Politique / Monde

Migrants: à quel moment sauver des vies est-il devenu un crime?

Temps de lecture : 11 min

Tandis que les travailleurs humanitaires se font arrêter pour avoir sauvé des migrants en train de se noyer, les Européens doivent faire face à l’écart croissant entre leur sens moral et la politique de leurs gouvernements.

L'Aquarius, bateau de sauvetage affrété par SOS-Méditerranée et Médecins sans frontières, arrive au port de Marseille pour maintenance, le 29 juin 2018.  Photo Brice Horvat / AFP
L'Aquarius, bateau de sauvetage affrété par SOS-Méditerranée et Médecins sans frontières, arrive au port de Marseille pour maintenance, le 29 juin 2018. Photo Brice Horvat / AFP

Entre juin et juillet, utilisant un assemblage de mesures et promesses de circonstance désespérées, les dirigeants européens ont fortifié les frontières de l’Europe à sa périphérie méridionale de façon à restreindre les migrations vers le continent. Ces mesures incluent à présent des tentatives pour maintenir à quai le dernier des navires associatifs de secours humanitaire qui sortent des réfugiés de la Méditerranée, où 10000 d’entre eux ont péri depuis 2014.

Ce mélange de restrictions, tronquant dans les faits le droit à l’asile politique en limitant l’accès des réfugiés à l’Europe, a d’ardents partisans au-delà des populistes de droite dure. De nombreux centristes progressistes affirment que réduire les flux de réfugiés est le seul moyen d’arrêter la montée stupéfiante de la droite nationaliste en Europe, et de sauver ce qu’il reste du droit d’asile avant que des populistes comme le ministre de l’Intérieur italien Matteo Salvini et ses pairs ne parviennent pas à le détruire complètement.

Il n’est pas encore clair si réduire au minimum le nombre d’arrivées parviendra efficacement à arrêter la montée de l’extrême-droite. Dans tous les cas, ce plan soulève des questions plus profondes quant à l’ampleur des compromis que les fameuses valeurs humanitaires de l’Europe peuvent supporter avant d’être rendues complètement creuses.

En Allemagne, une tradition de philosophie morale

Ces questions éthiques épineuses sur les fins et les moyens ne sont pas débattues avec plus de férocité que dans le pays européen qui tire le plus de fierté de sa tradition de philosophie morale, d’Immanuel Kant à Jürgen Habermas.

Dans un certain sens, ce débat qui se tient aujourd’hui en Allemagne dans les journaux et à la télévision, dans les universités et les bars, est peut-être un moyen sain de clarifier le dilemme moral actuel de l’Europe. Mais il illustre également le fait qu’en temps de crise politique, les principes humanitaires de l’Europe sont loin d’être aussi inviolables que ce que ses citoyens voulaient bien le croire.

Paradoxalement, ce débat a lieu dans un contexte d’arrivées de réfugiés par la mer en nombre de plus en plus réduit depuis 2015. Cette année, 48.629 exilés sont arrivés en Europe, c’est à dire environ 5% du total de 2015. Dans le même temps, le nombre de réfugiés victimes de la mer Méditerranée reste très élevé: en 2018, 1422 d’entre eux ont péri, tandis que les nationalistes d’extrême droite européens comme Salvini, le parti Alternative pour l’Allemagne (AfD) et le Premier ministre hongrois Viktor Orban continuent de monter dans les sondages et d’adopter des mesures de plus en plus radicales pour maintenir les réfugiés hors d’Europe.

Violer le droit international

En réaction, l’Union europénne a unanimement accepté de tripler le budget de Frontex, son agence garde-frontières et garde-côtes qui a pour mission de sécuriser les frontières externes de l’UE. Le bloc est également préparé à dépenser généreusement pour aider à la création de camps d'accueil (désignés également par le terme de «plateformes de désembarquement») pour les demandeurs d’asile, mais hors de l’UE, en Afrique du Nord. Elle n’a plus de scrupules à payer des gouvernements africains pour stopper l’émigration, par tous les moyens jugés nécessaires.

