Égalités / Société

La demande en mariage, une coutume récente du «romantisme de consommation»

Temps de lecture : 7 min

Demander la main de sa femme est une invention moderne. Et ce n’est semble-t-il pas de sitôt que vous verrez disparaître cette tradition nouvellement consacrée.

Capture d'écran d'une vidéo de demande en mariage réalisée à partir d'un 
 extrait du film «Love actually». Photo DR
Capture d'écran d'une vidéo de demande en mariage réalisée à partir d'un extrait du film «Love actually». Photo DR

Si on vous dit «genou à terre», vous aurez tendance à penser «bague au doigt». Pas étonnant. «À l’heure actuelle, la “demande en mariage” officielle semble s’imposer comme une nouvelle étape nécessaire de l’engagement matrimonial, dans tous les milieux», écrit la sociologue Florence Maillochon dans La passion du mariage (PUF, 2016) (1). Cette image de prince charmant laissant à sa promise la décision d’unir ou non leur destin à la vie à la mort a un petit quelque chose de vieillot.

Et pas seulement parce qu’elle fait visuellement penser à la manière dont un chevalier servant se prosternait devant son seigneur pour être adoubé. Ni uniquement parce que l’institution du mariage est elle-même en déclin (le taux de nuptialité en France était en 2017 de 3,4 pour 1000, contre 7,8 en 1970). Mais parce que, dans les couples hétéros, la répartition des rôles y est genrée: c’est (en majorité) l’homme qui demande, la femme qui trône. «C’est un des rares moments où la femme est chérie et adulée, comme pour la fête des mères», nous précise la chercheuse. Une occasion unique et surtout temporaire de se transformer en Cendrillon dans ses souliers de vair… avant de redevenir souillon au quotidien –en atteste la toujours inégale répartition des tâches ménagères et de la charge mentale. C’est ainsi que «la demande en mariage réactive une vision très conservatrice du couple».

Reste que, malgré ce parfum réac, cette étape menant aux noces n’est pas du tout un rite suranné en voie de disparition. «Les jeunes générations ont l’impression que la demande en mariage est quelque chose de normal, que ça s’est toujours pratiqué, alors que pas du tout!» intervient la directrice de recherche au CNRS au Centre Maurice-Halbwachs. Ce rituel est récent. «L’échange de promesses respectives se transforme depuis une vingtaine d’années en une nouvelle scène, la “demande en mariage”, pointe-t-elle dans son essai, qui est de plus en plus standardisée» et pleinement ancrée dans l’ère moderne.

Preuve d’amour à la sauce Hollywood

«Il ne s’agit pas d’une tradition transmise de génération en génération, insiste Florence Maillochon. On est vraiment dans le cadre de l’invention d’une tradition.» Rien à voir avec la demande formulée jusque dans les années 1930 au père de la future épouse, qui s’inscrivait alors dans un cadre légal, la femme passant de la «puissance paternelle» à la «puissance maritale», laquelle fut abolie en 1938 (même s’il a fallu attendre la réforme des régimes matrimoniaux de 1965 pour que la femme mariée ne soit plus considérée comme une mineure!).

Ceci dit, ce nouveau cérémonial ne sort pas non plus de nulle part. Le coup de la bague (dans son écrin et non dans le gâteau, pour éviter de s’y casser les dents) au moment du dessert a comme un relent de Peau d’âne, une promesse de gourmandise. «La demande en mariage se nourrit des contes de fées, des films et des comédies romantiques», admet la chercheuse en sociologie. Un prince et une princesse à la sauce hollywoodienne. «Mettre un genou à terre semble devenu une norme de plus en plus répandue en France, que les mariées raillent comme un artifice des séries américaines, mais attendent cependant», développe-t-elle dans son ouvrage.

Cette vidéo de demande en mariage dans laquelle Matt a préparé à Ginny une demande en mariage via les bandes-annonces au cinéma a été vue 33 millions de fois.

Sauf que «toutes les greffes ne fonctionnent pas… nous fait-elle remarquer avec justesse. Pourquoi celle-ci fonctionne?» Parce qu’elle s’inscrit notamment dans une société qui a pour habitude sinon pour but de vendre du rêve et dans «une économie du romantisme florissante», si l’on reprend les termes de La Passion du mariage. Le romantisme n’est plus seulement une des démonstrations possibles de son amour: il est perçu comme «la» preuve d’amour, «le» signe qui ne trompe pas. Ne pas être romantique, cela reviendrait à ne pas aimer. Tout un symbole.

«Romantisme de consommation»

Forcément, le capitalisme s’est engouffré dans cette brèche (la preuve avec la profusion de menus Saint-Valentin dans les restaurants le soir du 14 février), sentant des profits à la clef et venant par là même renforcer le symbolisme du dîner aux chandelles ainsi que la confusion entre amour et romantisme. Dans un tel décor, le rituel de la demande en mariage ne pouvait que bien se lover. «La mise en scène [de la demande en mariage] sert d’écrin aux sentiments, comme si un tel engagement ne pouvait se passer d’un cadre proche de la perfection, à l’image de l’intensité qui leur est prêtée», détaille Florence Maillochon dans son ouvrage. C’est ainsi que «le caractère romantique est […] plus fréquemment associé à ce qui est riche et beau qu’à ce qui est intime et chaleureux», souligne-t-elle un peu plus loin, avant d’indiquer que «rien n’est jamais trop beau, trop brillant, trop éclatant pour révéler l’amour, et notamment celui qui est censé s’exprimer dans la demande en mariage».

