Monde

Le milieu de nulle part existe, et voici ce qu'on y trouve

Temps de lecture : 6 min

Situé au cœur de l’océan Pacifique, le point Nemo est l’endroit le plus isolé de la Terre, à plus de 2700 kilomètres des premières côtes. Utilisé comme «cimetière» spatial, il nourrit également un imaginaire qui fascine artistes et scientifiques.

«Vous êtes ici» | Stocksnap via Pixabay CC0
«Vous êtes ici» | Stocksnap via Pixabay CC0

48° 52’sud, 123° 23’ouest… Situé dans l’océan Pacifique sud, le point Nemo est le plus éloigné de toute terre émergée. Aussi appelé pôle maritime d’inaccessibilité, il s’agit en réalité d’une zone d’environ 22 millions de km2, «découverte» il y a 26 ans, par le géographe canadien-croate Hrvoje Lukatela. Se trouvant à équidistance de l’île Ducie au nord, de l’Île Motu Nui au nord-est et de l'île Maher au sud, c'est en quelque sorte un vaste lieu vide, une grande étendue de rien, dans laquelle il vous faudra naviguer 6 jours pour rejoindre la terre ferme.

A part les marins du Vendée Globe, qui le redoutent pour ses mauvaises conditions météorologiques, personne ou presque ne s’y rend jamais. Ceux qui en sont les plus proches ne vivent d’ailleurs pas sur terre, mais dans le ciel, puisqu’il s’agit des astronautes de la Station spatiale internationale qui évolue en orbite à plus de 400 km.

Il n’y a pas que les humains qui boudent le point Nemo. D’après l’océanographe Steven D’Hondt de l’Université de Rhode Island, il est «le lieu le plus mort de l’océan». La région biologiquement la moins active du monde» est trop éloignée des terres pour que le vent puisse charrier de la matière organique et se situe dans un courant océanique empêchant la circulation d’eaux plus riches en nutriments.

Les vaisseaux spatiaux se cachent pour mourir

Dès lors, il n’est pas si surprenant que le lieu le plus mort du globe serve de cimetière. Le point Nemo est, en effet, la dernière demeure des vaisseaux spatiaux. Depuis 2001, son défunt le plus célèbre est la station Mir, qui y repose en compagnie de plusieurs centaines d’autres engins, dont notamment les cargos Progress, qui servent à ravitailler la Station spatiale internationale. Cette dernière devrait, elle aussi, y réaliser son grand plongeon en 2024.

En février dernier, la station chinoise Tiangong 1 s’écrasait à quelques encablures. Les raisons de ce choix semblent évidentes: en entrant dans l’atmosphère, un vaisseau spatial explose en une multitude de débris, dont certains peuvent chuter à une vitesse de 27000 km/h. Avec sa grande superficie inhabitée, la zone semble être la plus sécurisée du globe pour accueillir ces fragments à risque.

Avec tout ça, pas étonnant que le point Nemo ne figure pas dans les guides de voyages... Pourtant, d’après Steven D’Hondt, il a son charme: «Par temps calme, la surface de la mer dans cette zone du Pacifique Sud est tout bonnement magnifique, d’un bleu bleuet aux tons violets, parce qu’il s’y trouve si peu de particules et si peu de matière vivante».

Dans sa vidéo Untold Odyssey, publiée sur le site Nowness, le réalisateur Guille Cascante suit le marin Didac Costa lors de son Vendée Globe. Voguer sur les eaux du point Nemo devient alors une expérience poétique et contemplative.

Mais il a beau être le lieu le plus isolé de la terre et tirer son nom du capitaine misanthrope de Jules Verne (Nemo se traduisant par personne en latin), pour certains, le point Nemo est loin d'être inhabité...

Vingt mille lieux sous Lovecraft

Dans L’appel de Cthulhu, le maître du fantastique, H.P Lovecraft, situe la cité de R’lyeh à seulement quelques centaines de kilomètres du point Nemo. Cette «grande cité de pierre, avec ses sépulcres et ses monolithes (…) ville-cadavre fondée dans des éternités sans âge qui a sombré sous la mer» est l’antre de Cthulhu.

Statuette de Cthulhu dessinée par H. P. Lovecraft dans une lettre adressée à R. H. Barlow, 11 mai 1934. | John Hay Library, université Brown, Providence

Ce monstre millénaire à tête de pieuvre et au corps recouvert d’écailles, surmonté d’ailes de dragons, attend depuis «des millions et des millions d’années» d’être libéré de sa ville engloutie. Lui dont le seul regard peut rendre fou, fait l’objet d’un culte, notamment en Nouvelle-Zélande ou en Louisiane, où l’on entame des chants à sa gloire: «En cette demeure de R’lyeh, Cthulhu le mort attend en rêvant».