Le nouveau gouvernement populiste italien assure qu’il ne servira plus à l’Europe de poubelle à réfugiés, une position qui implique même de violer le droit international en renvoyant les réfugiés loin de ses côtes, même ceux sauvés par sa propre marine nationale. Le gouvernement allemand veut ajouter l’Algérie, la Tunisie, la Géorgie et le Maroc à une liste de pays supposément sûrs depuis lesquels les réfugiés ne seront pas ou presque autorisés à entrer en Europe. La Hongrie est allée plus loin encore en concevant une loi faisant de l’assistance aux réfugiés dans le pays un délit répréhensible [En France, on évoque le "délit de solidarité", NDLR].

Mais l’embarras gêné qui entoure le sort des migrants et réfugiés n’a jamais été plus clairement mis en évidence que par le débat sur les bateaux de sauvetage affrétés par des ONG et actifs en Méditerranée, principalement entre l’Italie et la Libye. Au cours des trois dernières années, ces navires (on en a compté jusqu’à 12 en 2017, seulement 5 aujourd’hui) ont sauvé des réfugiés, principalement dans les eaux internationales, et les ont transportés jusqu’à des ports européens, où ils ont le droit de demander asile. Le groupe SOS Méditerranée affirme qu’en deux ans de sauvetages d’urgence en mer, il a à lui seul porté secours à 29 000 migrants.

«Sauveteurs autoproclamés»

L’Italie interdit aux organisations humanitaires de faire naviguer leurs navires de sauvetage dans ses eaux territoriales et Malte leur interdit l’accès à ses ports quand des réfugiés sont à bord. Trois navires sont actuellement saisis et maintenus à quai à Malte, quelques autres en Italie. En juin, l’UE s’en est mêlée également, déclarant que les opérateurs de bateaux de sauvetage risquaient de ne pas respecter la loi et feraient mieux de rester à quai, ce qu’ils ont fait jusqu’alors. L’ancien ministre de l’intérieur autrichien les a désignés comme des «sauveteurs autoproclamés», qu’il estimait être de mèche avec les trafiquants d’êtres humains.

Il y a à peine un an, on faisait peu de cas des navires affrétés par des associations humanitaires comme Refugee Rescue (Irlande du Nord), SOS Méditerranée et Médecins Sans Frontières (France), Jugend Rettet et Sea-Watch (Allemagne), Boat Refugee Foundation (Pays Bas) et Save the Children (Royaume Uni), entre autres.

Beaucoup d’Européens les voyaient comme de bons Samaritains sauvant les vies de migrants désespérés partis au gré des flots. «Les ONG sont là pour remplir un vide en l’absence d’une action menée par les États pour réduire le nombre des victimes», déclarait en début d’année Federico Soda, le directeur pour l’Italie de l’Organisation Internationale pour les Migrations. En 2017, c’était le pasteur protestant allemand Joachim Kretschmar qui affirmait que «Dieu notre Seigneur se réjouit des vrais héros qui se portent volontaires avec courage et abnégation pour défendre la vie».

Mais les opérations de sauvetage en mer ont été reconsidérées en détail lorsque l’Italie et Malte ont commencé à interdire leurs ports aux navires en juin, forçant alors d’autres États de l’UE à se porter volontaires pour les accueillir. La controverse a atteint son paroxysme en juillet avec l’arrestation à Malte de Claus-Peter Reisch, le capitaine allemand du navire humanitaire allemand nommé Lifeline (c’est à dire «bouée de sauvetage», n.d.t.). Reisch a été accusé d’avoir pénétré illégalement dans les eaux territoriales maltaises avec à son bord 234 migrants que l’équipage avait sauvé au large de la Libye le 21 juin.

La saisie du Lifeline et les nouvelles mesures de prévention contre les navires de sauvetage a relancé en Allemagne le débat sur les questions éthiques posées par la réponse apportée par l’UE aux réfugiés dirigés vers ses rives: est-ce que les navires de sauvetage sauvent des vies innocentes parce que les États ont refusé de le faire? Ou collaborent-ils avec les passeurs qui, comme certains le prétendent, conduisent directement les réfugiés aux navires de sauvetage? Et finalement, est-il juste de refuser d’aider, en ne sauvant pas les réfugiés en mer aujourd’hui pour en dissuader d’autres de tenter de les suivre demain? Y-a-t-il une base légitime pour criminaliser l’aide humanitaire de base consistant à sauver des migrants qui se noieraient sinon?

