Société / Monde

«Pour moi la France c’était le pays de la culture, du bon fromage et d’une partie de ma famille»

Temps de lecture : 4 min

Ils sont franco-italien d’origine cambodgienne, réfugiée politique russe ou canadienne née au Maroc et résidant à Bruxelles; ils et elles sont «un» et plusieurs à la fois. Ils témoignent de leurs identités multiples.

L'été, l'Europe | Marie Dubois pour Foule Continentale / France Inter
L'été, l'Europe | Marie Dubois pour Foule Continentale / France Inter

Cet été, Slate s'associe à France Inter pour parler et faire parler de la jeunesse européenne. Six épisodes, six podcasts, six séries de rencontres. Voici la troisième.

Dans son salon bruxellois, Hajar évoque un souvenir d’enfance «quand j’étais petite au Maroc, je rêvais de vivre un jour à Rouen. Pour moi la France c’était le pays de la culture, du bon fromage et d’une partie de ma famille. il faisait bon y vivre. C’était le mode de vie européen qui me plaisait, et encore maintenant il m’arrive de dire "en Europe" et de ne pas distinguer la France, la Belgique… je dis "l’Europe tout court" et mon mari se moque de moi».

Hajar s’est installée à l’âge adulte avec son époux dans la capitale européenne, elle travaille aujourd’hui avec un lobby pour la juste représentation des femmes musulmanes en Europe.

Plus de 60% des habitants de Bruxelles ne sont pas nés en Belgique, c’est la deuxième ville la plus cosmopolite au monde. Hajar est donc une véritable Bruxelloise.

Hajar © Radio France / Marie Dubois / France Inter

Elle a connu les déménagements et les déracinements qui vont avec. Après le Maroc, ses parents partent s’installer au Québec où elle découvre la neige en quantité industrielle, «ça ressemblait à des gros morceaux de fromage, pour moi». Outre-Atlantique, il a fallu composer avec ses identités, elle en distinguait trois: son identité marocaine, sa foi musulmane et son identité canadienne.

Au moment de l’adolescence, elle raconte qu’elle soutenait mordicus l’équipe marocaine de football et écoutait du rap français, «ce qui est marrant parce que cela évoque une réalité très française, alors que je vivais dans une banlieue cossue de Montréal». Elle chante à tue-tête des paroles engagées, comme celles de Sniper, «cela me parlait sans même que je comprenne pourquoi.»

Tchane, kebab et tremblement

Au collège, en région parisienne, Tchane, lui, ne gravait pas dans la roche mais dans son carnet de correspondance, les commandes de kebabs de tous ses copains, avec les sauces différentes pour chacun «et on mangeait tous ensemble».

Son grand-père était chef-kebabier en Turquie, là où Tchane est né. Il se décrit comme un Turc «un peu atypique, parce que j’ai les cheveux longs et je suis tatoué de partout». C’est le séisme d’Izmir et ses 17.000 morts qui a poussé la famille de Tchane à rejoindre la France, «je me souviens de l’heure, c’était à 3 heures du matin, il y avait des gens qui criaient, il y avait du sang. C’était l’enfer. Le premier choc de ma vie, c’est ce tremblement de terre».

Aujourd’hui âgé de 27 ans, il a lancé le Kebab Project, un projet photographique autour du sandwich, symbole de l’Europe plurielle. «Once immigrant, always, immigrant» [«Immigrant un jour, immigrant toujours» ndlr], répète-t-il.

Francesco, mère et khmers

C’est la mère de Francesco qui a connu l’exil, pas lui. Pourtant, avec une maman française née au Cambodge et un père italien, il a eu le droit à ce regard «différent» posé sur lui durant son enfance. Il a grandi à Gênes et «à l’école on me prenait pour un étranger. Même si je parlais très bien italien, ma peau était mate». Alors, il s’est interrogé sur son héritage familial et le passé douloureux de sa mère, dont la famille a été décimée par le régime khmer rouge. «Au début, mes grands-parents italiens étaient sceptiques vis-à-vis de ma mère.»

«Sceptiques», c’est le mot qu’il utilise avec pudeur. Il a, en tout cas, fallu que toute la famille lise le livre autobiographique de la mère de Francesco; pour que sa grand-mère, son oncle et ses tantes prennent conscience de l’atrocité de son passé et qu’enfin elle soit acceptée. Respectée. «Maman, c’est comme un héros pour moi».

Inna, goulag et pogos

Voilà plusieurs années qu’Inna a appris à faire sans la présence maternelle. Inna est réfugiée politique et ne peut risquer de retourner en Russie. Elle est arrivée en France, il y quatre ans.

Adolescente, elle fréquente le milieu punk moscovite et, pour faire le mur, raconte à ses parents qu’elle va au théâtre pour, en réalité (après s’être changée dans les toilettes) profiter des concerts dans des caves humides avec pogos —et crêtes iroquoises, bien sûr.

Une éducation stricte, qu’elle regarde aujourd’hui avec une certaine tendresse: «Mon père me disait: tu ne dois pas oublier le triangle de ta vie, les études, le sport, la maison». Inna voulait ressembler à un polygone. Elle aussi a fouillé son passé. Un passé «très soviétique», précise-t-elle. Quand elle demandait à sa mère pourquoi elle était née dans le fin fond de la Sibérie, elle a longtemps eu la même réponse: «je travaillais là-bas». Il a fallu qu’elle attende. Il y a cinq ans, elle a eu la vraie version. Son père, originaire du Daghestan (une région musulmane du sud de l’URSS) était prisonnier politique. «Je suis née dans un Goulag, en fait!». L’histoire, peut-être, se répète. Inna, comme son père, étaient des jeunes militants politiques. Vingt ans plus tard, Inna a dû fuir son pays. «C’est peut-être lui qui m’a donné cette éducation».

L’épisode 3 «Harissa / sauce blanche» est à écouter aussi sur France Inter

Victoire Faure Journaliste. Grandes ondes et petites histoires

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