Égalités / Société

La force symbolique de la pénalisation du harcèlement de rue

Temps de lecture : 6 min

C'est voté: le harcèlement de rue sera désormais passible d'amende s'il est pris en flagrant délit. Une loi qui fait débat à cause de la difficulté d'application mais qui fait enfin du harcèlement de rue un interdit social.

Prendre un homme «en flagrant délit d'outrage sexiste» n'est pas une mince affaire. | Daniel H. Tong via Unsplash License by

Elle est devenue virale. La vidéo postée par Marie Laguerre le 25 juillet dernier sur Facebook a été «aimée» plus de 11.000 fois et visionnée plus de deux millions de fois. On y voit la jeune femme de 22 ans se faire frapper au visage par un homme en plein XIXe arrondissement de Paris.

Motif: elle lui avait répondu alors qu'il la harcelait. Qualifiée de «lanceuse d'alerte» par Marlène Schiappa, Marie Laguerre a été érigée comme le nouveau visage de la lutte contre le harcèlement de rue.


Un statut qui ne lui a pas uniquement été conféré parce qu'elle a tenu tête à l'homme qui la harcelait. C'est le fait que la jeune femme ait porté plainte qui a rendu son cas exemplaire pour les victimes de harcèlement de rue.

«Porter plainte même en ne sachant pas s'il y aura une suite, c'est une manière de résister, une question d'espoir aussi, nous explique Marie Laguerre. Je trouve que, symboliquement, c'est hyper important de rapporter tout ce qui est inadmissible.» Si la jeune femme a été agressée physiquement et avait donc la loi de son côté en portant plainte, c'est l'acte de harcèlement de rue et l'escalade de violence qu'elle dénonce.

La bonne nouvelle, c'est que les femmes n'auront bientôt plus besoin d'attendre de se faire frapper pour faire valoir leur droit face au harcèlement de rue. Car, ça y est, le tant discuté projet de loi contre les violences sexuelles et sexistes a été adopté par le Parlement ce 1er août. Parmi ses diverses mesures, il pénalise le harcèlement de rue –caractérisé d'«outrage sexiste»– au travers d'amendes de classe 4 (voire de classe 5) distribuées «en flagrant délit», et pouvant aller de 90 à 750 euros (voire jusqu'à 3.000 euros). D'après la secrétaire d'État chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes, les premières verbalisations devraient tomber à l'automne.

Mission (quasi) impossible: prouver le harcèlement de rue

«La notion de flagrance signifie que le délit doit pouvoir être établi dans l'immédiat, être constaté, précise Me Antonino Carbonetto, avocat spécialisé en droit pénal à Paris. Cela implique que des agents de police judiciaire ou des policiers constatent le délit sur place ou recueillent des témoignages suffisamment probants pour pouvoir interpeller l'intéressé immédiatement.» En opposition au dépôt de plainte donc; et c'est bien ce qui dérange Domitille, 24 ans, triste accoutumée du harcèlement de rue.

Alors qu'elle considère que sa pénalisation est une «bonne initiative» puisqu'il «mérite d'être mis à sa juste mesure», l'étudiante en droit se dit «plutôt critique» quant à la mise en application de la loi. «Rien qu'hier, quand je traversais la rue, un homme dans sa décapotable m'a sifflée et gratifiée d'un “wouhou”, raconte-t-elle. La seule chose que j'ai pu faire, c'est le regarder méchamment alors qu'il partait, en étant dégoûtée. Avec cette histoire de flagrant délit, cette impunité pourra-t-elle vraiment s'arrêter?»

Outre la notion de flagrance, Élodie Mielczareck, sémiologue et autrice du livre Déjouez les manipulateurs, met en lumière une autre difficulté quant à l'application de la loi: «Le comportemental non verbalisé». En effet, «l’outrage sexiste» est défini par le texte de loi comme le fait d'«imposer à une personne tout propos ou comportement à connotation sexuelle ou sexiste, qui, soit porte atteinte à sa dignité en raison de son caractère dégradant ou humiliant, soit crée à son encontre une situation intimidante, hostile ou offensante». Une définition très théorique et soumise à la libre interprétation de chacun.

«Si le terme “salope” est intelligible et constaté par un tiers, qu’en est-il pour un “regard appuyé”?»

Élodie Mielczareck

«Il s’agit de reconnaître les comportements inappropriés et dégradants qui passent par du para-verbal (les bruitages, sifflements, etc.) et du non-verbal (les gestes, expressions, etc.), précise Élodie Mielczareck. Or plus que les mots, les gestes et bruitages sont fugaces et d’une lecture immédiate. Pour autant, si le terme “salope” est intelligible et constaté par un tiers, qu’en est-il pour un “regard appuyé”? À partir de combien de secondes considère-t-on qu’il est “appuyé”? En d’autres termes, quelle est la grammaire appliquée à tous ces codes comportementaux?»

