Parents & enfants / Santé

Parents alcoolo-dépendants: les ravages d’un tabou

Temps de lecture : 6 min

L’alcoolisme est-il héréditaire? Pour les enfants d’alcoolo-dépendants, exposés dès le plus jeune âge, le rapport à l’alcool est altéré, entre crainte et fragilité.

«Je me demande souvent comment j’ai pu faire les mêmes erreurs que lui.» | Robert Mathews via Unsplash  License by
«Je me demande souvent comment j’ai pu faire les mêmes erreurs que lui.» | Robert Mathews via Unsplash License by

«Pour les autres, l’alcool, c’est la fête et la convivialité. Mais pour moi, c’est avant tout mon père, ses dérives, ses coups, nos fêlures.» À 27 ans, Ivan n’a jamais touché à un verre de sa vie. Pourtant, l’alcool a côtoyé son quotidien pendant deux décennies, avec un père dépendant. «Je n’ai pas souvenir de deux jours d’affilée où il était sobre», souffle-t-il. Dès 8 ans, Ivan se fait alors une promesse: lui ne boira jamais. «Je refuse simplement de devenir cette plaie pour les autres, assène-t-il comme une évidence. Sur les paquets de clopes, on indique que fumer tue, mais au moins cela a la décence de vous tuer seulement vous. L’alcool, ce sont vos proches que ça ravage.»

Côtoyer un parent alcoolique dans son enfance modifie profondément les rapports à la boisson. «Chez ces personnes, on retrouve deux tendances inverses: beaucoup sont totalement abstinents, et beaucoup d’autres consomment au contraire plus que la moyenne», pose Philippe Batel, addictologue et co-président de SOS Addictions. Son langage direct et son expertise font de lui une des références françaises en alcoologie. Le cas d’Ivan est à ses yeux loin d’être une exception: «Entre 16 et 20 ans, la première cause d’abstinence volontaire est le fait d’avoir eu un parent alcoolo-dépendant», détaille le médecin.

«Il me l’a transmise, comme une maladie incurable, dont on craint qu’elle se réveille un jour»

Pourtant, cette résolution se heurte souvent à un environnement incitatif. «Quand on est jeune, la pression sociale est extrêmement forte», regrette Chloé, étudiante en médecine de 24 ans. Alors qu'au lycée, elle refusait de boire, par crainte de suivre le chemin de son père alcoolo-dépendant, elle énumère désormais les soirées étudiantes, les fêtes et les bars entre amis. «Tout devient vite motif à boire, et à boire trop…»

Aujourd’hui, si elle considère ne pas prendre plus d’alcool que n’importe quel autre jeune de son âge, elle s’impose quelques garde-fous: ne jamais boire seule, et ne jamais consommer deux jours de suite. «Même si je me la cache, même si je souhaiterais être normale et décomplexée, j’ai conscience qu’il y a cette faiblesse en moi. Il me l’a transmise, comme une maladie incurable, dont on craint qu’elle se réveille un jour.»

Une transmission génétique

Peut-on hériter de l’alcoolisme comme Chloé le redoute? «Il n’y a pas de gène seul responsable, réfute d’entrée Philippe Batel. Mais il peut exister une pré-détermination génétique. Entre un parent alcoolique et son enfant, si on s’intéresse aux différentes manières dont va se transmettre la dépendance, la part du génétique par rapport aux autres facteurs (environnement, mimétisme comportemental) est de 45 %. Pour résumer, on va avoir un héritage émotionnel et sensoriel de la consommation d’alcool. Les personnes ayant eu un parent alcoolo-dépendant se souviendront beaucoup plus des effets positifs que négatifs le lendemain d’une soirée par exemple, et auront une satiété altérée: à une même quantité d’alcool consommée, ils recevront moins l’information qu’ils ont assez bu que des personnes lambda, et ressentiront les effets de l'ivresse avec moins d’intensité. Ces facteurs peuvent naturellement amener à boire plus.»

«L’alcool, ils n’en ont jamais parlé, alors que ma mère descendait une bouteille par soir.» Mathias, 30 ans.| Chris Montgomery via Unsplash License by

Chloé confesse alors: «C’est vrai que quand je bois, c’est rare que je ne prenne qu’un verre. Mes cuites sont souvent mémorables, si on peut dire… Mais je me fais parfois des mois entiers sans alcool. Juste pour me rassurer en voyant que je n’en ai pas besoin et que cela ne me manque pas. Cela m’apaise beaucoup».

Au-delà de la génétique, l’environnement alcoolique dans lequel l’enfance de l’individu a été baignée et le mimétisme comportemental expliquent également la fragilité des sujets. Sans parler de l'omerta sur la consommation d'alcool. «Dans ces familles, le sujet est souvent tabou et jamais abordé à la maison. Si le parent fait une remarque à l’enfant qui boit trop, ce dernier répondra qu’il est mal placé pour lui donner des leçons et ainsi lui-même risque de tomber dans la maladie alcoolique sans qu’il n’y ait jamais eu de dialogue. Ils s’épient les uns les autres sans en parler, en vase clos», développe Fatma Bouvet de la Maisonneuve, addictologue psychiatre, présidente d’Addict'elles et autrice de Les femmes face à l’alcool.

