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Ivanka et Melania Trump: fausses indignations, vraie stratégie

Temps de lecture : 8 min

Quand sa femme ou sa fille contredisent publiquement le président des Etats-Unis, c'est avant tout une façon de le conforter dans sa position.

Ivanka et Melania Trump à Arlington, le 21 août 2017 | Photo Nicholas Kamm / AFP
Ivanka et Melania Trump à Arlington, le 21 août 2017 | Photo Nicholas Kamm / AFP

En 2001, La première dame américaine Laura Bush a pris ses distances avec les positions de son mari en se déclarant favorable au maintien de l’arrêt Roe v. Wade, qui protège le droit à l’avortement aux Etats-Unis. En défendant l’IVG publiquement, la première dame s’opposait au président sur une question de toute première importance. A l’époque, je me suis dit que la déclaration ne manquait pas de courage —et qu’elle pourrait faire évoluer la ligne du parti républicain quant à l’avortement.

Je n’étais pas dupe: il s’agissait évidemment d’une opération politique visant à rassurer les électeurs de Bush les plus modérés quant à l’IVG —mais j’espérais que la déclaration de la première dame libérerait la parole des Républicains les plus favorables à l’interruption volontaire de grossesse; qu’elle les inciterait à agir et à faire pression sur les dirigeants du parti pour qu’ils renoncent à leurs projets anti-avortement les plus extrêmes. Si la première dame républicaine pouvait défendre publiquement le droit à l’avortement, le Parti républicain finirait peut-être par mieux soutenir ses candidats pro-IVG, pensais-je alors.

Peut-être étais-je moins cynique qu’aujourd’hui; peut-être avais-je tout simplement tort —ou peut-être que les temps ont changé. La semaine dernière, Melania et Ivanka Trump ont toutes deux redoré leur blason en contredisant publiquement le président, passant de ce fait pour les membres les plus avisés de la famille Trump.

Samedi 4 août, la Première dame a pris la défense du basketteur LeBron James (via un communiqué relayé par sa porte-parole), quelques heures après un tweet insultant de Donald Trump: il y traitait Lebron James d’imbécile à demi-mot (l’athlète-star vient d’ouvrir une école pour enfants défavorisés dans sa ville natale de l’État d’Ohio). Quant à Ivanka, elle a déclaré jeudi 2 août, lors d’une conversation avec Mike Allen (Axios), que les journalistes n’étaient pas les «ennemis du peuple» (contrairement à ce qu’affirme son père) et qu’elle était «farouchement opposée à la séparation des familles» (référence à la politique migratoire «tolérance-zéro» orchestrée par l’administration Trump).

Humanité par association

Ces déclarations peuvent être interprétées de deux manières. La première s’inscrit dans la droite ligne du fantasme progressiste qui voit en Melania une combattante de la #résistance mise en cage (pour preuve, voir l’obsession autour de ce GIF du jour de l'investiture de Trump, qui voit son sourire se transformer en mimique désapprobatrice à la seconde où Trump détourne le regard), et dans la droite ligne du fantasme de centre-droit qui voit en Ivanka une main ferme et pleine compassion faisant tout son possible pour guider une présidence devenue incontrôlable.

Si l’on en croit cette vision des faits, Melania et Ivanka seraient presque autant indignées par la cruauté et la balourdise de Donald Trump que ses détracteurs. Lorsqu’elles décident de prendre position contre lui, il faudrait y voir la marque d’un grand courage, un déploiement stratégique de leur capital politique visant à faire évoluer l’opinion du président (ou de ses partisans).

