Culture

«The Americans», la série prequel de l'année 2018

Temps de lecture : 7 min

Personne n’avait prévu que la série permettrait de comprendre, au fil des ans, ce que nous vivons aujourd’hui, à savoir la séquence d’interférence russe dans la vie démocratique américaine.

Matthew Rhys et Keri Russell en Philip et Elizabeth Jennings. | Photo Matthias Clamer/FX
Matthew Rhys et Keri Russell en Philip et Elizabeth Jennings. | Photo Matthias Clamer/FX

Les cinq premières saisons de The Americans sont disponibles sur Netflix France. La sixième et dernière saison a déjà été diffusée aux Etats-Unis.

Sans rien révéler du destin des personnages, cet article contient des spoilers sur l’intrigue des six saisons de The Americans.

Quand Joe Weisberg et Joel Fields lancent « The Americans » —l’une des meilleures séries dramatiques de ces dix dernières années—, nous sommes en 2013. Depuis septembre 2001 et la diffusion de la première saison de 24 heures chrono, la télévision américaine n’en a que pour le terrorisme international, de préférence islamiste. Faire de deux Russes les protagonistes d’une fiction d’espionnage située sous la présidence Reagan a donc quelque chose de délicieusement rétro.

L’histoire, la voici: au début des années 1980, un couple d’agents russes installés à Washington D.C. mène sous le nom de Philip (Matthew Rhys) et Elizabeth Jennings (Keri Russell) la vie tranquille de deux citoyens américains bien sous tous rapports. Ils dirigent une agence de voyage, élèvent leurs enfants, s’intéressent au base-ball et au magicien David Copperfield. Cette existence d’une banalité confondante sert de couverture à des activités d’espionnage de haute volée. Sabotage, filatures, écoutes, vol de secrets industriels, séduction de personnages influents, recrutement de sources et retournement d’agents, meurtres —tout est bon pour faire avancer la cause de l’URSS. Le but ultime? Gagner la guerre froide.

Les critiques louent aussitôt la qualité narrative de la série. En tant qu’ancien agent de la CIA, Joe Weisberg est le garant de sa crédibilité. On goûte l’audace qui consiste à mettre le public américain du côté des Soviétiques: même si Philip et Elizabeth ne sont jamais héroïsés, ils n’en restent pas moins les points d’identification du spectateur, ceux que l’on souhaite voir triompher à la fin, ou en tous cas échapper à l’agent du FBI Stan Beeman (Noah Emmerich), qui se trouve être leur voisin. Sous des allures de thriller, la série réussit le portrait subtil d’un mariage et d’une vie de famille complexes. Enfin, une myriade de détails années 1980 réjouissent les esthètes: les pantalons taille haute, les inévitables coiffures bouffantes et autres vidéos d’aérobic, et bien sûr la musique, —Phil Collins, Sting, Peter Gabriel, U2, Elton John… ils sont tous là.

Mais ce que personne n’avait prévu —pas plus le tandem Fields-Weisberg que les autres – c’est que The Americans allait devenir, au fil des ans, une sorte de «prequel» d’une pertinence exceptionnelle à ce que nous vivons aujourd’hui, à savoir la séquence d’interférence russe dans la vie démocratique américaine. La coïncidence n’a pas échappé aux acteurs. Ainsi, Noah Emmerich tweete début mars, pour promouvoir la saison 6: «Une série palpitante sur des agents russes qui travaillent à affaiblir la démocratie américaine. Mais quand vous aurez fini le JT, regardez #TheAmericans ».

Deux ans auparavant, au moment du lancement de la 4ème saison, et alors que quelque part en Russie des hackers affûtaient sans doute leurs techniques pour faire pencher la balance du côté de Donald Trump, Joel Fields et Joe Weisberg donnaient une interview au New York Times qui prend, a posteriori, valeur prophétique: «Nous essayons de rester dans une bulle pour ne pas inclure de thèmes contemporains. Nous laissons ce processus se faire tout seul, nous savons que cela se produira». Et en effet, cela s’est produit. Et en voici la démonstration, en quatre points:

1. Des agents russes sur le sol américain

Diffusée de 2013 à 2018, la série est encadrée par deux affaires d’espionnage qui lui ressemblent fort. En 2010, le FBI démasque une «cellule dormante» composée d’«illégaux», une dizaine d’agents russes installés un peu partout sur la côte Est des Etats-Unis sous de fausses identités de citoyens américains. Parmi eux, la très médiatique Anna Chapman mais aussi plusieurs couples très semblables aux Jennings.

Ainsi, Richard et Cynthia Murphy mènent avec leurs deux petites filles une vie ordinaire dans une banlieue du New Jersey, Montclair. Ils s’appellent en réalité Vladimir et Lydia Guryev. Envoyés comme étudiants aux USA au début des années 1990, ils communiquent régulièrement des informations secrètes au gouvernement russe, notamment en surveillant les nouvelles recrues de la CIA et en infiltrant les cercles du pouvoir. Comme les personnages de The Americans, ils communiquent régulièrement avec le «Centre», qui leur donne leurs ordres de mission et leur rappelle sèchement, lorsqu’ils rechignent à la tâche, que «éducation, comptes en banque, voiture, maison —tout ceci n’a qu’un objet: remplir votre mission principale d’enquêter sur et de développer des liens avec les cercles politiques décisionnaires aux Etats-Unis et d’envoyer des rapports au Centre» (message cité par le dossier d’inculpation).