«L'alcool, c'est l'enfer: ce sont les autres»

Mathias, 30 ans, a dû attendre sa majorité et l'éloignement du foyer familial pour parler d’alcool. Il se souvient encore des discussions de son adolescence avec ses parents. «Ils étaient très prévenants avec moi et m’ont mis en garde contre tout: ne pas conduire trop vite, ne pas rentrer trop tard, ne pas fumer… Mais l’alcool, ils n’en ont jamais parlé, alors que ma mère descendait une bouteille par soir. C’était silence radio.»

Devant un tel tabou, Fatma Bouvet invite à une prise de conscience générale: «Il est important de savoir si le patient a un terrain de vulnérabilité. Aujourd’hui, ce sont des adultes dont la maladie évolue depuis des années qui viennent me voir en me parlant de leur parent malade d’alcool. Je les interroge systématiquement sur leurs enfants. C’est une population à risque, et on pourrait agir comme avec le cancer du sein, où les enfants d’adultes malades sont examinés avec plus d’attention à ce sujet. Car il ne faut jamais perdre de vue que l’alcoolo-dépendance tue!»

Marqué par ce silence durant son enfance, Mathias ne supporte plus la vision de l’ivresse: «L’alcool, c’est littéralement l’enfer: ce sont les autres. J’ai déserté les soirées pour ne plus voir des personnes ivres mortes sur le comptoir, pathétiques et tellement dangereuses. Dans leurs événements, j’avais l’impression d’être un mouton au milieu de loups qui s’ignoraient. Il y avait ma mère sur chacun de leur visage. Devant des gens bourrés, j’ai l’impression que l’alcoolisme est partout, et que comme à la maison, personne n’en parle ou ne veut le voir. Maintenant, je bois seulement avec des gens qui n’iront pas dans l’excès. Dès qu’une personne prend un troisième verre, je quitte la soirée».

Rompre la filiation

Michael, sans-emploi et la quarantaine passée, considère avoir «sombré». Sa consommation d’alcool dépasse allègrement les trois verres par jour. Seul chez lui, il repense souvent au premier verre qu’il a bu, à 21 ans. «C’était une bière entre amis. Même pas bonne en plus, se remémore-t-il. Mais j’avais mis le doigt dans un engrenage qui m’a absorbé. Il y a eu de plus en plus de verres, et de moins en moins d’amis. Je me demande souvent comment j’ai pu sauter à pieds joints dans ce merdier, comment j’ai pu faire les exactes mêmes erreurs que lui. Au début, j’ai nié, pensant que je ne pouvais pas être assez bête pour connaître le même sort… Nous sommes plus faibles que les autres, même si on n’ose pas se le dire. Demandez à n’importe quel gosse d’alcoolique pourquoi il refuse de boire. Ce n’est pas par principe, c’est par crainte. Tout ce que je sais, c’est que mon père n’a jamais su en guérir, alors j’espère me montrer plus fort et m’en sortir. Rompre la lignée familiale, ce serait bien quand même.»

«C’était une bière entre amis. J’avais mis le doigt dans un engrenage qui m’a absorbé.» | Yutacar via Unsplash License by

Si Chloé considère aussi subir la filiation de son père, elle a toujours refusé qu’on le fasse pour elle: «Parfois, quand je suis ivre, on me demande “Mais comment tu peux te mettre dans cet état alors qu'il a fini comme ça?”, comme si j’avais des comptes à leur rendre, que je devais m’excuser pour lui et payer ses erreurs. Je déteste ça. Ils me renvoient à lui, nous lient. Alors que justement, je ne suis pas comme mon père, je n’ai ni sa maladie ni son foie».

Jean-Michel Delile, addictologue et président de la Fédération Addiction tient lui aussi à éviter les fantasmes sur une alcoolo-dépendance purement héréditaire: «L’exposition familiale à des abus d’alcool est statistiquement un facteur de risques, et il faut en avoir conscience, patients comme médecins. Mais il n’y a pas de causalité directe ni de fatalité de répétition, il est donc toujours possible de trouver des voies de sortie». Mathias conclut: «Être enfant d’alcoolique, c’est conduire sur une autoroute très glissante où on a toujours peur de se prendre une barrière. Mais ça reste nous qui avons le contrôle du volant».

Jean-Loup Delmas

Newsletters

J’ai mis du temps à comprendre que le lait de la bouteille venait d’un animal

J’ai mis du temps à comprendre que le lait de la bouteille venait d’un animal

Tombait toujours la même recommandation, le truc qu'on nous vendait comme l’acte écologique le plus radical: ne pas laisser l’eau du robinet couler pendant qu’on se brossait les dents.

Une simple prise de sang pour prévenir la mortinatalité?

Une simple prise de sang pour prévenir la mortinatalité?

Les femmes à risque d'enfants morts-nés semblent présenter au moins cinq marqueurs spécifiques.

Avoir des enfants ferait vieillir plus vite

Avoir des enfants ferait vieillir plus vite

Une étude met au jour une relation cumulative entre le nombre de grossesses et une accélération du vieillissement cellulaire.

Newsletters