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Les géants de la tech bannissent Alex Jones après l’avoir aidé à conquérir le grand public

Temps de lecture : 4 min

En poireautant des années avant de le modérer, les géants de la tech n'ont que ce qu'ils méritent.

Alex Jones réagit à la suppression de sa chaîne YouTube. | Capture d'écran via Twitter

Lundi 6 août aura été une sale journée pour le complotiste le plus célèbre d’internet. La veille, après l'expulsion d’Infowars de chez Apple, avec le retrait de cinq des six émissions d'Alex Jones de la plateforme de podcasts, c'est Spotify qui faisait disparaître l'«Alex Jones Show». À partir de là, la purge s'est intensifiée: Facebook a décidé de «dépublier» quatre pages d’Infowars –pas seulement des contenus isolés, ce qui était déjà arrivé– en se justifiant par leur violation des standards de la communauté. Ensuite, YouTube, propriété de Google, a banni la chaîne d'Alex Jones et ses 2,4 millions de fans au moment de sa suppression. À l'heure actuelle, Twitter est l’un des rares réseaux sociaux à ne pas avoir chassé Jones et sa clique. Sans surprise, Jones était sur Twitter lundi à hurler à la censure et au péril mondialiste, tandis que le site d'Infowars tentait de battre le rappel sous cette bannière: «C'est à votre pensée qu'on veut faire aujourd'hui la guerre».

Guerre ou pas, les fans d’Alex Jones ont encore beaucoup d’options pour satisfaire leur soif de complotisme d'extrême droite: en plus du site web d'Infowars, son application mobile est encore disponible dans l’App Store d’Apple et le Play Store de Google. Lundi, Slate.com était le premier à signaler que l'application Infowars était toujours disponible sur la plateforme d'applications d'Apple, malgré la suppression des podcasts. À ce moment-là, l’appli se classait au 56e rang de l’App Store. Lundi soir, après la suppression sur Facebook et YouTube, l'application de Jones était remontée à la 7e place. Si on peut féliciter Apple pour avoir tiré la première salve contre Jones, qui se sert depuis des années de son site pour colporter des fake news des plus nuisibles, qu'Infowars ait toujours son appli sur l'App Store d'Apple est édifiant. Sans compter qu'Infowars demeure présent sur LinkedIn et Instagram.

Mais les suppressions de lundi –et la réaction de Jones– soulèvent de nouvelles questions: vont-elles diminuer la portée de ses théories du complot? Parmi les plus infâmes, l'idée que le massacre de Sandy Hook ait été un canular et les survivants de la fusillade de Parkland, en Floride, des acteurs. Ou est-ce que Jones va surfer sur ces bannissements et se présenter comme un martyr de la liberté d'expression, ce qui cimentera d'autant plus la dévotion de son public?

Pas loin d'être réellement muselé

Si la digue a lâché lundi, cela fait plusieurs semaines que les flots se déchaînent contre Infowars, notamment depuis que Facebook a tenté de s'expliquer auprès de journalistes sur sa non-suppression des pages de Jones malgré des violations évidentes des standards de la communauté. Reste que la semaine dernière, Facebook supprimait effectivement quelques vidéos d'Alex Jones et lui interdisait l'administration de ses pages pendant un mois. YouTube allait aussi supprimer quatre vidéos et lui empêcher toute diffusion en live pendant quatre-vingt-dix jours.

Après ces premières suspensions, Jones s'est mis à multiplier les articles invitant «les patriotes à signaler au monde entier le meurtre de la liberté d’expression commis par les géants de la tech», comme on pouvait par exemple le lire sur son site la semaine dernière. Dans cette histoire, Jones est la victime et Facebook l'ennemi –Jones est même allé jusqu'à prétendre que la censure des voix conservatrices expliquait la chute historique de l'action du réseau social le 26 juillet.

Avec les mesures plus radicales désormais prises par Facebook et YouTube, Jones nous rejoue l'antienne de la censure. Lundi, il a fait un pas de plus en s'adressant directement à Donald Trump, lui demandant «une charte des droits fondamentaux d'internet et une razzia anti-trust contre ces entreprises si elles ne font pas machine arrière». En gros, selon Jones, si les grands noms d'internet décident que ses délires complotistes et autres appels à la haine n'ont plus droit de cité sur leurs plateformes, c'est un problème de concurrence déloyale.

Sa logique est la suivante: s'il y avait davantage de réseaux sociaux populaires et si quelques mastodontes –Google, Facebook et Apple– ne se partageaient pas tout le gâteau, sa vie serait moins dure. Là-dessus, on ne peut pas lui donner totalement tort –quand seules quelques entreprises contrôlent tous les réseaux sociaux et décident de bannir la même personne, elle est effectivement censurée de l'internet mainstream. Sauf qu'aujourd'hui, Jones est loin de barboter dans de telles limbes. On peut encore le trouver sur Google et d'autres moteurs de recherche, sans même parler de Twitter. Mais c'est aussi vrai qu'il ne manque plus que quelques entreprises à entrer dans la danse pour que Jones soit réellement muselé.

Ce qui pose problème, mais pas celui que Jones a en tête. La concentration des plateformes internet dans une poignée d'entreprises facilite la tâche de Jones quand il veut se présenter en martyr de la liberté d'expression foulée aux pieds par une camarilla de gauchistes. En un sens, que les géants de la tech décident tous en même temps de faire ce qu'il faut fragilise tout le secteur technologique en en faisant une cible facile pour le fiel de l'extrême droite.

C'est pas trop tôt

Mais l'une des grosses ironies de tout ce bordel, c'est que YouTube, Facebook et Apple décident comme un seul homme de mettre aujourd'hui en œuvre des mesures de modération des discours de haine alors qu'elles sont en réalité depuis bien longtemps dans leurs tuyaux. L'une ou l'autre de ces entreprises aurait pu le faire il y a déjà des années de cela.

Sauf que personne n'a bougé le petit doigt, probablement par peur de passer pour des gauchistes censeurs motivés par des intérêts politiques, comme s'il y avait quelque chose de partisan dans le fait d'empêcher un mythomane fanatique d'utiliser vos services pour propager des mensonges causant des dégâts réels dans le vrai monde. Ce faisant, ils ont contribué à la popularité de Jones, ils l'ont aidé à sortir de la marge et à conquérir le grand public. Et leurs craintes pourraient se réaliser –qu'on les accuse d'être des entreprises de gauche agissant dans leurs intérêts politiques en s'en prenant à des médias critiques de droite.

Au moins, sur ce coup, les géants de la tech sont ensemble. Et, évidemment, les fans de Jones sont aux anges: leur animateur préféré a passé la journée à poster des vidéos sur Twitter, et à récolter des milliers de likes et de retweets.

April Glaser Journaliste tech à Slate.com

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