Monde / Culture

Le béton, pas assez bling-bling pour Trump

Temps de lecture : 6 min

Trump a décrété que le siège du FBI était «un des plus moches de la ville». Logique, car son style incarne tout ce que lui n’est pas.

L'immeuble J. Edgar Hoover, siège du FBI, en 2013. Brendan Smialowski / AFP
L'immeuble J. Edgar Hoover, siège du FBI, en 2013. Brendan Smialowski / AFP

Washington est enfin en train de laisser sa marque sur Donald Trump. Dimanche 5 août, le site Axios a rapporté que le président s’était adonné à un des incontournables travers de la société de D.C: il s’est plaint du QG du FBI, situé sur Pennsylvania Avenue.

«Même le bâtiment est horrible», aurait-il dit du massif J. Edgar Hoover Building, construit en 1975. «C’est un de ces bâtiments de type brutaliste, vous savez, l’architecture brutaliste. Honnêtement, je trouve que c’est un des bâtiments les plus moches de la ville.» Le président envisage de superviser à un «insupportable niveau de détail» la construction prévue de longue date d’un nouveau siège au même endroit. S’il est amusant d’imaginer le président en train de jouer dans un bac à sable à quelques centaines de mètres du Bureau ovale, il n’est pas surprenant qu’il éprouve de l’intérêt pour ce site: il est à deux pas de son hôtel de Washington où hommes de pouvoir américains et diplomates étrangers font des chèques à la famille du président.

Du français béton brut

Il n’est pas surprenant non plus que Trump le critique d’architecture n’éprouve aucune tendresse pour le siège du FBI, qui est un des exemples les plus honnis du très dénigré style brutaliste. Dans l’imagination du public, le Brutalisme avec un grand B —cette mode d’après-guerre qui tient son nom du français béton brut et qui se définit par ses formes lourdes en béton moulé— a tendance à être mis dans le même panier que le modernisme bas de gamme et sous-financé des projets de logements sociaux et que les expériences futuristes qui l’ont suivi.

Comme l’écrivent Julia Gatley et Stuart King dans Brutalism Resurgent, une anthologie publiée en 2016, le mot brutaliste est devenu «un terme péjoratif utilisé pour décrire des bâtiments monolithiques construits en béton brut qui s’imposent à leur environnement.» Dans le New York qui a façonné le sens de l’esthétique de Trump, cette description aurait convenu à des projets résidentiels abordables comme le Waterside Plaza, les River Park Towers, les Chatham Towers et les Tracey Towers —l’antithèse de la nouvelle marque de Trump.

L’extrême-droite semble mener une campagne de dénigrement à grande échelle contre l’architecture ostensiblement construite avec des technologies du XXe siècle. Ce genre de structures, que les fascistes américains considèrent comme une déviance des «traditions occidentales» qu’ils vénèrent, ont le tort d’incarner par-dessus le marché les goûts et les styles de vie de l’élite urbaine américaine traîtresse.

L'immeuble du département du Logement et du développement urbain à Washington et les Tracey Towers dans le Bronx. Illustration Slate.com. Photos Kjetil Ree/Wikimedia Commons et Dan DeLuca/Flickr CC.

Le brutalisme est de nouveau cool

Le fait que le brutalisme soit de nouveau cool n’est pas sans lien. Pour Trump comme pour beaucoup d’Américains d’un certain âge, ce style en est venu à incarner la sphère publique d’une époque où les projets de Washington faisaient l’objet de dégraissages rapides. Nos édifices brutalistes les mieux connus sont généralement des avant-postes du pouvoir fédéral, des installations municipales comme des commissariats ou des repères universitaires comme des bibliothèques.

Pour les progressistes, des bâtiments comme le siège du département du Logement et du développement urbain imaginé par Marcel Breuer à Washington sont des monuments d’époque qui représentent une vision idéaliste de ce dont le gouvernement pourrait et devrait être responsable. Pour les architectes, ils représentent une époque où le rôle social de la profession était prééminent. Autre théorie expliquant le renouveau d’intérêt pour ce style: ses formes franches et intransigeantes, avec leurs motifs dynamiques de soleil et d’ombre, donnent un sentiment d’ambition nouvelle en opposition aux étendues réfléchissantes de l’architecture contemporaine.