Risque dissuasif

Le débat actuel en Allemagne a été stimulé, après la confiscation du Lifeline, par un éditorial publié dans l’influent hebdomadaire libéral Die Zeit par Mariam Lau, elle-même la fille d’un exilé politique iranien s’étant installé en Allemagne de l’Ouest dans les années 60. Dans cet article, Lau, qui est spécialiste des questions de migration, fait référence à la disparition de réfugiés en Méditerranée comme d’un «problème venu de l’enfer, un problème politique que des opérations privées de sauvetage en mer ne peuvent pas résoudre».

Un «problème venu de l’enfer, un problème politique que des opérations privées de sauvetage en mer ne peuvent pas résoudre»

Mariam Lau, fille d’un exilé politique iranien installée en Allemagne de l'Ouest dans Die Zeit

Son argumentaire contre les efforts des organisations humanitaires repose sur deux bases. Premièrement, Lau affirme que les ONG sont devenues les alliées de facto des passeurs dont le modèle économique est intrinsèquement criminel et peut impliquer le recours au meurtre et à la trahison sans remords de leurs propres clients. Lau maintient que les navires de sauvetage privés encouragent encore plus de migrants de s’en remettre aux services de trafiquants, entraînant plus de business pour ces derniers, l’augmentation du nombre de migrants à sauver en mer (parmi lesquels certains sont susceptibles d’y périr) et du nombre de demandeurs d’asile en Italie. «Plus on sauve de personnes en mer, plus de nouveaux bateaux lèvent l’ancre, c’est aussi simple et tragique que cela», affirme-t-elle. Elle soutient en effet que les navires de sauvetage privés constituent paradoxalement une partie du problème, car ils empêchent le risque que pose la traversée de la Méditerranée d’être pleinement dissuasif.

Enrayer la montée de l’extrême-droite

Lau a également un argument politique, qui rejoint les vues de la plupart des partis centristes européens, selon qui l’afflux de réfugiés doit être contrôlé pour enrayer la montée de l’extrême-droite. Selon elle, plus les arrivées de réfugiés seront importantes, plus l’extrême-droite allemande de l’AfD et ses pairs en Europe recevront des votes.

L’Italie est le dernier pays à avoir mis des partis nationalistes au pouvoir, les questions de migrations ayant joué un rôle décisif dans leur victoire. En Allemagne, l’AfD est aujourd’hui à environ 16% dans les sondages, soit quatre points plus haut qu’en septembre 2017, une croissance que peu imaginaient possible alors. Les populistes anti-UE comptent déjà presque un quart des sièges au parlement européen, et les élections européennes de l’an prochain pourraient bien voir leur nombre augmenter.

Lau condamne les humanistes moralisateurs qui auraient selon elle «empoisonné le climat politique en Europe» en rejetant toute forme de compromis moral et en jouant le jeu de ceux qui veulent se débarrasser complètement du droit à l’asile politique et militariser les frontières de l’Europe.

Un appel d'air dû aux navires de secours?

L’éditorial de Lau était la première salve tirée dans le débat sur la priorité relative des droits humains dans la vie politique allemande et européenne. La première réponse, publiée par l’éditorialiste du Zeit Caterina Lobenstein à côté de l’article de Lau, répliquait que le travail des ONG n’affectait pas le nombre de réfugiés décidant de tout risquer, y compris leur vie, pour traverser la Méditerranée.

Elle se réfère aux chiffres qui montrent qu’à partir de 2016, lorsque les navires de secours en mer sont entrés en action, le nombre de désespérés traversant la mer a fortement diminué. En 2014, lorsque ceux-ci n’étaient pas encore là, 200 000 personnes avaient traversé la Méditerranée pour des raisons humanitaires. Jusqu’alors, un nombre de personnes équivalant à un quart de ce total en a fait de même en 2018, et environ deux tiers l’an dernier. (D’autres font remarquer que cette diminution était surtout le produit de la mise en place entre temps de politiques migratoires de plus en plus strictes, y compris la coopération étroite de l’Italie avec les garde-côtes libyens.)

