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La figure du fermier blanc symbolise toujours le mal-être de l’Afrique du Sud

Temps de lecture : 6 min

Le pays n’a rien résolu de l’héritage empoisonné de l'apartheid.

Un agriculteur à la retraite intervient lors des audiences publiques sur la modification de la Constitution concernant l'expropriation de terres sans indemnisation, le 27 juillet 2018 à Vereeniging. | Gulshan Khan / AFP
Un agriculteur à la retraite intervient lors des audiences publiques sur la modification de la Constitution concernant l'expropriation de terres sans indemnisation, le 27 juillet 2018 à Vereeniging. | Gulshan Khan / AFP

«Ils devraient mettre des barreaux, des portes de sécurité, une clôture tout autour de la propriété, comme l’a fait Ettinger. Ils devraient faire de la maison un bastion. Lucy devrait acheter un revolver et un émetteur radio et prendre des leçons de tirs.» Ces mots sont tirés de Disgrace, l’œuvre majeure de l’écrivain sud-africain John Maxwell Coetzee, prix Nobel de littérature en 2003.

Il y raconte à travers des personnages tourmentés, l’atmosphère de vengeance qui régnait à la fin des années 1990 dans la campagne sud-africaine où les fermiers de grandes exploitations étaient la cible d’une vague d’assassinats, autant pour la valeur de leurs terres que pour le goût du sang, après des décennies pendant lesquelles les travailleurs noirs avaient été exploités sans vergogne par des propriétaires terriens racistes jusqu’à la moelle.

La disgrâce du fermier blanc

Vingt ans après Disgrace, l’Afrique du Sud n’a rien résolu de l’héritage empoisonné qui hante ses campagnes où la dramatique continuité des inégalités de l’apartheid se résume en un chiffre: 73% des terres arables du pays sont toujours détenues par des Blancs, qui ne comptent que pour 8% des 56 millions d’habitants. Des white farmers qui possédaient 87% des acres agricoles à la sortie de l’apartheid. Le transfert des terres promis par les leaders politiques depuis des lustres est au point mort et ce blocage désespère les communautés noires en milieu rural. La violence est envisagée par certain comme le derniers recours et depuis 1995, des dizaines de fermiers blancs sont tués chaque année, souvent par d’anciens ouvriers agricoles.

Pour apaiser l'opinion, qui sanctionne un peu plus dans les urnes ses candidats à chaque scrutin, le Congrès national africain (ANC), parti au pouvoir depuis 1994, ambitionne de modifier prochainement la Constitution afin d'accélérer l’expropriation sans compensation des terres arables et leur redistribution en faveur de la majorité noire et pauvre du pays. «Il est devenu évident que notre peuple veut que la Constitution soit plus explicite à propos de l’expropriation des terres sans dédommagement», a affirmé le président Cyril Ramaphosa dans une allocution télévisée le 31 juillet.

Une mesure qui rappelle la campagne d’expropriation menée contre les fermiers blancs au Zimbabwe dans les années 1990 sous la férule de l’ancien dictateur Robert Mugabe. De grenier à blé de la région, le pays voisin de l’Afrique du Sud avait plongé dans une crise économique et alimentaire profonde à la suite de la chute de sa production agricole. Les fermiers noirs qui avaient récupéré les grandes exploitations n’avaient ni le matériel, ni le savoir-faire pour reprendre brutalement la succession de leurs prédécesseurs blancs. Le Zimbabwe paye aujourd’hui encore le prix économique de cette réforme ratée, car trop brutale.

«La communauté rurale est toujours sur le qui-vive»

En Afrique du Sud, les meurtres de fermiers blancs ont atteint un pic en 1998 avec 153 assassinats, contre 47 en 2017 selon l’AgriSA, une association qui regroupe des milliers d’agriculteurs sud-africains. Le syndicat agricole du Transvaal [région du nord-est du pays, ndlr] annonçait quant à lui 84 meurtres de fermiers en 2017, dont parmi eux 59 agriculteurs blancs.

Dans le journal The Guardian, un fermier du nom de Breytenbach vivant dans la province de Free State a récemment affirmé que le niveau d’alerte restait élevé dans les campagnes et que «le déclin du nombre de meurtres était dû aux précautions prises par les fermiers pour se protéger eux et leurs terres. La communauté rurale est toujours sur le qui-vive. Les gens collaborent avec la police nationale et sont bien mieux organisés qu’il y a vingt ans», explique-t-il.

Après la fin du régime racial imposé entre 1948 et 1994 par le Parti national, la criminalité a explosé sur les terres de Nelson Mandela. L’ancienne icône de la lutte anti-apartheid disait déjà ceci en 1998 lors d’un sommet sur la sécurité en milieu rural: «Alors que les meurtres commis dans les exploitations agricoles, comme le crime en général, sont une caractéristique de la vie sud-africaine depuis de nombreuses décennies, la hausse des meurtres et des attaques de fermes ont augmenté très fortement ces dernières années».

