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Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé, l’anti-avortement pro-contraception

Temps de lecture : 11 min

«Ce qu’elle apporte, c’est une protestation très vive contre les situations catastrophiques que vivaient les femmes à ce moment-là.»

Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé le 15 avril 1968 à Paris. | AFP
Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé le 15 avril 1968 à Paris. | AFP

Tout l’été, nous vous proposerons des portraits d’hommes et de femmes qui, par leurs travaux ou leur engagement, ont contribué à libérer la sexualité du tabou et du sentiment de culpabilité qui l'enfermaient dans les sociétés occidentales il y a encore soixante-dix ans.

ÉPISODE 5 • Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé, gynécologue-obstétricienne, fervente défenseure de la contraception, est la co-fondatrice de l’ancêtre du planning familial en 1956, la Maternité Heureuse. Avant elle, l’information sur la maîtrise de sa sexualité relevait presque de la clandestinité.

7 juillet 1955: Claude et Ginette Bac sont condamnées à deux ans de prison ferme pour la mort de leur bébé de huit mois, Danièle. Deux ans plus tôt, alors que leur petite était malade, ils l’avaient privée d'aliments et de soins, faute de moyens pour pouvoir se procurer les produits nécessaires. Danièle était le quatrième enfant de ce couple. Ils sont âgés d’à peine 25 et 23 ans et vivent dans la misère au cœur de la Seine-et-Oise, les Yvelines actuelles.

À leur procès, Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé, gynécologue-obstétricienne, témoigne en tant qu’experte. Elle dénonce l’obscurantisme de la France en matière de régulation des naissances. L’année suivante, elle co-fondera et présidera l’association La Maternité heureuse, ancêtre du Mouvement français pour le Planning familial. Dans ses statuts, l’association prône «l’étude des problèmes de la maternité, de la natalité, de ses répercussions familiales, sociales, nationales» et la «recherche des informations scientifiques françaises et internationales relatives à ces problèmes». En clair: les couples ont le droit de faire l’amour quand ils le souhaitent, et d’enfanter quand ils le souhaitent aussi.

Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé (1916-1994) refuse que les couples ne soient face qu’à deux choix. Renoncer à leur intimité ou y avoir accès et en payer les conséquences: une grossesse possible. Elle est celle qui enclenche le mouvement militant (puis féministe) qui cassera tous les tabous sur la conception en ouvrant aux Françaises le droit à s’informer sur leur sexualité. Hommes et femmes, grâce à elle, n’auront plus à culpabiliser d’avoir des besoins et des envies. Elle sera celle qui défendra la liberté de faire l’amour, même si c’est dans un cadre conservateur –celui du couple stable destiné à fonder une famille.

Faire l’amour, et ne pas savoir si un enfant a été conçu

Le cinquième enfant des époux Bac naîtra derrière les barreaux. Les parents condamnés deviennent le symbole d’une France qui subit chaque grossesse de trop, d’une jeunesse qui, quand elle craque pour une partie de jambes en l’air, s’inquiète d’avoir à assumer un enfant de plus. Les Bac ne sont qu’un couple parmi d’autres, mais il font surgir dans les journaux l’obsolescence de la loi de 1920 qui considère toute propagande anticonceptionnelle comme un délit. Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé s’empare du sujet. Hostile à l’avortement (également puni par la loi de 1920) en raison notamment de ses croyances religieuses, elle se battra toute sa vie pour l’accès à la contraception.

«Ce qu’elle apporte, c’est une protestation très vive contre les situations catastrophiques que vivaient les femmes à ce moment-là», explique Mathilde Dubesset, historienne spécialiste de la question des femmes et présidente du planning familial de l’Isère de 2011 à 2014. «Elle est catholique et va se confronter à des propos très sévères d’évêques, de prêtres, d’associations familiales religieuses qui s’insurgent contre cette idée de contraception non naturelle», ajoute l’historienne. Face à la politique nataliste de la France, seule la méthode Ogino, du nom du gynécologue japonais qui l’a théorisée, est largement démocratisée. Elle consiste à suivre le calendrier du cycle menstruel de la femme, et à se permettre de faire l’amour quand il est estimé, sans la moindre certitude, que la partenaire n’est pas fertile.

«Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé entendait ces femmes hurler de douleur dans les salles d’opération»

Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé, issue de la petite bourgeoisie, se prédestinait à une carrière de pianiste. Elle quitte brutalement le conservatoire de Bordeaux, à peine âgée d’une vingtaine d’années, quand elle se rend compte qu’elle ne sera jamais une grande virtuose. Un premier signe de son caractère intransigeant. Elle choisit la voie de la médecine, à Paris, où elle rencontre pendant l’Occupation Benjamin Weill-Hallé, de quarante ans son aîné. Elle l’épouse en 1944. Pédiatre de renom, il a été le premier au monde à vacciner un enfant de la tuberculose en 1921. Il la pousse à s’orienter vers la gynécologie.

Lors de l’un de ses stages dans un hôpital parisien, ce n’est pas la magie de la médecine qu’elle découvre, mais l’horreur. Elle prend en pleine face la réalité des pratiques que subissent, au contact des médecins, les femmes venues se faire avorter clandestinement. «Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé entendait ces femmes hurler de douleur dans les salles d’opération», raconte Mathilde Dubesset. Les infirmières, obéissant aux ordres, réalisent des curetages sans anesthésie. Le but: leur faire passer l’envie de recommencer. «Certaines arrivaient aussi avec de terribles hémorragies pour se faire soigner après un avortement», développe-t-elle. À l’époque, les «faiseuses d’anges» (nom donné aux personnes qui réalisaient illégalement les interruptions de grossesse) prennent parfois les moyens du bord. Parmi les méthodes pratiquées, une aiguille à tricoter enfoncée par le vagin ou une ventouse placée à l’entrée du col de l’utérus. Les complications sont nombreuses.

Une lutte: la «maternité volontaire»

En 1947, Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé voyage aux États-Unis et y découvre qu’il est possible d’agir autrement. Pas en torturant une femme une fois qu’elle est enceinte, mais en lui donnant les moyens de choisir le moment de sa maternité. Elle rencontre Margaret Sanger, militante américaine, qui a fondé en 1921 l’American Birth Control League (Ligue américaine pour le contrôle des naissances), organisation pour la légalisation de la contraception et la promotion des droits de reproduction des femmes et de leur santé, qui deviendra en 1942 le planning familial américain. La jeune obstétricienne visite sa clinique new-yorkaise dédiée au libre accès des informations sur le contrôle des naissances et des moyens de contraception.

De retour en France, elle multiplie les interventions et publications qui appellent à mettre fin aux souffrances des femmes consécutives aux avortements. Suite au procès des époux Bac, elle prononce un discours à l'Académie des sciences morales et politiques –l'une des cinq académies de l'Institut de France et la plus ancienne des institutions françaises qui a trait aux sciences humaines et sociales– où elle réclame la «maternité volontaire». Ses propos sont repris par la presse, notamment dans Le Monde, un journal que lit Évelyne Sullerot. À 31 ans, cette mère au foyer a arrêté ses études de sociologie pour élever ses quatre enfants. Quand elle découvre le discours de Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé, elle décide de lui écrire. La collaboration commence, les statuts de l’association de la Maternité heureuse sont déposés le 8 mars 1956 à la préfecture –par Évelyne Sullerot, son quatrième bébé dans les bras.

L’association passe sous les radars des autorités: officiellement, elle se consacre aux «problèmes de la maternité et ses répercussions sociales et psychologiques». En réalité, le mouvement «voulait promouvoir la libre maternité par l’usage de la contraception moderne», explique Mathilde Dubesset. Pour avoir promu la maternité volontaire au sein de son propre cabinet, Lagroua Weill-Hallé reçoit un blâme de l’Ordre des médecins et une interdiction provisoire d’exercer.