Au point que «les femmes réclament “leur” demande en mariage comme un dû», poursuit la chercheuse. Et peuvent aller jusqu’à répondre négativement à la question «Veux-tu m’épouser?» si l’orchestration de la demande ne correspond pas aux codes. En attestent les propos de Muriel, assistante sociale, recueillis par la sociologue: «Il m’avait déjà demandée en mariage avant, mais… on va dire que c’était un peu pourri! C’était style on regardait un film et il me dit “Ah ça serait bien si on se mariait, tu aurais envie qu’on se marie?” […] La deuxième fois, ça devait être encore devant la télé, je trouvais ça pas terrible. C’était pas un non catégorique. J’ai dit: “Écoute, je préfèrerais quelque chose d’un peu plus romantique, quelque chose de plus sympa.”» Eh oui, «il ne s’agirait pas seulement d’aller à la pizzeria du coin», nous fait remarquer Florence Maillochon. En voulant individualiser ce moment, on le fait finalement correspondre à un «romantisme de consommation». C’est peut-être ce qui explique cette demande en mariage ratée («elle a dit non, elle a dit non, elle a, elle a, elle a dit non») sur les Champs lors de la finale de la Coupe du monde. «Ça sent un peu la bière et la sueur», s’amuse la chercheuse spécialiste du mariage contemporain. Moins «romantique», tu meurs.

Reconnaissance publique

Cette demande-là n’est pas représentative, ne serait-ce que parce qu’elle est avortée. En effet, signale Florence Maillochon dans La Passion du mariage, «le risque d’essuyer un échec est faible […] dans la mesure où [la demande] a souvent lieu alors même que la date du mariage est déjà fixée et que certains préparatifs de la fête sont engagés». Il y a la décision conjugale et puis la «vraie» demande, la demande «officielle», «une version formelle qui ne fait qu’entériner la première». Et c’est bien ce qui explique aussi l’ancrage de ce nouveau rituel et sa transformation en une étape incontournable avant de convoler en justes noces.

La demande en mariage ne vise pas seulement à affirmer son engagement ni même son amour auprès de sa future femme mais à les manifester (luxueusement) à d’autres. Qui viennent en quelque sorte valider l’amour des conjoints et les féliciter pour leur réussite conjugale et sociale. D’où la nécessité d’une audience, dans le sens où «la capacité à toucher un public fait la démonstration du caractère exceptionnel de la situation», écrit la sociologue, et où «le regard extérieur […] objective ce que les protagonistes perçoivent et vivent d’une façon plus subjective».

Storytelling marital

Il ne s’agit pas de critiquer cette volonté que d’autres s’associent à sa joie. «On ne peut que se réjouir que les gens se demandent en mariage, soient heureux et le communiquent, nous déclare Florence Maillochon. Partager ses émotions, c’est le socle de l’humanité.» Mais on peut toutefois constater que le caractère standardisé de leur démonstration a permis à cette nouvelle coutume de s’intégrer à merveille dans une société habituée à la publicisation de la vie privée sur les réseaux sociaux (et avide de cette exhibition de soi). Sans compter que cette publicisation contribue également à étayer les fondations de la demande en mariage en renforçant des signaux «romantiques» plutôt que des «private jokes» ou douces attentions conjugales. Parce qu’«il faut aussi faire de l’extraordinaire pour le public qui observe, qui entendra le récit ou contemplera les images», écrit la spécialiste. La preuve avec le témoignage d’Allister, logisticien, que l’on retrouve dans La Passion du mariage: «Je me suis dit que ça ferait un storytelling suffisant pour faire vibrer les copines de Maude.» Un peu comme, sur Instagram, les ongles vernis sur le sable fin ou les bouées flamant rose dans la piscine, inspirés eux aussi des codes des classes dirigeantes, sont devenus un signifiant de vacances réussies.

Voilà qui aide donc à propager l’association romantisme-amour. Et qui finit par générer, chez les non-mariés, des velléités d’une demande digne de ce nom –envie, quand tu nous tiens. C’est aussi pour cela que cette nouvelle étape du protocole mariage ne semble pas près de disparaître. À moins, peut-être, que de plus en plus d’hommes sautent la case «demande informelle», car plus intime et moins connue du grand public, et, sans avoir eu l’occasion de s’assurer de la réponse au préalable, se retrouvent publiquement répudiés… ce qui pourrait en échauder d’autres et modifier le rite. Pour le meilleur et pour le pire.

1 — L’essentiel des données recueillies par Florence Maillochon provient d’échanges directs avec quarante-neuf jeunes couples hétérosexuels: «Les mariés interrogés ont entre 24 et 33 ans, sont français et se marient pour la première fois. […] L’échantillon a été construit de manière à préserver une importante diversité sociale (ouvrier, avocat, employée de banque, enseignant, graphiste, ingénieur, attaché commercial, etc.) et géographique (habitants de Paris et de l’Essonne, de Caen et des communes rurales avoisinantes et de quelques autres villes dispersées sur le territoire). À noter que «des observations diverses, y compris participantes, ont été également effectuées pendant une vingtaine d’années, de 1995 à 2014». Retourner à l'article

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