Politique

Dans l'affaire Benalla, il y a un gagnant: Édouard Philippe

Temps de lecture : 7 min

Contrairement au président Macron, le chef du gouvernement a su en tirer profit.

Pour contre-attaquer sur le terrain de la commission d'enquête Benalla, le Premier ministre a fait une petite remise à zéro des compteurs le 31 juillet 2018 à l'Assemblée nationale. | Gérard Julien / AFP
Pour contre-attaquer sur le terrain de la commission d'enquête Benalla, le Premier ministre a fait une petite remise à zéro des compteurs le 31 juillet 2018 à l'Assemblée nationale. | Gérard Julien / AFP

C'est peu dire que la séquence Benalla a malmené le président de la République. Emmanuel Macron a été sous le feu nourri et continu des oppositions, après les révélations sur le comportement brutal et hors de contrôle d'Alexandre Benalla, garde du corps en qualité de chargé de mission à l'Élysée, lors de plusieurs interventions illégales contre des manifestants, le 1er mai.

La droite et la gauche ont évoqué une affaire d'État, deux commissions d'enquête ont été créées –celle de l'Assemblée nationale a explosé en vol, celle du Sénat reprendra ses travaux en septembre–, et l'examen du projet de loi sur la réforme des institutions a été suspendu sine die. Ce qui semblait, du reste, un des buts recherchés de façon collatérale par des oppositions vent debout contre le chamboulement institutionnel voulu par Macron.

Rappelons que le candidat de La République en marche (LREM), comme François Fillon pour Les Républicains (LR) ou Marine Le Pen pour le Front national (FN devenu Rassemblement national), avait proposé une réduction drastique du nombre de parlementaires. «Nous réduirons d’environ un tiers le nombre de députés et de sénateurs», indiquait Macron dans son programme. Pour Fillon, il fallait procéder par référendum pour passer à «environ» 400 députées et députés (contre 577 actuellement) et 200 sénatrices et sénateurs (contre 348). Le Pen suggérait d'abaisser le nombre de membres de l'Assemblée nationale à 300 et celui du Sénat à 200. En clair, ils était tous les trois sur la même longueur d'onde pour ce qui est des chiffres.

Le chef du gouvernement visait plusieurs objectifs

Pour sa part, Jean-Luc Mélenchon préconisait de «supprimer le Sénat et le Conseil économique, social et environnemental» (CESE) et de «créer une Assemblée de l’intervention populaire et du long terme émettant un avis sur l’impact écologique et social des lois». En 1969, de Gaulle avait proposé de ratifier, par référendum, la fusion de la chambre haute et du Conseil économique en vue de constituer une assemblée consultative. Dans la foulée du rejet de cette réforme, le chef de l'État avait quitté le pouvoir provoquant ainsi une élection présidentielle anticipée.

S'agissant de Fillon, Le Pen et Macron, le premier ne voulait pas toucher au mode d'élection des parlementaires de la chambre basse (scrutin uninominal majoritaire à deux tours), la deuxième voulait passer, elle, au scrutin proportionnel plurinominal et le dernier, devenu président de la République, propose, dans le projet de loi mis au réfrigérateur, de combiner le scrutin majoritaire et le scrutin proportionnel pour 15% des 404 membres de la nouvelle «Assemblée Macron». Autant dire que les oppositions ne veulent pas en entendre parler. Pourtant, le 31 juillet, le Premier ministre a assuré lors du débat sur les deux motions de censure déposées par Les Républicains et les gauches que ce projet reviendra sur le tapis en septembre.

À cette occasion, Édouard Philippe a atteint plusieurs objectifs... en même temps. En répondant à Christian Jacob, président du groupe Les Républicains, qui présentait la motion de censure de la droite, et à André Chassaigne, président du groupe de la Gauche démocrate et républicaine (PCF), qui défendait celle des gauches (Parti socialiste, France insoumise et Parti communiste), le chef du gouvernement a, tout à la fois, fait un genre de deuxième déclaration de politique générale, revigoré une majorité désorientée, soudé le centre et les libéraux qui se sont abstenus de participer aux motions de procédure, bloqué Les Républicains dont il a enrayé le discours, et, au bout du compte, trouvé une place à côté du chef de l'État, ce qui n'est pas une mince affaire sous la Ve... tout en passant à travers les gouttes de l'affaire Benalla qui mettait à mal l'exécutif.

Une majorité dans les cordes remise sur ses pieds

«Malgré un destin difficile, je suis, je reste toujours optimiste. La vie m’a appris qu’avec le temps, le progrès l’emportait toujours. C’est long, c’est lent, mais en définitive, je fais confiance.» C'est par ces mots empruntés à Simone Veil que le Premier ministre avait ouvert sa première déclaration de politique générale devant les députées et députés, le 4 juillet 2017. Il ne savait pas, alors, que ces mêmes mots seraient d'une brûlante actualité, douze mois plus tard, lorsque le pouvoir serait percuté par le premier tsunami du quinquennat.

En déposant deux motions de censure pour mettre en cause la responsabilité du gouvernement et sanctionner son action, les oppositions ont donné l'occasion à Philippe de faire, en creux, un bilan de sa première année à Matignon. Et d'indiquer qu'il allait continuer au même rythme. «À la rentrée, nous n’avons nullement l’intention de ralentir», a-t-il précisé.