Soutenue par son mari, la gynécologue se barricade. Intellectuels, médecins, toute une brochette de la bourgeoisie parisienne de l’époque se rallie à la Maternité heureuse –comme François Jacob, Jacques Monod et André Lwoff, qui seront Prix Nobel de physiologie ou médecine en 1965. Pour beaucoup, ils viennent des milieux «israélites» selon le terme de l’époque, protestants –«des milieux plus ouverts à l’idée d’une liberté personnelle», souligne Mathilde Dubesset– ou de la franc-maçonnerie. Dès 1956, un Collège de médecins est créé au sein de l’association. Il sera là en appui, y compris pour former les personnels médicaux aux méthodes de contraception.

Jusque-là, la Maternité heureuse n’est pas ouverte au grand public. Lagroua Weill-Hallé s’adresse aux médecins et autres personnels médicaux: à ceux qui sont directement concernés par les décès liés aux avortements clandestins. Elle organise conférences et voyages d’études pour concevoir un modèle pour le libre accès à la contraception applicable en France. La réflexion s’effectue sur le plan moral, médical et juridique.

Tout ce travail se déroule à la limite de la légalité. «Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé restait très soucieuse de ne pas mettre en difficulté l’association», raconte Mathilde Dubesset. Alors en 1960, la Maternité heureuse se rattache à la Fédération internationale pour le planning familial et devient le Mouvement français pour le Planning familial. D’après l’historienne, «faire partie d’une vaste structure était une protection et permettait d’avoir des contacts, des liens et des échanges avec le reste du monde».

Quand une bourgeoise se heurte aux hommes de terrain

La critique se densifie au cours des années 1960. Aux côtés des catholiques, les communistes dénoncent un néo-malthusianisme: la doctrine de l’économiste britannique Thomas Malthus préconisait la limitation des naissances dans un but social. «L’idée du planning familial, à l’échelle internationale était aussi de diminuer la natalité dans un tiers-monde trop prolifique, mais le mouvement français a décidé de ne pas mettre l’accent sur cet aspect», souligne Mathilde Dubesset.

En 1961, le premier centre du planning familial ouvre au public à Grenoble. Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé y est défavorable et craint une fermeture. Elle n’est pas une femme de terrain. Mais en province, les adhérente et adhérents veulent mettre les mains dans le cambouis. Finies les conférences, le planning aide directement Monsieur et Madame Tout-le-monde et importe illégalement des moyens de contraception pour leur en distribuer. Protégée par de bons avocats, la structure ne ferme pas. Un autre centre est ouvert à Paris, puis d’autres essaiment à travers le pays. Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé commence à perdre son emprise.

Pendant ces années, elle est l’un des plus grands soutiens de Lucien Neuwirth, député stéphanois qui a fait voter la loi sur la pilule après vingt ans d’une longue bataille. Interventions dans la presse, réflexion pour la formulation d’une loi, apport d’un réseau de médecins: elle se bat à ses côtés jusqu’à l’adoption de la loi en 1967, année qui marque aussi son départ du planning familial. Elle ne supporte ni la décrue de son pouvoir, ni le nouveau tournant que prend l’association. «Elle n’est pas à l’aise avec l’arrivée de cette vague de féministes qui amènent la question de la pratique de l’avortement», analyse Mathilde Dubesset.

Traumatisée par les horreurs vues dans sa jeunesse, catholique pratiquante, elle refuse de légitimer l’interruption de grossesse au sein de sa propre organisation. Elle espère au fond d’elle-même, comme Lucien Neuwirth, pouvoir éviter les avortements grâce à la contraception. Elle interviendra dans les médias pour s’élever contre une banalisation de cette pratique, qu’elle surnomme «l’assurance-accident». Il ne s’agit pas de contraception, argumente-t-elle, mais d’un ultime recours absolu.