«Des gratte-ciel en sous-alimentation architecturale»

Ce qui nous ramène à Donald Trump. Au fil des ans, son sens de l’esthétique a oscillé en fonction des exigences de lobbies locaux (voir le style rébarbatif et réactionnaire de son complexe Trump Place dans l’Upper West Side à New York) et l’expansion de son empire (j’ai du mal à croire qu’il ait joué un rôle décisif dans le vulvaire hôtel Bahia Grand Panama). Au final, quoi qu’il en soit, ses goûts sont typiquement conservateurs et très commerciaux. Si certains de ses bâtiments flirtent avec le côté tape-à-l’œil de son appartement de Manhattan (il aime l’or, qui l’eût cru?), aucun ne s’approche des fantaisies futuristes créées par feu l’architecte d’hôtels John Portman, qui était plus ou moins son contemporain. «Des gratte-ciel en sous-alimentation architecturale», voilà comment l’architecte de Chicago Edward Keegan jugeait le style trumpien. La Trump Tower de Manhattan, son édifice le plus emblématique, est beau mais pas franchement représentatif.

Plus que l’or, je pense que c’est la façade qui définit le style de Trump—surtout dans les bâtiments où il a joué le plus grand rôle. L’édifice qui l’a fait connaître à New York est le Commodore Hotel dont il a fait rénover la façade défraîchie, à côté du Grand Central Terminal. Il avait engagé Der Scutt pour construire un grand lobby et entourer le bâtiment de verre réfléchissant. La Trump International Hotel and Tower, au Columbus Circle, New York, est un autre exemple de rénovation par Trump d’un bâtiment préexistant (cette fois par Philip Johnson) où la première modification visuelle avait consisté à envelopper le bâtiment ancien de verre doré. Herbert Muschamp l'avait qualifié de «gratte-ciel de verre de style international de 1950, vêtu d’une robe du soir en lamé des années 1980.» Avec ses interminables panneaux de miroirs, difficile de faire la différence entre l’atrium et la chambre d’hôtel ou entre les fenêtres et les murs. Le style entretient aussi une ambiguïté sur le niveau du sol, ce qui a permis à Trump de perfectionner une technique visant à exagérer le nombre d’étages de ses immeubles.

L'hôtel de Trump à Washington doit 5 millions de dollars aux travailleurs qui l'ont construit
Illustration de Slate.com. Photos Mario Roberto Duran Ortiz/Wikimedia Commons et Achim Hepp/Wikimedia Commons.

Comparez cet effet à l’une des explications anhistoriques de l’attrait du brutalisme. «Ma théorie pour expliquer pourquoi nous aimons l’architecture en béton aujourd’hui est simple: c’est parce qu’elle a du corps» écrit Alexandra Lange de la nouvelle exposition du Museum of Modern Art, «Toward a Concrete Utopia,» sur les monuments de la Yougoslavie d’après-guerre. «Alors même que nous consommons du design en pixels, nous aspirons à trouver des espaces où nous pouvons sentir le poids du monde».

L’air opaque et dissimulateur

Ce ne sont pas juste les pixels ou le verre noir derrière lequel ils apparaissent qui nous font désirer quelque chose de solide. Les bâtiments récents ont souvent l’air opaque et dissimulateur. Inspiré par les lunettes de soleil des aviateurs qu’affectionent les policiers de toute l’Amérique, le verre réfléchissant reste le choix par défaut des gratte-ciel d’entreprises et il est devenu la carapace naturelle des tours résidentielles. César Pelli et Anthony Lumsden estimaient que cela donnait à leurs tours Century City Medical Plaza, bâties en 1969, un air «non-directionnel, non-gravitationnel.» En tant que métaphore des flux cachés de capitaux qui rendent les tours rentables, tout ce verre réfléchissant est un peu trop ostentatoire pour être élégant.

Le siège du FBI est loin d’être un modèle d’architecture municipale. Mais au moins, il a été conçu pour permettre un accès au public, supprimé plus tard par les gros bonnets de l’administration. Comparé à une génération architecturale plus récente de bâtiments destinés à la sécurité de l’État fédéral, parfaitement incarnée par les cubes noirs hermétiques du siège de la National Security Agency (NSA), dans le Maryland, construit en 1986, le siège du FBI est d’une rafraîchissante franchise. Dans un monde dont l'enveloppe de verre dissimule ce qui compte vraiment, parfois, un bon gros bout de béton, c’est une petite bouffée d’honnêteté.

Henry Grabar Journaliste à Slate.com

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