On retrouve là le dialogue permanent entre les Jennings et leur contact avec Moscou, Claudia (Margo Martindale) et Gabriel (Frank Langella). L’État américain —alors présidé par Barack Obama— procède alors à un échange: les dix espions russes retournent à Moscou, avec leurs enfants (de petits citoyens américains qui n’ont jamais mis les pieds en Russie). Le président Medvedev, lui, libère quatre Russes reconnus coupables d’espionnage pour le compte de l’Occident. Parmi eux, Sergeï Skripal, qui s’installe au Royaume-Uni avant d’être victime en mars 2018 d’une tentative d’empoisonnement au Novichok (voir #3).

En juillet dernier, le FBI arrête Maria Butina, une étudiante russe , pour faits d’espionnage. La jeune femme —si l’on en croit les charges retenues contre elle— a infiltré le puissant lobby des armes à feu, la NRA, notamment en utilisant le sexe comme moyen d’obtenir des informations, notamment auprès d’un homme politique républicain haut placé. Cette technique vieille comme le monde est, dans The Americans, utilisée à maintes reprises, et de façon particulièrement efficace par Philip lorsqu’il séduit puis épouse, sous une autre identité, Martha (Alison Wright), secrétaire au FBI.

2. Kompromat

C’est une notion-clef dans The Americans, ainsi que dans l’interrogation qui court depuis le début de la campagne présidentielle de Donald Trump. Pourquoi ce président républicain —un parti traditionnellement hostile à la Russie— ne perd-il jamais une occasion de la défendre? A l’issue de la conférence de presse d’Helsinki, le 17 juillet dernier —celle où Trump a contredit ses propres services secrets et affirmé en sa présence être convaincu par les dénégations du président Poutine concernant l’interférence russe dans les élections américaines—, la question sera même posée explicitement devant les sénateurs par Chuck Schumer, le chef du groupe démocrate au Sénat: «Des millions d’Américains se demandent si la seule explication de cette conduite dangereuse et inexplicable est la possibilité —une possibilité très réelle— que le président Poutine détient des informations compromettantes sur le président Trump ».

Le kompromat, c’est justement cela, une somme d’informations compromettantes rassemblées par les services secrets russes pour obliger leur cible à agir comme ils le souhaitent. La notion est au cœur du fameux dossier compilé par Christopher Steele, l’ancien agent secret britannique ayant le premier enquêté (à la demande du parti démocrate américain) sur les liens troubles entre Donald Trump et le Kremlin. Les possibles éléments de kompromat détenus par Poutine étant, selon Steele, à la fois d’ordre financier et d’ordre intime (la fameuse vidéo qui montrerait le président américain, alors simple homme d’affaires, avec des prostituées le gratifiant d’une «golden shower» au Ritz-Carlton de Moscou).

Dans The Americans, le kompromat joue un rôle décisif. Il peut s’agir d’éléments gênants réels ou, si nécessaire, fabriqués de toutes pièces. Dans la saison 4, Elizabeth drogue Don (Rob Yang), le mari de son amie Young-Hee (Ruthie Ann Miles), pour à son réveil lui assurer qu’ils ont eu un rapport sexuel. Cette manipulation psychologique aura des conséquences dévastatrices pour le couple mais permettra à Elizabeth d’obtenir l’accès à l’ordinateur de Don exigé par le Centre.

3. Les armes biochimiques

Dans la saison 3 de The Americans apparaît un nouvel «illégal», William (Dylan Baker), qui travaille dans un laboratoire où il a accès à des souches de virus. Il subtilise, dans l’intention de les transmettre au KGB, deux agents infectieux —celui de la morve et celui de la tularémie, des maladies animales transmissibles à l’espèce humaine. Lorsqu’il comprend que le FBI l’a repéré, William s’expose volontairement à un virus et succombe, non sans avoir révélé dans son délire quelques indices cruciaux pour identifier les Jennings.

En mars 2018, le monde entier découvre le Novichok lorsque le Russe Sergeï Skripal (ex-espion russe condamné pour avoir transmis des secrets d’Etat au Royaume-Uni en 2006 et échangé en 2010 contre des «illégaux» russes aux USA, voir #1) et sa fille Julia sont retrouvés inconscients sur un banc de Salisbury. L’enquête démontre vite qu’ils ont été exposés à cet agent innervant développé dans les années 1970 par l’URSS. Par la suite, en juillet, une citoyenne britannique, Dawn Sturgess, meurt après avoir touché à une bouteille contenant du Novichok et ramassée dans une poubelle par son compagnon.

4. L’art du déguisement

L’un des plaisirs de The Americans provient de la galerie de déguisements adoptés par Philip et Elizabeth Jennings au gré de leurs changements d’identités. Il y a de la perruque, des lunettes à double foyer, de la sueur et des larmes: du concret, pas de virtuel. Les ordinateurs ressemblant à l’époque à ceci:

… il n’est en effet jamais question de hacking, technique star des événements de ces dernières années. Mais au fond, il s’agit du même procédé. Là où Elizabeth et Philip s’infiltrent physiquement dans les bureaux de parlementaires ou mettent sur écoute les agents du FBI, les services russes d’aujourd’hui piratent les mails du parti démocrate et adoptent des identités fictives sur Facebook pour appuyer leur candidat favori.

La série s’est achevée sans que Philip et Elizabeth ne croisent leur jeune collègue du KGB Vladimir Poutine. C’eût été possible, il était en poste en RDA de 1985 à 1987… Les fans qui depuis longtemps réclamaient cette scène avaient raison, —du KGB de la fin de la guerre froide au FSB d’aujourd’hui, les techniques sont les mêmes. Le meilleur moyen de s’en convaincre ? Regarder The Americans.

Lisa Fremont Journaliste

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