De plus, Lobenstein note que les ONG n’ont à l’origine pas souhaité effectuer de missions de sauvetages mais ont au contraire demandé à l’UE et aux autorités internationales de s’en charger et à faire face à la catastrophe humanitaire sous leurs yeux, avant qu’elles ne se résignent à s’en occuper elles-mêmes.

«On ne peut pas se référer aux droits de l’Homme, aux Lumières et à l’Humanisme, tout en criminalisant le sauvetage de gens en train de se noyer.»

Wolfgang Luef, journaliste du quotidien Süddeutsche Zeitung

Dans le quotidien Süddeutsche Zeitung, le journaliste Wolfgang Luef s’est dit choqué de voir que l’opinion publique allemande pouvait réellement être divisée par le choix entre aider des gens en danger de mort ou de les laisser périr. C’était là «le premier pas vers la barbarie», annonçait-il, «le début de la fin d’une certaine idée de l’Europe. On ne peut pas se référer aux droits de l’Homme, aux Lumières et à l’Humanisme, tout en criminalisant le sauvetage de gens en train de se noyer.»

Les philosophes s'en mêlent

Des philosophes allemands se sont joint au débat pour aider à démêler les épineuses questions éthiques en jeu. (Contrairement aux États-Unis par exemple, l’Allemagne se tourne toujours vers ses universitaires spécialistes de philosophie pour arbitrer les débats publics.)

La plupart d’entre eux, notamment le spécialiste de philosophie politique Matthias Hoesch, de l’université de Münster, se sont accordés à penser que sur l’UE et les autres États riverains ne sont pas prêts à sauver les vies de migrants en détresse, alors les associations humanitaires agissent moralement en s’en chargeant et il serait complètement illégitime de les juger responsables de quelque délit que ce soit.

Pourtant, certains critiques éthiques considèrent que les opérateurs des navires de sauvetage vont trop loin en agissant dans une zone grise entre la mise en action (légitime) d’idéaux humanitaires et des interventions politiques (illégitime) contournant les processus démocratiques, motivés par leur conviction que les lois et pratiques de l’UE ne permettraient pas correctement aux gens de demander l’asile politique et d’être protégés des persécutions, et donc que les migrants potentiels ont avant tout besoin d’être aidés pour réclamer le respect de leurs droits conformément au droit international.

Processus démocratique

Hoesch répond que le processus démocratique peut lui-même être illégitime s’il résulte sur des politiques qui ont de façon évidente des conséquences immorales. «Il peut, à certains moments et dans certaines conditions, être légitime de fermer les frontières», dit-il. «Mais cela n’est pas le cas aujourd’hui en Europe.» Pour lui, «cela dépend vraiment si il y a pour les gens demandant l’asile des façons légales de venir en Europe. S’il n’y en a pas, et il semble qu’il n’y en ait pas aujourd’hui, alors ce sont nos lois qui aident les passeurs et font que des gens se noient en mer. Dans ce cas, les navires de sauvetage peuvent légitimement aider ces gens à arriver sains et saufs en Europe.»

Même si la voix des philosophes peut être entendue en Allemagne, cela ne veut pas dire qu’ils sont écoutés. La nouvelle position des centristes européens met énormément l’accent sur la dissuasion, ce qui signifie restreindre –mais pas abolir– le droit à l’asile politique, pour le sauver. Mais quand la dissuasion implique d’empêcher ou même de criminaliser le travail des navires de sauvetage des associations humanitaires, elle conduit à ce que des gens se noient. La question à laquelle fait face l’Europe aujourd’hui, est de savoir si ses dirigeants politiques et leurs électeurs sont prêts à admettre que voir des gens mourir en mer est la façon dont nous envisageons de faire face aux migrations. Peut-être cela apparaît-t-il à certains comme une solution politique envisageable mais notre dilemme moral ne s’arrêtera pas là.

Paul Hockenos Paul Hockenos est un journaliste basé à Berlin.

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