Il est possible que même sans avoir jamais lu Lovecraft, la description de Cthulhu vous semble familière. C’est que le monstre est un marqueur du style fantastique, influençant toute une mythologie qui se décline en livres, dessins animés, jeux de plateaux ou jeux vidéo (World of Warcraft ou The Call of Duty y font tous deux référence). Plus récemment, on l'a aperçu au générique du dessin animé Rick et Morty. Un autre univers où Cthulhu est très apprécié est celui du Heavy Metal, notamment chez Metallica, Black Sabbath ou encore Cradle of Filth.

«Ici vivent des dragons»

En 1997, la fiction a bien failli rejoindre la réalité, lorsque l’Agence américaine d’observation océanique et atmosphérique (NOAA en anglais) détecte un bruit étrange venu du fond de la mer. Il n’est pas rare pour les scientifiques d’entendre des sons provenant de l’océan, mais en termes de puissance, celui-ci est inégalé. Sa fréquence peut s’entendre sur plus de 5.000 kilomètres.

Surnommé le «Bloop» par la communauté scientifique, ce bruit fascinant va nourrir les théories les plus folles. Cthulhu serait-il sorti de son grand sommeil? S’agirait-il du chant des sirènes, comme le laisse penser le docu-fiction Mermaids sur la chaîne Discovery Channel? Ou de coraux capables de communiquer entre eux comme le sous-entendait la série The Deep?

Ces théories farfelues naissent à une époque où le directeur du NOAA lui-même, Christopher Fox, déclare dans une interview au New Scientist que le Bloop n’est vraisemblablement ni d’origine humaine (une bombe ou un sous-marin par exemple), ni d’origine géologique (volcan, tremblement de terre), mais ressemble à s’y méprendre au bruit d’un animal marin…

Pourtant, étant donné la puissance du Bloop, cela ne peut pas être une baleine bleue, le plus grand animal terrestre connu. Peut-il s’agir d’un spécimen encore plus gigantesque et qui reste à découvrir? Après des années d’enquête, le NOOA finit, en 2012, par attribuer l’origine du bruit au déplacement d’un très gros iceberg, même si cela relève, pour l’heure, de la seule spéculation.

Les histoires et les mystères entourant le point Nemo s’inscrivent dans une longue tradition. La nature humaine a horreur du vide et le fond des mers comme le haut du ciel ont donné à l’humanité parmi ses plus grands mythes. De Charybde et Scylla dans l'Odyssée, jusqu’à Moby Dick, en passant par le Kraken apparu récemment dans Pirates des Caraïbes, le monstre marin tient une place de premier plan dans cette mythologie. Il en va de même pour les cités englouties, que l’on pense à l’Atlandide, à Lyonesse dans la légende arthurienne, ou la ville d’Ys des contrées bretonnes.

L’inexploré fait peur. Ce que l’homme ne peut comprendre grâce à la science ou atteindre par la technique devient le royaume de l’imaginaire. Sur la cartographie de la Renaissance, les territoires inconnus, les espaces inexplorés, portent d'ailleurs la mention «Hinc sunt dracones» («Ici, vivent les dragons»), quand des monstres marins n’y sont pas clairement dessinés.

«Désastres indicibles»

Plus de 80 ans après Lovecraft, l'album Plastic Beach du groupe britannique virtuel Gorillaz, sorti en mars 2010, a montré que la force d'attraction du point Nemo était bien vivace. Le personnage de Murdoc Niccals, bassiste aux faux airs de Keith Richards, rescapé d’une attaque de pirates qui ont mis à sac l’ancien studio d’enregistrement, se réfugie sur l’île de Plastic Beach, qui aparaît à la fin du clip de Melancholy Hill, et qui est, selon ses auteurs, située sur ce point le plus éloigné de toute terre.

Si de loin elle peut avoir une allure idyllique, plus on s'approche, plus on distingue qu'elle est en réalité faite de bric et de broc: «morceaux d’avions, navires échoués, os de dinosaures, cabines téléphoniques, ruines de la grande bibliothèque d’Alexandrie, quelques vieux vaisseaux de la NASA, un sphinx, des débris du Titanic et toutes ces marchandises abandonnées et endommagées adhèrent les unes aux autres grâce à la nappe visqueuse de goudron et d’huile provenant d’un million de désastres indicibles».

En mai dernier, une étude a montré que cette région de l’océan Pacifique sud était devenue une décharge de plastique à ciel ouvert, où surnagent lignes de pêche et fragments récupérés des navires ou du littoral. A cause du courant rotatif, ces débris stagnent et finissent par être désintégrés en minuscules particules. Lors de la dernière Volvo Ocean Race, les échantillons prélevés ont montré la présence de 26 microplastiques par mètre cube d’eau. Que le lieu le plus isolé de la planète soit aussi l’un des plus pollués, voilà peut-être ce qu’il y a de plus monstrueux…

Adrienne Rey Journaliste

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