C'est également ce que note Me Antonino Carbonetto. «Il faudra rapporter les propos du harceleur, sa persistance… La jurisprudence devra répondre à des questions pas évidentes: dans quelle mesure y a-t-il un simple jeu de séduction et quand bascule-t-on dans le harcèlement de rue? interroge l'avocat. C'est un délit qui ne sera pas facile à établir mais qui mérite vraiment d'être dénoncé.»

S'approprier l'espace public

Le constat de l'avocat colle au message véhiculé par le gouvernement. En effet, pour Élodie Mielczareck, la secrétaire d'État chargée de l'Égalité montrait bien qu'elle concevait les limites de son projet de loi lorsqu'elle s'est exprimée sur Europe 1 ce jeudi 2 août au matin. «Il y aura aussi des cas dans lesquels il n’y aura pas d’amende car il n’y aura pas de policier derrière chaque femme», avait-elle déclaré. «La portée de cette loi et son enjeu sont surtout symboliques», analyse la sémiologue.

D'après Marlène Schiappa, cet enjeu est «d’abaisser le seuil de tolérance et redéfinir collectivement ce que l’on accepte ou pas». Une déclaration que Stéphanie Le Gal Gorin, sociologue spécialisée sur les rapports sociaux de sexe, replace dans son contexte, soit «une société française très, très sexiste, dans laquelle il reste un gros travail à faire pour que les gens apprennent à distinguer la séduction consentie du harcèlement de rue –voire pire».

«Les femmes ne se sentent pas en sécurité dans l'espace public»

Stéphanie Le Gal Gorin

«En ce sens, la démarche amorcée est un début dans la défense des droits des femmes, et surtout de leur place au sein de l’espace public», assure Élodie Mielczareck, qui pointe l'inégalité femme-homme quant à l'occupation de l'espace public. «Alors que les hommes peuvent rester immobiles aux terrasses de cafés, profiter pleinement des bois ou encore rester le temps qu’ils le souhaitent sur un banc public, le comportement attendu des femmes est tout autre. Seules les prostituées occupent l’espace public de manière statique, décrit la sémiologue. Autrement dit, il existe un implicite sociétal qui défend l’idée qu’une femme doit circuler très rapidement dans l’espace public, rester à l’orée du bois pour sa sécurité, et ne pas trop “traîner” aux terrasses de cafés.»

«Les femmes ne se sentent pas en sécurité dans l'espace public, acquiesce Stéphanie Le Gal Gorin. C'est pour ça que, symboliquement, la verbalisation du harcèlement de rue est importante, car on prend conscience qu'il y a un réel problème.» C'est le cas de Béatrice, 52 ans, qui ne s'était jamais posé la question de la pénalisation du harcèlement de rue, alors qu'elle le subit depuis son adolescence. «D'habitude, quand j'en suis victime, je pense juste à me mettre en sécurité, admet la quinquagénaire. Mais voir cette loi adoptée me donne le sentiment que je peux aussi faire quelque chose et dénoncer les harceleurs; je me sens plus légitime.»

Caroline, 27 ans, se sentait quant à elle déjà «plus ou moins légitime». «Maintenant, je suis dans mon droit: si un type m'emmerde, je vais pouvoir lui dire que ce qu'il fait est illégal», se réjouit-elle, même si elle reconnaît qu'il lui arrive parfois d'être «effrayée». «Quoiqu'il arrive, il ne faut pas céder à la peur, il faut se manifester, car ce sont les harceleurs qui gagnent sinon», souligne la jeune femme en saluant le «courage» de Marie Laguerre.

Encore un long chemin à parcourir

Se manifester, délier les langues, mettre des mots sur ce que subissent les femmes au quotidien, pénaliser le harcèlement de rue alors qu'on n'en parlait pas il y a quelques années encore… C'est important pour favoriser l'égalité femme-homme. «Mais ce n'est pas suffisant, tranche Stéphanie Le Gal Gorin. Rien n'est anodin. Agir, ça passe par l'éducation des plus jeunes, par la formation des professionnels.»

«Aujourd’hui encore, lorsque vous êtes une femme victime de violence, on vous demande comment vous étiez habillée au moment des faits... Il faut une pédagogie collective, qui passe par l’enseignement», exhorte également Élodie Mielczareck. Le combat à mener pour que les femmes puissent occuper librement l'espace public est encore long, lui-même ne représentant qu'une infime partie de la lutte pour l'égalité tant convoitée avec les hommes. Bien qu'assez positive, l'évolution des mœurs demande encore beaucoup de travail, et, surtout, de vigilance. Comme avertit Stéphanie Le Gal Gorin, «le sexisme est dans les détails».

Floriane Valdayron

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