La seconde interprétation —et la bonne, selon moi—, voit dans ces déclarations des femmes les plus proches du président de simples leurres visant à adoucir l’image de Donald Trump, à lui conférer une humanité par association. Melania a parfois utilisé sa plate-forme à cette fin; quant à Ivanka, c’est purement et simplement sa raison d’être dans le Trump cinematic universe. Elle l’a démontré pendant la campagne et la présidence de son père: son approbation tacite a donné une aura de légitimité à ses politiques les plus répressives; sa vaine rhétorique d’émancipation est venue tempérer la misogynie du président; elle est même parvenue à faire croire à des journalistes qu’elle œuvrait secrètement en coulisses pour nous préserver du pire.

n critiquant publiquement –mais gentiment– son père, et en faisant savoir qu’elle était en désaccord avec lui via des sources anonymes (tout en continuant de le soutenir sur les sujets qui comptent), Ivanka a ouvert la voie à la politique paternelle: elle s’est érigée en exemple à suivre pour les conservateurs Trumpo-sceptiques; elle leur a montré comment critiquer le président sans jamais cesser de le servir ; comment continuer à soutenir des politiques inhumaines tout en conservant un visage humain.

Modèle du partenariat hétérosexuel de droite

Utiliser un membre féminin de la famille pour mettre en scène un désaccord public: une stratégie maintes fois utilisée par les Républicains. Gerald Ford, qui a soutenu un amendement constitutionnel invalidant l’arrêt Roe v. Wade, a affirmé sur le ton de la plaisanterie que Betty Ford lui avait coûté vingt millions de votes en participant à l’émission 60 Minutes en 1975 pour applaudir la décision pro-IVG de la Cour suprême: «une décision excellente, vraiment excellente», avait-elle déclaré devant les caméras.

Avant Laura, l’épouse de l’autre président Bush, Barbara, avait critiqué le Parti républicain pendant la seconde campagne présidentielle de George H. W.; un parti qui souhaitait alors graver dans le marbre de son programme «le droit à la vie fondamental et individuel» de «l’enfant à naître».

Cette stratégie correspond parfaitement au modèle du partenariat hétérosexuel de droite. Il faut d’abord un homme, un vrai, capable de prendre les décisions, les vraies, armé de son esprit rationnel et de son autorité patriarcale; il faut ensuite une femme, qui se contentera d’exprimer des positions légèrement différentes, mue par son émotion féminine. L’homme est libre de retenir ou de balayer toute suggestion formulée par la femme, qui n’est investie d’aucun poids, d’aucune influence notable.

S’il modifie sa propre position pour se rapprocher de la sienne, il pourra toujours prétendre que son immunité à l’empathie —trait de caractère hypermasculin que les Républicains recherchent chez tous leurs leaders— l’a empêché de saisir les nuances d’un problème nécessitant une touche féminine.

Lorsque Laura Bush a joué ce rôle aux côtés de George W., mon espoir reposait sur l’écart existant entre l’intention de la première dame et l’effet bénéfique potentiel que pourrait avoir sa déclaration pro-IVG. L’intention est toujours politique; elle vise les électeurs en vue des prochaines élections. Mais les effets —aussi involontaires soient-ils— étaient susceptibles de faire évoluer la politique du gouvernement. Les épouses des présidents Bush ont peut-être joué un rôle —mineur, mais bien réel— dans la protection du droit à l’avortement aux États-Unis, en faisant évoluer l’opinion publique et en renforçant la détermination de certains Républicains modérés.

«L’opinion publique n’influence en rien l’action politique de Trump: c’est l’action de Trump qui influence l’opinion publique»

L’administration Trump a mis en lumière la faille logique de ce mode de pensée. L’opinion publique n’influence en rien l’action politique de Trump: c’est l’action de Trump qui influence l’opinion publique (côté Parti républicain). On remarque par exemple que l’opinion favorable de la Russie et de Vladimir Poutine a été multipliée par deux chez les adhérents du Parti républicain depuis l’entrée en campagne de Donald Trump (les chiffres sont toujours aussi bas du côté du Parti démocrate).

