Culture

Nino Ferrer, le mal-aimé de la chanson française

Temps de lecture : 7 min

Disparu il y a vingt ans, Nino Ferrer n’est jamais parvenu à trouver sa place dans le paysage musical français malgré d’immenses succès. La faute à un caractère colérique, à une volonté artistique complexe, et à un milieu qui ne lui a pas fait de cadeau.

Nino Ferrer, janvier 1970. | AFP
Nino Ferrer, janvier 1970. | AFP

Nino Ferrer ne pouvait plus se sauver. Lorsqu’il se donne la mort l’avant-veille de ses 64 ans le 13 août 1998, il y a tout juste vingt ans, il a déjà perdu le goût de bien des choses. Un coup de carabine dans le cœur vient clore des années de réclusion passées à faire de la musique et à extraire les bienfaits de la nature dans cette maison du Lot qu’il aura passé la moitié de son existence à retaper. Il était désintéressé du monde qu’il avait connu de 1965 à 1975: le succès d’estime et critique, les belles femmes, les belles voitures, l’argent… Non, décidément, Nino Ferrer ne pouvait plus se sauver.

La place qu’il occupe sur la grande photographie de groupe de la chanson française est bâtarde. Jamais au centre, pas franchement à l’écart. Une sorte de juste milieu assez unique, qui naît de sa capacité à faire de sa discographie à la fois une ribambelle de tubes et de classiques, mais aussi d’albums oubliés, de textes presque macabres. Deux figures aux définitions multiples se croisent en sa même personne: le fils de très bonne famille et l’aventurier, l’homme à femmes et l’homme éperdument amoureux, le dandy yé-yé et le militant écologiste, celui dont les chansons font tantôt pleurer les foyers, tantôt exploser de rire. Si toutes ces facettes semblent opposées, elles ne sont en rien incompatibles. Nino Ferrer incarnait cela à la perfection.

L’éternel insatisfait

Mais cette dualité, cette complexité, lui vaudra une longue histoire de je-t’aime-moi-non-plus avec son public. On dit bien souvent que c’est ce qui l’a perdu. Les choses sont certainement plus complexes. «C’est quelqu’un qui a toujours été dans l’adversité face à lui-même, raconte Christophe Conte, co-auteur avec Joseph Ghosn de la biographie Nino Ferrer, du noir au sud (Calmann-Lévy, 2005). Il a toujours été insatisfait, sa vie est une somme d’insatisfactions artistiques. Cela remonte à loin, quasiment au début de sa carrière. Il y a toujours eu quelque chose de très désespéré, l’une de ses premières chansons s’appelle “Ma vie pour rien”, ça n’est pas anodin. “Le Sud”, par exemple, est une chanson très nostalgique. Elle parle d’une maison de style colonial dans laquelle il habitait à Rueil-Malmaison. C’est quelque chose qu’il est en train de vivre, mais il en parle déjà au passé.»

L’homme qui voulait être noir

Quand il débarque dans le grand bain en 1965 grâce aux tubes «Mirza», «Oh! Hé! Hein! Bon!» et «Les Cornichons», tirés de son album Enregistrement public, il porte la soul en lui. Le jazz aussi, les musiques brésiliennes qui éclosent à la face de l’Europe. Ce qu’il veut faire, c’est cela, et non pas remplir un rôle de chanteur comique, d’amuseur public qui ne s’amuse pas.

À l’époque, il est régulièrement comparé à Henri Salvador: «Leur rapport à la bouffonnerie les rendait très malheureux, continue Christophe Conte. Salvador a vécu de manière confortable de toutes les chansons qu’il a pu faire, comme celles pour Disney, par exemple. Sa femme le forçait à les chanter parce qu’elle savait que ça plaisait aux Français. Mais sa sensibilité, c’était la musique brésilienne, la mélancolie, la saudade... Nino Ferrer avait cela aussi. Il provenait du jazz de la Nouvelle-Orléans, et quand il en est venu à la chanson, il a voulu prolonger ce qu’il faisait dans le jazz, un peu à la Boris Vian. Mais ça a vite dérapé parce qu’à l’époque, Eddie Barclay voulait des morceaux qui plaisaient au grand public. Résultat, il s’est servi de la soul music et du rhythm & blues, et en a imprégné ses chansons un peu humoristiques.»

L’histoire de Nino Ferrer est celle d’un homme qui n’a jamais réussi à s’approprier ses tubes. Sur scène, il en a de nombreuses fois livré des versions expéditives. Vous n’avez qu’à acheter le disque. D’ailleurs, en 1970, il arrête de se produire en concert, et ne remontera sur les planches qu’en 1979. Il souffrait grandement que sa discographie ne soit pas mieux prise en compte dans sa globalité, que les gens ne connaissent que trois ou quatre de ses morceaux.

Pourtant, c’est bien souvent le sort des chanteurs à succès, surtout de l’époque. Mais Nino Ferrer ne fait rien comme tout le monde. Il expérimente, se lie avec la formation éphémère Leggs en 1970 pour sortir le disque Nino Ferrer and Leggs, dont les accents rock progressifs déroutent. En fait, Ferrer semble ne pas être celui qu'il aimerait être. «Je veux être noir.» Tout est dit. Les arrangements de ce titre, Otis Redding lui-même ne les aurait pas reniés. Ferrer n’est pas né avec la bonne couleur, avec le bon teint, la bonne voix… Être issu d’une famille bourgeoise n’arrange rien.

