Politique / Culture

«Neuilly sa mère, sa mère!» égratigne gentiment Macron

Temps de lecture : 6 min

Neuf années se sont écoulées entre les premières aventures du tandem Sami Ben Boudaoud-Charles de Chazelle et leur suite, qui peine à brocarder Emmanuel Macron aussi bien qu'elles l'avaient fait de Nicolas Sarkozy.

Jérémy Denisty dans Neuilly sa mère, sa mère! de Gabriel Julien-Laferrière (2018). | Capture d'écran via YouTube
Jérémy Denisty dans Neuilly sa mère, sa mère! de Gabriel Julien-Laferrière (2018). | Capture d'écran via YouTube

En 2009, personne n'avait vraiment prévu le succès de Neuilly sa mère!, avec son titre un peu trivial, ses jeunes acteurs dont la tête nous disait vaguement quelque chose, et ses interprètes appréciables mais pas franchement bankable pour jouer les seconds rôles (Rachida Brakni, Denis Podalydès, Valérie Lemercier). Écrit par Philippe de Chauveron et son frère Marc (bien avant L'élève Ducobu et Qu'est-ce qu'on a fait au bon Dieu?), réalisé par un inconnu nommé Gabriel Julien-Laferrière, le film est sorti un 12 août, à une époque où les films français ont souvent bien du mal à exister face aux blockbusters américains.

Plus de 2,5 millions de spectateurs et spectatrices ont trouvé leur chemin jusqu'aux salles, la clé étant sans doute le bouche-à-oreille extrêmement positif, notamment au sein du jeune public. Neuilly sa mère! est devenu LE film à voir pour ne pas avoir l'air à la traîne face à ses potes, s'offrant même le luxe de réaliser quasiment le même score au box-office pendant chacune de ses trois premières semaines d'exploitation. Ce qui arrive plus que rarement.

Seuls les Tuche rivalisent

Dès l'année suivante, dans le collège où j'exerçais alors, j'ai pu constater que 90% des élèves avaient vu le film au moins une fois, voire dix. En toute fin d'année scolaire, lorsque j'autorisais les collégiennes et collégiens qui le souhaitaient à apporter un film afin de le projeter en classe, il arrivait régulièrement que plusieurs débarquent avec ce film, dans des versions DVD plus ou moins légales. Seul Les Tuche, sorti deux ans plus tard, a fini par remporter un succès similaire lors des projections de fin d'année (on n'a pas un métier facile).

Je crois que ce qui plaisait aux élèves, c'est cet assemblage de scènes souvent courtes, conçues comme autant de punchlines. Grossiers ou juste fleuris, les bons mots fusaient, ainsi que les nombreuses références à Nicolas Sarkozy, alors président de la République, dont il suffisait de reprendre certaines expressions pour pouvoir bâtir un petit théâtre de guignol.

La meilleure idée de Neuilly sa mère!, c'est le personnage de Charles de Chazelle, collégien très bourgeois et très droitier interprété par Jérémy Denisty (la révélation de Nos jours heureux, de Nakache et Toledano). Fan inconditionnel de Sarkozy, dont les affiches ornaient les murs de sa chambre, il se voyait contraint d'y accueillir Sami Ben Boudaoud, son cousin par alliance, et lui jetait au visage un cinglant «Ma chambre, tu l'aimes ou tu la quittes» qui suffisait à ravir l'ensemble du jeune public. Pour mémoire, la phrase «la France, tu l'aimes ou tu la quittes», attribuée au président de l'époque, n'aurait jamais été prononcée sous cette forme.

À mi-chemin entre le potache et le Chatiliez, le film est devenu une référence pour la jeune génération, qui y trouvait sans le savoir une sorte d'équivalent de La Vie est un long fleuve tranquille, avec cette même envie de réexploiter l'inépuisable principe de la collision de deux mondes. Quand le petit Nanterrien fan de Zizou débarque à Neuilly-sur-Seine au sein d'une famille pas très accueillante, forcément, cela fait des étincelles.

Neuf ans après

Il a fallu neuf ans moins quatre jours pour qu'arrive sur les écrans français Neuilly sa mère, sa mère!, la suite de ce succès surprise de 2009. On sait qu'il est très risqué de laisser filer autant d'années entre deux films, le risque étant notamment que le public du premier volet n'ait pas une envie débordante de renouer avec un univers qu'il avait fini par oublier. Mais Djamel Bensalah, qui avait collaboré sur le scénario de Neuilly sa mère! et est cette fois crédité au générique comme co-réalisateur, semble conscient du risque encouru.

Interrogé par le public à ce sujet lors de l'avant-première publique à laquelle j'ai assisté, le réalisateur du Ciel, les oiseaux et ta mère! assume ce décalage de neuf ans: «On ne pouvait pas faire une suite dans la France de Sarkozy, a-t-il répondu à un spectateur. Il fallait attendre que la France change suffisamment. Là, ça me semblait être le bon moment».