Privée, pendant plusieurs jours, de réactions et d'informations élyséennes, après le déclenchement de «l'affaire», mercredi 18 juillet, la majorité macronienne s'est retrouvée à l'arrêt, tétanisée et spectatrice d'une séquence dont tous les ingrédients lui échappaient. Les oppositions ont mis à profit ce moment de flottement pour La République en marche: demande de commission d'enquête qu'elles lui ont imposée et séances ininterrompues de «rappels du règlement» dans l'hémicycle pour obtenir des explications du Premier ministre.

Les interventions successives du porte-parole de l'Élysée, l'ancien journaliste Bruno Roger-Petit, jeudi 19 juillet, et du chef du gouvernement lors des questions d'actualité au Sénat, mardi 24 juillet, n'avaient pas éteint l'incendie. Enfin, mardi 31 juillet, après deux semaines de turbulences, les parlementaires LREM de l'Assemblée sont sortis ragaillardis après l'allocution-réponse de Philippe aux oppositions, en lui réservant une longue standing ovation. Le chef de la majorité était de retour.

Les Républicains de Wauquiez sont toujours cornerisés

En commentant sur sa chaîne YouTube la motion de censure des gauches, qu'il avait été le premier à préconiser sans que le groupe de La France insoumise ne puisse la déposer seul –il faut au moins cinquante-huit signataires alors que les insoumis sont dix-sept à l'Assemblée–, Mélenchon avait indiqué qu'il voulait faire émerger un «arc» d'opposition à LREM. Entendez, un ensemble allant au-delà des opposants déjà déclarés (LR, PS, LFI, PCF et une majorité des non-inscrits) et capable de voter, en même temps, les deux motions de censure.

D'une part, le PS n'a voté que la motion de censure des gauches, contrairement à LFI et au PCF, et d'autre part, aucun des trente-et-un libéraux du groupe UDI-Agir ne s'est associé à la motion de censure de la droite portée par Jacob alors qu'ils ne votent pas «comme un seul homme» les textes du gouvernement, votent parfois contre et, en tout cas, ne se font pas prier pour se montrer critiques sur son action. Philippe a fait en sorte de tenir la totalité du groupe à l'écart d'une condamnation de l'équipe gouvernementale par certains de ses élues et élus volontiers «censeurs».

Depuis le 15 mai 2017, Les Républicains, qui étaient déjà à la rue avec l'élimination de Fillon au premier tour de la présidentielle, ne savent plus où ils habitent. Le 15 mai 2017, c'est le jour de la désignation de leur «compagnon en gaullisme» et maire du Havre, Édouard Philippe, à l'Hôtel Matignon. Il a raconté l'histoire du cheminement de cette nomination et c'est très drôle. Politiquement, ça l'est beaucoup moins pour ses camarades de parti qui vivent un calvaire depuis la défaite de Nicolas Sarkozy face à François Hollande à l'élection présidentielle de 2012. Un chemin de croix qui dure depuis six ans et dont chaque station supplémentaire ne semble pas conduire vers la résurrection.

Le 31 juillet 2018, Philippe leur a remis un coup sur la tête qu'ils ne sont probablement pas prêts de lui pardonner. Pour contre-attaquer sur le terrain de la commission d'enquête Benalla, le Premier ministre a fait une petite remise à zéro des compteurs. «Permettez-moi également de rappeler à certains d’entre vous que je les ai connus en d’autres temps beaucoup plus sourcilleux sur la séparation des pouvoirs, a-t-il cruellement souligné, notamment lorsqu’ils refusaient en 2010 la constitution d’une commission d’enquête parlementaire sur l’affaire dite des “sondages de l’Élysée”. Sans doute, Monsieur le président Jacob, avez-vous conservé quelques souvenirs de cet épisode.» Sarkozy était alors président.

Le chef du gouvernement est parvenu à faire son trou

Pour le Premier ministre, exister à côté du chef de l'État sous la Ve République n'est pas une sinécure. Le côté «monarchique» de cette République écrase, mécaniquement, le Premier ministre. Tous, placés sous le regard intransigeant du président, ont souffert dans «l'enfer de Matignon». Très peu ont été ménagés. Fillon, Premier ministre, a même été considéré comme un «collaborateur» par Sarkozy, ce qui, il faut en convenir, n'est pas le compliment le plus éblouissant. Deux autres –Jacques Chaban-Delmas et Michel Rocard– ont entretenu des relations exécrables qui se sont soldées par des quasi-licenciements.

Et de qui s'était réclamé Philippe dans sa déclaration de politique générale de 2017? De Chaban et de Rocard! Pour lui, il s'agit de «deux personnalités éminentes, deux hommes d’État qui ont incarné deux courants essentiels de notre vie politique, le gaullisme et la social-démocratie. Deux hommes qui s’accordaient sur un constat et sur une méthode». Le premier regrettait l'existence d'une «société bloquée», en 1969; «Nos priorités ne sont pas celles d’une moitié de la France contre l’autre moitié mais celles de tous les Français», soulignait le second en 1988. Une sorte de synthèse qui correspond aux vœux de Macron et permet à Philippe de faire son trou à côté de lui. Sans être éclaboussé par «l'affaire».

Olivier Biffaud Journaliste

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