Aujourd’hui, le crime, toujours à un niveau très haut, inquiète la classe aisée désormais multiraciale, qui se barricade derrière des murs de haute sécurité en banlieue de Johannesburg ou du Cap; et tue encore plus de membres des classes populaires –composées uniquement de Noires et de Noirs– entassés par millions dans les townships, qui instaurent toujours une discrimination par la géographie. «Aujourd’hui, en Afrique du Sud ou au Cap, il y a une déracialisation des riches. Mais les pauvres restent invariablement des Africains ou des “coloured”», glisse Myriam Houssay-Holzschuch, chercheuse et auteure de Histoires de frontières: Une enquête sud-africaine, paru en 2017.

Les fermiers blancs ne sont pas victimes d’un génocide

Les fermiers, eux, sont autant victimes d’un phénomène de «revanche raciale qui ne dit pas son nom», comme l’écrivait Le Monde diplomatique en 2017, que d’une redistribution violente des richesses dans un des pays les plus mal notés à l’indice de Gini, qui évalue les inégalités économiques à travers le monde. Le meurtre de Terre'Blanche en 2010, un suprémaciste blanc nostalgique de l’apartheid, était ainsi la conséquence de la paye misérable et des brimades par lesquelles ce vieux fermier «récompensait» ses ouvriers agricoles noirs.

Mais il n’y a pas de «génocide» des exploitants agricoles blancs en Afrique du Sud, contrairement au message véhiculé par quelques militants sur les réseaux sociaux. Une contre-vérité grossière que relaie par exemple le YouTubeur SofZilog dans une vidéo publiée le 22 juillet.

Ou l’éditorialiste canadienne Lauren Southern, proche des idées de l’extrême droite, qui expliquait sans peur de s’étouffer de honte dans un podcast politique du média Breitbart News: «Si cela continue [les meurtres des fermiers blancs, ndlr], j’ai peur que cela soit le début de ce qu’on pourrait appeler un génocide».

Ce mot génocide a été prononcé pour la première fois par l’avocat polonais Raphaël Lemkin en 1944 pour désigner le massacre de masse dont était victime le peuple juif en Europe. Les Nations unies l’ont ensuite défini strictement en 1948 dans la Convention pour la prévention et la sanction du crime de génocide. Pour qu’il y ait génocide, il doit être prouvé selon l'ONU qu’«il y a une action intentionnelle de la part des criminels d’une destruction physique d’un groupe national, ethnique, racial ou religieux [...] Cela signifie que la cible de destruction doit être le groupe en tant que tel, et non ses membres comme individus [...] De plus, la jurisprudence a associé l’intention avec l’existence d’un plan étatique, politique ou organisationnel».

Hors, en Afrique du Sud les meurtres en milieu rural ne visent pas seulement les fermiers blancs. Des agriculteurs noirs sont également assassinés. Surtout, la motivation des crimes est très diverse, comme le rappelle la Commission sud-africaine des droits humains dans son dernier rapport sur la sécurité en zone rurale publié en 2014. Certains assaillants n’attaquent que pour mettre la main sur des biens de valeur, comme de l’argent ou des armes, alors que d’autres agissent par haine raciale ou par volonté de s’emparer de terres. «Beaucoup de ces attaques ou de ces meurtres sont motivés par un élément criminel», note la Commission en avertissant néanmoins que «certaines investigations montrent qu’un nombre disproportionné de ces attaques sont motivées par la haine raciale». Un phénomène constant et inquiétant dans l’Afrique du Sud post-apartheid, mais qui ne peut pas un instant être classé comme un génocide.

Le jeu électoral de l’ANC

Face à l’érosion de son électorat, l’ANC a en tout cas choisi de s’emparer du débat brûlant autour de la répartition des terres en Afrique du Sud pour tenter de reconquérir les classes populaires qui, déçues par le manque de changements, se tournent de plus en plus vers des formations aux idées plus dures, comme celle du controversé Julius Malema, leader du parti Economic freedom fighters (Combattants pour la liberté économique), qui milite notamment pour la nationalisation des mines et l’expropriation des fermiers blancs de leurs terres.

Des idées que veut reprendre à son compte le nouveau président Cyril Ramaphosa. Jusqu’à présent, le gouvernement avait poursuivi une politique de transfert des terres par consensus entre l’acheteur et le vendeur. Mais en février 2018, les législateurs ont voté en faveur de la création d’une commission chargée de réécrire la Constitution pour permettre les transferts forcés, sans compensation.

Le vent semble tourner dans le combat de la répartition des terres, même si rien n’est encore acté dans un pays où la démocratie fonctionne encore relativement bien, malgré les scandales de corruption à répétition autour des cadres de l’ANC –qui ont d’ailleurs coûté son poste à Jacob Zuma, l’ancien président sud-africain. Mais en cas de réforme mal gérée ou trop brutale, le gouvernement devra craindre de nouvelles violences dans les zones rurales du pays.

Camille Belsoeur Journaliste

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