Un caractère morbide

«Toute sa vie a été, de son point de vue, une sorte de naufrage, précise Christophe Conte. Mais qui n’était pas corroboré par quoi que ce soit de réel. En fait, il était en guerre: contre lui, contre ses parents à un moment donné, contre son éducation…» Dans sa maison de Rueil-Malmaison, il déploie une grande banderole où était inscrit quelque chose du genre «Ici sont bienvenus les pédés et les juifs». Nino Ferrer montre qu’il s’était émancipé de son éducation conservatrice. Issu d’un milieu extrêmement cultivé, très bourgeois, il se rebelle contre cela, tout en restant très attaché à sa mère. C’est d’ailleurs, en partie, suite à la mort de celle-ci, survenue deux mois avant son ultime geste, qu’il se suicidera.

Si l’on sort des sentiers battus par ses morceaux à (grand) succès, il est aussi assez aisé de cerner dans ses textes des références macabres, un rapport particulier à la mort. Il raconte son regret d’un monde qui disparaît, qu’il n’a peut-être d’ailleurs jamais connu, qu’il fantasme.

Christophe Conte: «Il y a deux chansons particulièrement tragiques: “La Rua Maureira” (1969), dans lequel il attend sa fiancée à l’aéroport, mais dont l’avion s’écrase. Et “Chanson pour Nathalie” (1975). Cette fois, c’est un accident de voiture. Les deux parlent de femmes qui vont mourir, et je considère que ce sont ses plus grandes chansons. Je crois qu’il y avait chez lui un caractère morbide lié à sa peur de perdre un être cher. La conséquence du décès de sa mère, c’est son suicide. Il préférait qu’on le perde lui plutôt que de perdre ceux qu’il aimait. C’est triste, il savait qu’en se suicidant, il laissait une femme, deux enfants, et même une maîtresse, puisqu’elle habitait avec eux. Le fait d’infliger aux autres sa propre mort, ça peut être une forme d’égoïsme extrême, mais aussi une forme de bravoure, une truc un peu chevaleresque».

Sa dernière lettre adressée au showbiz

Sa discographie peut paraître n’avoir ni queue ni tête. Rock progressif, chansons à succès écrites entre 1965 et 1975, chansons comiques, nostalgiques, expérimentations rock, blues, jazz, sonorités brésiliennes… Rien n’est rectiligne. D’où la difficulté pour le grand public de comprendre sa musique, de la définir, et donc de l’apprécier pleinement. Après l’immense succès de «Le Sud», en 1975, il se lance dans des explorations musicales couronnées d’échecs.

Incapable de garder un cap, il y a dans ses disques une forme de schizophrénie qui fait écho à celle de sa vie. Capable d’organiser de gigantesques fêtes baroques dans sa demeure, tout en étant un homme résolument sombre et noir, le milieu de la musique l’a toujours perçu comme un énergumène.

Il faut dire qu’il a un peu tendu le bâton pour se faire battre. Nino Ferrer était un colérique et, comme évoqué plus haut, un éternel insatisfait. Un sanguin jamais content: cocktail explosif. «Le jour où il s’est suicidé, il a laissé trois lettres: une pour sa femme, une pour sa maîtresse, et une adressée au showbiz, raconte Conte. Cette dernière est un déversement d’injures. Sa femme ne l’a jamais rendue publique parce qu’elle estimait que ça ne lui rendrait pas service. Il y insulte Michel Drucker, tous les mecs de l’époque, en disant qu’ils ont flingué sa carrière. Eddie Barclay, tous ceux avec lesquels il avait travaillé… Ça fait cinq ou six pages d’abominations. Il en avait gros sur la patate, il a tout déversé à la fin de sa vie. Je pense que ça participe au fait qu’il ne soit pas très aimé dans le milieu. Toutes les icônes sont des gens qui ont collaboré à un moment donné. Claude François, qui était une ordure finie, un despote, allait dans les émissions des Carpentier, de Guy Lux… Nino Ferrer aussi y est allé, mais en général, ça se terminait mal. C’est aussi le showbiz qui s’est vengé en l’oblitérant un peu du panthéon de la chanson française.»

Le statut d’icône désirée mais inaccessible

Résultat: malgré ses grands tubes, il n’a jamais accédé au statut d’icône de la chanson. Les rétrospectives, lors des dix ans de son décès, n’ont pas été nombreuses. Les radios passent encore quelques chansons (surtout «Le Sud»), Barclay a réédité certains albums, mais rien qui soit à l’image de son talent et de son statut de l’époque: «Ce qui lui a manqué, c’est une image publique glamour. Il a vécu dans l’euphorie parisienne des années 1960 mais sans en être vraiment un acteur de premier rang. Il a eu une aventure torride avec Bardot, qui aurait pu lui apporter cela, mais personne ne l’a vraiment su. Dans les années 1970, il aurait pu figurer dans les premiers titres de presse people, comme a su le faire Gainsbourg par exemple. Mais il s’est barré dans le Lot et a disparu médiatiquement. D’un côté, il disait “Je m’en fous de ça, je me barre”, mais il crevait de ne pas avoir cette reconnaissance».

Son suicide, par sa violence, a choqué son entourage, certes. Mais n’a surpris personne, au fond. Répétant à ses proches qu’il se flinguerait un jour, il a tenu sa promesse. Car oui, Nino Ferrer était un gars entier, pas franchement un faux-cul. Il était surtout un grand musicien qui n’a jamais su trouver sa place, malgré cette capacité à incarner le son de son époque. Encore aujourd’hui, les hommages sont faibles, trop faibles pour l’envergure de cet artiste. Mais il n’est jamais trop tard pour réparer l’injustice.

Brice Miclet Journaliste

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