bottega di Venezia).

Années reaganiennes

J'ai cessé de m'intéresser à Interview au cœur des années 1980, que l'on peut décrire comme «les années Bob Collacelo», dont la très célèbre couverture de Nancy Reagan est emblématique. Je comprenais le glissement reaganien de la publication, mais Interview devenait ridicule.

Nancy Reagan en une du numéro d'Interview de décembre 1981

Tout à coup, la vieille aristocratie WASP obsédait la rédaction et remplaçait les freaks de la décennie précédente. On était passé du Chelsea Hotel aux Hamptons. Après tout, c'était le processus normal de la logique warholienne, toujours plus obnubilée par le pouvoir.

Dans les années 1970, Warhol avait sa base au Max's Kansas City, le repère de Candy Darling, Holly Woodlawn, Joe Dallesandro, David Bowie et Lou Reed. Au XXIe siècle, Interview était devenu un Point de Vue pour la famille Kardashian.

Reste que cette transparence de l'editing, quand il se résume à retranscrire exactement ce qui s'est dit dans l'interview, des gloussements aux éternuements, des fous rires aux confidences, n'a pas beaucoup d'équivalent.

Butt a suivi le même chemin, après avoir également pris exemple sur Magazine, mais le journalisme moderne a évolué vers des articles qui ne demandent qu'une «estimation du temps de lecture de cinq minutes». Tristement, le site officiel d'Interview ne propose qu'une portion très limitée des archives du magazine, qui a pourtant une grande valeur historique et culturelle.

Warhol a modernisé l'art de la confidence –ou du vide de la conversation, c'est selon– car il avait le don de mettre les autres en valeur, d'artiste à artiste, même si finalement, c'était lui le boss. Interview était le journal de son ascendance et nous aimions tout de lui: ses œuvres, ses films, ses livres, son autographe, ses perruques, même l'irritation physique que provoquait son sourire perpétuel, très rarement sincère.

Didier Lestrade Journaliste et écrivain

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