Le tournant du planning familial, l’oubli de son initiatrice

En quelques années, le planning familial absorbe deux nouvelles missions: en plus des consultations pour la contraception, les centres organisent des échanges autour de l’éducation sexuelle et l’avortement. Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé est déjà oubliée, dépossédée de son œuvre. «On était dans l’action, à l’époque je ne connaissais pas le passé du planning, ni le nom des fondatrices», se souvient Florence Montreynaud, écrivaine, militante féministe, membre du planning familial depuis 1971.

Pour elle, les interruptions volontaires de grossesses sont alors monnaie courante: «On avait une liste bien cachée de médecins qui pouvaient les pratiquer, on leur téléphonait et on leur demandait s’ils pouvaient prendre en charge une ou deux femmes par semaine, on savait qu’ils risquaient leur carrière, on essayait de les apitoyer en leur racontant des situations épouvantables». Quand personne n’est disponible, ces femmes sont envoyées en Angleterre ou aux Pays-Bas, où l’avortement est légal.

Après le planning, Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé reprend son tablier de l’Association pour l’étude des problèmes de la naissance (AEPN). Elle l’avait créée avec Marie-Hélène Revault-d’Allonnes, à la fin des années 1950, et gardait dessus un œil lointain. L’association a ouvert «un certain nombre de dispensaires composés d’une équipe qui unissait un gynécologue, un psychiatre ou psychanalyste et ce qu’on appelait à l’époque des conseillères familiales, personnages mixtes inventés pour faire l’écho entre la dimension psychologique et gynécologique», détaille le psychiatre Guy Maruani, qui a collaboré avec elle à partir de 1972. Le but: déterminer et résoudre les problèmes conscients ou inconscients des mères ou des couples liés à la fécondité, la stérilité, et le contrôle des naissances.

Photo prise le 24 octobre 1984 lors de la remise de la Légion d'honneur à Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé. De gauche à droite: Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé, Guy Maruani, Yvette Roudy. | Droits réservés

«Au bout d’un moment, Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé fait comme au planning familial: elle considère que ça ne l’intéresse plus, et part», assure Guy Maruani. Elle poursuit, à son habitude, son action dans d’autres associations et organismes. Déjà chargée de mission d’observation par le ministère des Affaires étrangères depuis 1970, elle devient membre du Conseil supérieur de l’information sexuelle, de la régulation des naissances et de l’éducation familiale à partir de 1974. Un Conseil créé alors que les politiques commencent enfin à s’emparer des questions de sexualité, vingt ans après ses premières interventions.

La contraception ne sera bientôt plus qu’un simple réflexe et l’avortement est en passe d’être légalisé. Le sexe s’impose dans la sphère publique. Les films érotiques font leur apparition dans les salles de cinéma, comme Emmanuelle, dont le rôle principal est tenu par Sylvia Kristel, est un tel succès qu’il reste treize ans à l’affiche sur les Champs-Élysées. Des structures pour encadrer et guider les bonnes pratiques sont ainsi soutenues par les pouvoirs publics.

Deux ans plus tard, elle fonde avec Lucien Neuwirth le Comité national pour la régulation des naissances qui lutte contre «l'avortement et la stérilisation utilisés par les couples comme moyen de contraception». Toujours défenseur de la politique nataliste française, Lucien Neuwirth, soutenu par Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé, défendra aussi les aides sociales pour aider les familles nombreuses.

Elle meurt en 1994, dix ans après avoir reçu la Légion d’honneur des mains d’Yvette Roudy, ministre des Droits de la femme du gouvernement socialiste de Laurent Fabius. Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé, femme de contradiction, a toujours voulu être maîtresse de sa destinée. Elle quitte cette Terre après avoir décidé qu’il en était temps, comme elle avait quitté le planning familial. Malade, elle fait le choix de l’euthanasie. Pionnière sur le choix d’une maternité libre et choisie, elle devient, lors de ses derniers instants, une précurseure sur la fin de vie.

Clémentine Billé

Hugo Wintrebert

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