Toujours lors de la même avant-première, on a appris que l'écriture du film (cette fois par Bensalah et Marc de Chauveron) avait démarré fin 2016. Les ajustements ont dû être effectués jusqu'au dernier moment, puisque le produit fini se déroule dans la France présidée par Emmanuel Macron, lequel n'a été élu qu'en mai 2017. Cela n'empêche pas Neuilly sa mère, sa mère! d'être plutôt décevant dans sa façon d'écorner ce début de quinquennat macronien.

Non merci, pas de Flamby

On comprend bien qu'une suite sous François Hollande aurait sans doute manqué de sel: critiqué pour sa mollesse et son absence de politique de gauche, le président socialiste s'est montré plus déprimant que caricatural (sauf si vous aimez les blagues sur le Flamby). Satiriquement parlant, le début de l'ère Macron s'avérait effectivement bien plus stimulant. Promesses de faire de la politique autrement, esprit start-up, volonté de disruption et anglicismes à tout-va: Emmanuel Macron aurait sans doute fait le bonheur des auteurs des «Guignols de l'info» à l'époque où c'était une émission de qualité. Que le cinéma populaire s'en empare est à la fois logique et très sain.

N'y voyez aucune vacherie: Neuilly sa mère, sa mère! donne l'impression que finalement, laisser passer neuf ans, c'était encore insuffisant. Si le film parvient à grappiller quelques vannes sur la «start-up nation», à se moquer des barbarismes trop souvent employés par certains membres de La République en marche et à railler leur façon de considérer le président et sa femme comme des stars de la pop, il s'arrête là et c'est un peu court.

Neuilly sa mère! était plutôt une réussite parce qu'il évoluait dans une France clairement identifiée: celle qui, en 2009, peinait encore à se remettre de l'affaire Zidane-Materazzi et n'en finissait plus de s'agacer (ou de s'amuser, tout dépend du point de vue) des répliques pompières de Nicolas Sarkozy. C'est ce qui manque clairement à sa suite, qui n'a pas pris le temps de s'imprégner de l'air ambiant.

La preuve de son manque d'inspiration, c'est que Neuilly sa mère, sa mère! passe moins de temps à parler de La République en marche que du Parti socialiste ou du Front national. Sans surprise, le film joue à nouveau sur le télescopage de deux univers, mais cette fois dans l'autre sens: suite à un scandale financier, la famille De Chazelle vient demander l'asile à Nanterre, dans l'appartement où Sami Ben Boudaoud, devenu étudiant à Sciences Po, vit seul. De fil en aiguille, le jeune Charles finit par tenter de se sortir de sa dépression (appelée «sarkozyte aiguë») en se focalisant sur un objectif: devenir coûte que coûte maire de Nanterre.

Guest stars: Julien Dray, Arnaud Montebourg...

Prêt à accepter n'importe quelle étiquette pour y parvenir, le jeune homme sonne à toutes les portes qui lui semblent acceptables: mais chez les Républicains, LREM ou au sein de ce qui s'appelait encore le FN, la place est déjà prise. Et le voici contraint de se présenter sous l'étiquette PS, ce qui le révulse. «Je serai votre Macron... mais de gauche», clame-t-il aux autres membres de la section locale du parti à la rose, dirigée par Julien Dray dans son propre rôle («ou presque», précise le générique de fin). Voilà. La thématique principale du film, c'est ça. Un type de droite qui se présente pour un parti trop à gauche pour lui. Le reste (sous-intrigues sentimentales et déboires économico-porcins du PDG déchu joué par Podalydès) présente encore moins d'intérêt. Et ce sont finalement les prestations d'Arnaud Montebourg (si si), Éric Dupond-Moretti (qui semble y prendre goût) et Valérie Lemercier (présente en pointillés) qui viennent mettre un peu de sel.

Finalement, ce qu'il y a de triste avec ce film, c'est que, comme toutes les mauvaises suites, il fait prendre conscience que le temps passe et que ce n'est pas toujours un cadeau. Les personnages ont mal vieilli, les jeunes interprètes d'alors ont perdu en spontanéité. Toujours à l'issue de la séance à laquelle j'ai assisté, Jérémy Denisty nous apprend qu'il a arrêté le cinéma, qu'il a tourné dans ce film sur ses semaines de congés payés, et qu'il exerce désormais le métier de responsable marketing chez Unilever (ce qui est tout à fait respectable, et en même temps un peu triste). Et puisque les films sont des miroirs, il n'est pas interdit de penser que nous aussi sommes en train de nous ranger, ou de décliner. Il n'y a pas de raison pour que cela se passe autrement.

Comme les autres présidents avant lui (sauf François Hollande?), le tour d'Emmanuel Macron finira par venir. Il est fort probable que des auteurs et des autrices soient actuellement en train de s'affairer sur des scénarios inspirés par ses quinze premiers mois de présidence, riches en enseignements et en envies de se taper la tête contre les murs. Neuilly sa mère, sa mère! aurait pu ouvrir le bal avec jubilation. Il a hélas comme un goût de faux départ.

Thomas Messias Prof de maths et journaliste

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