Les nombreuses allégations faisant état d’agressions sexuelles commises par Donald Trump (l’intéressé s’en est lui-même vanté) ont également précipité un changement radical dans les critères moraux de la communauté chrétienne blanche: en octobre 2016, 72 % des sondés blancs de confession évangélique ont affirmé pouvoir soutenir «un élu ayant commis un acte immoral dans sa vie personnelle», contre 30 % en 2011.

Dans un tel contexte, les critiques d’un membre de la famille Trump à l’encontre du président sont bien plus susceptibles d’apaiser la conscience des soutiens indéfectibles de Donald Trump que d’inciter les électeurs (ou le Parti républicain) à modifier les politiques en vigueur. En critiquant les centres de détention d’enfants migrants mis en place par l’administration de son père, Ivanka a permis à Trump de justifier son prétendu rétropédalage («sa fille Ivanka l’a encouragé à mettre un terme à cette situation») sans le forcer à abandonner son inflexible posture anti-migrants. Par la même occasion, elle a donné l’absolution à tous les fidèles qui ne se retourneront jamais contre le président, mais qui se sont sentis coupables en entendant ces enfants pleurer et réclamer leurs parents.

Il faut savoir que 90% des membres du parti du président le soutiennent, et ce en pleine polémique sur la séparation des familles de migrants; à ce stade, aucune critique timide provenant d’un membre de la famille Trump ne serait à même de changer la donne.

L’art et la manière de défendre l’indéfendable

Par ailleurs, l’envergure des transgressions d’Ivanka et de Melania a été largement exagérée. Après que Laura Bush, Hillary Clinton, Michelle Obama et Rosalynn Carter ont condamné la politique de séparation des familles de migrants, certains organes de presse ont rapporté que «les cinq première dames» vivantes avaient pris position contre le président, en faisant figurer Melania dans la liste pour cette déclaration: «Je déteste voir des enfants séparés de leurs familles, et j’espère que les deux bords politiques pourront s’entendre pour mettre au point une bonne réforme de l’immigration».

Or, cette déclaration reprenait presque point par point l’argumentaire de Trump, qui avait mis «ces horribles lois» sur le dos des Démocrates (ces derniers refusant selon lui de les modifier). «Le président a lui-même affirmé qu’il n’aimait pas ce processus. Ce n’est pas nous qui avons engendré ce problème», affirmait alors Sarah Huckabee Sanders, porte-parole de la Maison Blanche. Melania et Donald en conviennent: il sont bien tristes de voir des enfants emprisonnés sans leurs parents —mais ni l’un, ni l’autre n’a souligné que cette situation résultait directement de la politique présidentielle.

Dans son message de soutien adressé samedi à LeBron James, Melania surjoue à nouveau l’ignorance, en faisant mine de ne pas comprendre pourquoi l’intelligence du basketteur était soudain devenue un sujet de conversation. «LeBron James est visiblement à la tête de projets salutaires, qui profiteront aux générations futures; les problèmes auxquels sont confrontés les enfants doivent faire l’objet d’un dialogue franc et ouvert, et la première dame appelle ce dialogue de ses vœux, comme elle l’a toujours fait», a déclaré sa porte-parole, omettant soigneusement de mentionner le tweet insultant du président.

Dans sa critique de la politique de séparation des familles («ce ne sont pas des questions faciles, ce sont des questions incroyablement complexes, qui provoquent une réaction particulièrement émotionnelle chez moi comme chez le reste de la population du pays»), Ivanka a elle aussi pris le soin de retirer l’administration de l’équation. Sa déclaration n’était pas une profession de foi: c’était une leçon à destination des partisans du président, détaillant l’art et la manière de défendre l’indéfendable.

En substance: ne reprenez pas les arguments de Donald Trump, ce rustre: imitez plutôt Ivanka, et faites mine de déplorer la tragédie qui frappe certaines populations —comme si leurs tourments étaient tombés du ciel; comme s’ils n’étaient imputables à personne.

Christina Cauterucci Journaliste

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